Entretien avec Soraya Hachoumi, actrice principale du film "Soumaya"

Le mercredi 5 février 2020 est sorti dans les salles de cinéma le premier long métrage pour le cinéma d'Ubaydah Abu-Usayd et Waheed Kahn : "Soumaya". Soraya Hachoumi qui porte avec conviction et une interprétation très juste le rôle de Soumaya, partage son regard sur son travail à travers ses réponses.

Soraya Hachoumi © Aline Luneau Soraya Hachoumi © Aline Luneau

Une histoire inspirée de faits réels où Soumaya se retrouve licenciée du jour au lendemain après 14 ans de travail dans la même entreprise. Suite à une perquisition en pleine nuit dans le cadre liberticide des mesures de l’État d’urgence de la France, Soumaya se bat désormais pour sa fille et sa dignité d'être une femme libre conservant sa foi dans les valeurs républicaines de son pays.

 

Cédric Lépine : Comment êtes-vous devenue comédienne et pourquoi ?

Soraya Hachoumi : J’ai commencé la danse à l’âge de 3 ans et j’ai fait mes premiers pas sur une scène de théâtre à l’âge de 8 ans. J’ai su très tôt que je voulais m’épanouir par le biais d’une expression artistique. Ma maman a considérablement participé à tout ceci en me transmettant le goût de la lecture et l’intérêt pour les mots.

Fascinée par les histoires, qu’elles soient racontées par l’intermédiaire du corps pour la danse ou avec les mots pour le chant et le théâtre, je savais que j’avais besoin de communiquer à travers l’art. Et j’ai abordé le cinéma en voulant me former à l’écriture du scénario, mais l’oralité me rattrapait systématiquement. J’ai donc décidé de faire une formation de comédienne durant un an au sein du studio Pygmalion à Montrouge en région parisienne.

Il était devenu clair et évident que je voulais désormais raconter des histoires et transmettre des émotions grâce à des personnages aux parcours de vie et émotionnels parfois complexes. Le cinéma est pour moi une métaphore de la vie. Une réalité sublimée par un scénario, des personnages, un cadre, une lumière.

 

Cédric Lépine : Quel rôle a eu la danse dans la manière d’intégrer la corporalité de vos personnages ?

Soraya Hachoumi : Il est souvent reproché aux comédiens de dissocier le texte du corps. Je crois que nous avons tendance à beaucoup intellectualiser le verbe dans la culture française. Les envolées lyriques sont sublimées lorsqu’elles sont totalement accompagnées par le geste. Et je pense que la danse m’a permis d’avoir conscience de ma verticalité, que ce soit sur scène ou sur un plateau de cinéma.

N’oublions pas que le cinéma était muet à ses débuts. Si le texte est important, ce que raconte le corps est fondamental. Il m’a fallu du temps pour conjuguer les deux mais la danse est un art formidable qui n’est pas dissociable du jeu. Elle m’a permis d’acquérir une liberté de mouvement, de la souplesse pour finalement mieux m’approprier le texte.

 

Cédric Lépine : Comment les réalisateurs vous ont rencontrée et ont décidé de vous proposer le personnage de Soumaya ?

Soraya Hachoumi : J’aurai adoré pouvoir vous dire que l’histoire est incroyable mais la rencontre s’est faite de façon très classique (lol).

Nous avons pris contact par mail. Les réalisateurs m’ont envoyé une scène à travailler que je leur ai présentée quelques jours après. J’ai passé des essais qui ont été concluants. Le jour-même, ils m’ont proposé le rôle de Soumaya.

 

Cédric Lépine : Qu’est-ce qui vous a décidé à choisir d’interpréter Soumaya ?
Soraya Hachoumi :
Lorsque j’ai découvert la scène à travailler, j’ai été agréablement surprise par la plume. Les dialogues étaient fluides et très bien écrits. Avec cette scène, j’ai tout de suite cerné le personnage de Soumaya : une femme, une citoyenne française, au demeurant très banale qui allait se retrouver confrontée à une situation, en apparence inextricable, car très brutale.

Ce désir brûlant de s’attacher à sa dignité humaine et ce besoin viscéral de comprendre ce qui lui arrivait, ont été décisifs pour moi. Je voulais que Soumaya soit vue comme une femme, une citoyenne, une maman, une fille et une sœur et non pas comme un « voile fleuri » comme j’ai pu le lire dans un article de presse. L’histoire de Soumaya est universelle et c’est surtout une histoire humaine. Et il était devenu urgent d’amener de la nuance, surtout lorsque l’on parle de personnes.

 

Cédric Lépine : Pour incarner ce rôle, comment vous êtes-vous préparez ?
Soraya Hachoumi :
L’actualité a plutôt servi mon travail. La presse et les réseaux sociaux l’ont permis de prendre connaissance d’affaires juridiques qui étaient en cours à cette époque.

Des individus qui avaient fait l’objet de licenciements abusifs, de nombreuses perquisitions et d’assignations à résidence. Ce qui m’a rapidement gagné est le sentiment d’injustice. C’est ce qui m’a permis d’aimer et de ressentir beaucoup d’empathie pour Soumaya. Et passionnée par le droit, il ne m’a pas été bien difficile d’apprécier toute sa force et ses convictions.

Soumaya veut se battre, pour elle, pour sa famille mais aussi pour tous les autres. Et ces notions de combats collectifs, de luttes inclusives me touchent beaucoup. Je suis bien plus convaincue par la solidarité malgré les dissonances présentes.

« Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin ». Malgré les violences subies, je ne voulais pas tomber dans le piège de la colère. Soumaya est une maman et la relation qu’elle entretient avec sa fille se doit d’être tendre et rassurante pour protéger cette dernière. J’ai beaucoup travaillé sur ces différentes étapes émotionnelles que traverse le personnage et j’avais conscience que ces transitions étaient importantes.

 

Cédric Lépine : Comment décririez-vous votre personnage ?
Soraya Hachoumi :
Soumaya est cadre dans une société dans laquelle elle travaille depuis 14 ans. C’est une professionnelle aguerrie, qui connaît son métier puisqu’elle devient formatrice à son tour. C’est une femme responsable, une maman célibataire en instance de divorce, très ancrée dans la réalité sociale.

Ce licenciement la conduit à se poser la question de la survie. Loin d’être soumise, elle cherche à comprendre avant d’entreprendre, même si elle ne mesure pas immédiatement les conséquences qui découleront de ses décisions. On devine qu’il s’agit d’une femme indépendante, une maman seule comme il en existe beaucoup. Sans jamais succomber et tomber dans la victimisation, elle se nourrit aussi des forces de ceux qui l’entourent. Très à l’écoute de ceux qui la conseillent, elle accueille avec incompréhension et avec bienveillance la réalité et le soutien malgré la violence qui s’exerce sur elle du point de vue familiale ou professionnelle. Soumaya est humaine et mène un combat avec toutes ses nuances.

 

Cédric Lépine : Qu’est-ce qui a permis, selon vous, la discrimination et la stigmatisation appuyée juridiquement par le gouvernement français à travers l’État d’urgence aux massacres du Bataclan?
Soraya Hachoumi : Spontanément, je dirai la peur. Et comment ne pas avoir peur quand on découvre un soir à la télévision, un véritable massacre. Nous avons tous été choqués, blessés, abasourdis et comme beaucoup de monde, je me souviens précisément de ce que je faisais quand j’ai appris ce qu’il se passait.

Ce qui m’a inquiété par la suite, c’est le discours politique. Le tout sécuritaire. J’étais effrayée par autant d’émotion présente au sein de l’hémicycle. Nos politiciens sont des êtres humains évidemment, nul n’a le monopole de la tristesse, mais ces derniers se doivent d’être responsables et de raisonner au plus loin de la frénésie émotionnelle. Mais c’est réellement lors de l’adoption de la prolongation de l’État d’urgence, que j’ai réalisé qu’il se jouait désormais autre chose. Je me rappelle nettement avoir écouté un avocat près du Conseil d’État, qui exprimait sa vive inquiétude sur cette prolongation. Il évoquait les dangers futurs et j’entendais pour la première fois les termes « lois liberticides ». La suite, nous la connaissons tous. D’autres attentats ont suivi, et malgré la mort de nombreux français de confession musulmane, les prises de paroles de nombreux politiques et intellectuelles n’ont fait qu’accentuer cette stigmatisation déjà présente bien avant les attentats du Bataclan et les attentats de Charlie Hebdo.

J’ai compris qu’il y avait beaucoup d’ignorance également. Les gens travaillent ensemble, se côtoient chaque jour mais ne se connaissent pas finalement. C’est toute une partie de la communauté nationale qui s’est sentie mise au ban de la société. Les incessantes polémiques violentes autour des Français de confession musulmane n’ont cessé, depuis, d’occuper l’espace médiatique. Ces doutes permanents ont créé des sentiments de rejet, d’exclusion et d’humiliation. Seul un point de vue était discuté et avec Soumaya, il était essentiel de donner la parole à ces personnes qui suscitent tous ces fantasmes et qui demeurent pourtant invisibles…

 

Cédric Lépine : Quels sont les enjeux selon vous de ce film présenté en 2020 ?
Soraya Hachoumi : Comme toute œuvre cinématographique, il s’agit d’une histoire. Une fiction très inspirée d’une histoire vraie. À chaque fin de projection, je me réjouis d’entendre que le film soulève des questions, des interrogations. Les échanges sont sereins, apaisés. L’enjeu du film est d’oublier tout manichéisme, jugement hâtif et d’ouvrir la voie à l’échange, à la communication et à l’empathie. Les analyses simplistes et caricaturales n’amènent aucune réponse, il suffit d’étudier l’histoire constitutionnelle française pour le comprendre (lol). C’est un film qui émeut, fait rire et provoque parfois de la colère mais il interroge surtout et c’est la raison pour laquelle je lui souhaite d’être vu par le plus grand nombre.

Soumaya est un film d’amour pour la justice, pour la dignité humaine et l’égalité de tous.

 

 

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FILMOGRAPHIE DE SORAYA HACHOUMI

 

2019   SOUMAYA - réal Ubaydah Abu Sayd et Waheed Kahn

2019   DIVORCE CLUB - réal Mickaël Youn

2017  NEUILLY SA MÈRE, SA MÈRE - réal Djamel Bensalah

2013  HELLO WORLD - réal Étienne Larragueta  

2012  9 MOIS FERME - réal Albert Dupontel

2012   COLT 45 - réal Fabrice Du Welz

2011   LES KAIRA - réal Franck Gastambide

 

Courts Métrages

2017  ASSIA - réal Malika Zairi 

2017   JE SUIS UN PUTAIN DE CHAMP DE BATAILLE - réal Manu Couderc / Nikon Festival 

2014   POWERLESS - réal David Sarrio 

 

Télévision

2017  AD VITAM - réal Thomas Cailley, Manuel Shapira - Arte Productions 

2015  CLEM Saison 6 - réal Arnaud Mercadier - TF1 & Merlin Productions 

2013  Family Show - réal Pascal Lahmani - France 2 

2012  CLEM Saison 3 - réal Joyce Bunuel - TF1 & Merlin Productions

2012  MÈRE/FILLE Saison   2 - réal Stéphane Marelli

 

 

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