Du besoin de castrer la toute puissance psychanalytique dans les années 1970

La justice confie au docteur Dysart le jeune Alan Strang qui a crevé les yeux de six chevaux dont il avait la garde. C’est le début d’une série de séances où les certitudes du thérapeute vacillent peu à peu.

"Equus" de Sidney Lumet © Outplay "Equus" de Sidney Lumet © Outplay

Sortie combo Blu-ray/DVD : Equus de Sidney Lumet

Les années 1970 ont vu la remise en cause de la toute puissance de la psychanalyse et le cinéma s’en est fait le témoin notamment avec Vol au-dessus d’un nid de coucou de Milos Forman et cet Equus de Sidney Lumet film moins connu mais tout aussi pertinent. Pour remettre en cause ce lieu peu connu de privation de liberté où la marginalité, « l’anormalité » est reléguée avec une violence non feinte du corps social conservant jalousement ses quartiers résidentiels psychotiques. L’histoire commence avec la voix du narrateur qui n’est autre que celle du docteur Dysart, le thérapeute sortant son corps de l’ombre, comme le fera l’année suivante Marlon Brando dans Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Sidney Lumet a très bien compris la mise en scène de la folie en découpant les corps et jouant avec ses parts d’ombre dans la tradition du cinéma expressionniste.
Richard Burton prête ses traits à ce psychanalyste au bord de la rupture, avec une interprétation sans faille qui transpire de chacun des pores de sa peau, retrouvant le meilleur de lui-même quand il jouait pour le Free Cinema, notamment sous la direction de Tony Richardson dans Les Corps sauvages (Look Back in Anger, 1959). C’est de la confrontation au témoignage de son patient que le docteur va livrer ses propres failles d’une vie bien rangée, sans amour pour son épouse, sans passion aucune pour quoi que ce soit. Dès lors, il se confronte à une « normalité non désirable », comme l’exprime très bien l’insatiable et pertinent Jean-Baptiste Thoret dans les bonus de cette édition magnifiquement portée par Outplay. À tout point de vue, Sidney Lumet reste un talentueux directeur d’acteurs qui fait vivre ses personnages à partir d’une attention portée aux répétitions dans la tradition effective du théâtre. Dès lors, les décors et la réalité sociale sont presque des abstractions qu’habitent toute la psyché débordantes des personnages. Même s’il ne s’agit pas d’un huis clos à l’instar du premier long métrage de Lumet 12 hommes en colère, le huis clos est omniprésent dont les murs sont constitués par la normalité oppressante imposée un certain ordre social bourgeois pathologique, à l’instar des parents d’Alan. Pourtant, la famille tant décriée a le droit de se défendre dans le film de Lumet qui pousse davantage la remise en cause de la toute puissance psychanalytique : le témoignage de cette mère aux débordements néfastes de castration et autres toxicités humaines, est touchant lorsqu’elle exprime son profond amour pour son enfant alors que la psychanalyse a d’ores et déjà incriminé la responsabilité parentale dans la construction de l’individu. Étonnamment, on retrouve dans ce film de la part d’un cinéaste des États-Unis qui a commencé à apprendre le métier du cinéma par l’école de la télévision mais tourné en Angleterre avec des acteurs britanniques, toute la puissance de la rage sociale portée par la jeunesse d’après-guerre mis en scène par le Free Cinema. Deux décennies après les revendications de la nouvelle génération d’après-guerre portées par le Free Cinema, Sidney Lumet fait une synthèse percutante de la société, annonciatrice du retour conservateur que suivra aveuglément les États-Unis comme le Royaume-Uni sous la politique de Reagan et Thatcher dans les années 1980.

 

 

 

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Avec : Richard Burton (Martin Dysart), Peter Firth (Alan Strang), Colin Blakely (Frank Strang), Joan Plowright (Dora Strang), Harry Andrews (Harry Dalton), Eileen Atkins (Hesther Saloman), Jenny Agutter (Jill Mason), Kate Reid (Margaret Dysart), John Wyman (le cavalier), Elva Mai Hoover (Miss Raintree), Ken James (Mr. Pearce), Patrick Brymer (un patient à l'hôpital)
USA, Royaume-Uni – 1977.
Durée : 137 min
Sortie en salles (France) : 22 mars 1978
Sortie France du DVD : 5 septembre 2017
Format : 2,35 – Couleur
Langues : anglais, français - Sous-titres : français.
Éditeur : Outplay
Bonus :
Entretien avec Jean-Baptiste Thoret, historien du cinéma et Derek Woolfenden, programmateur et cinéaste
Entretien avec Pascal Laëthier, psychanalyste
Dossier de presse d’époque
Bande-annonce originale

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