Quels visages de la politique et de l’économie contemporaines ?

Dans un aéroport en 1998, le pilote d’avion Jesús Camoes retrouve son ami et complice Francisco Paesa : ils se félicitent d’avoir livré au gouvernement espagnol une bombe à retardement appelée Luis Roldán. Quelques années plus tôt…

L"’Homme aux mille visages" d’Alberto Rodríguez © Ad Vitam L"’Homme aux mille visages" d’Alberto Rodríguez © Ad Vitam

Sortie DVD : L’Homme aux mille visages d’Alberto Rodríguez

Alberto Rodríguez, le réalisateur espagnol remarqué par son précédent long métrage La Isla minima est de retour avec pour la première fois de sa filmographie une adaptation d’un fait divers qui fit profondément vaciller l’image putrescible de la démocratie espagnole. Pour autant, loin d’être au service fidèle du réel, le cinéaste sûr de son sens du récit, ose proposer un film de pure fiction s’inscrivant dans une tradition de films de genre, associant thriller politique, polar et arnaque. La réussite des genres mis en scène permet d’inscrire L’Homme aux mille visages dans la très heureuse et honorable lignée des Neuf reines (Nueve reinas, 2000) de Fabián Bielinsky où il était également question de la réalité historique de la crise économique bouleversant tout un pays. Le pari est fulgurant pour Alberto Rodríguez qui fait fusionner la vérité historique des événements en conservant à l’identique les noms des personnages réels (notamment Francisco Paesa et Luis Roldán, ou encore Juan Alberto Belloch les personnages les plus exposés dans l’histoire mêlant au même niveau élus politiques et hommes de l’ombre naviguant dans les eaux troubles des mouvements monétaires internationaux). La réalité dépasse-t-elle la fiction ? Tout porte à le croire et le cinéaste se joue des mensonges et autres manipulations des rouages politiques d’une démocratie de façade sans jamais cacher au spectateur le sens du spectacle où se développe patiemment un sens critique distancié.
Il n’y a pas de personnage positif ici et le narrateur auquel pourrait éventuellement s’identifier le spectateur n’est qu’un fantôme, une pure fiction servant de médiateur entre deux mondes, à l’instar de sa fonction de pilote. C’est assez troublant de voir le film conserver sa ligne de fiction, sans jamais sacrifier au réalisme du film dossier. C’est ainsi que le film a toute la puissance du thriller politique à la manière d’un Francesco Rosi avec sa force dénonciatrice corrosive, sans pour autant jamais abandonner son sens du spectacle. C’est une manière très adroite de la part d’Alberto Rodríguez d’insinuer peu à peu et sans qu’il n’y paraisse une conscience politique à un spectateur enclin au cynisme vis-à-vis des malversations des représentants des hautes institutions de son pays.
Francisco Paesa, l’homme aux mille visages, malgré son sens indéniable de la stratégie, n’est pas un vainqueur : c’est un homme qu’une idéologie toute contemporaine, macronienne ou autre, placerait sur un piédestal, mais que le cinéaste place dans toute sa profonde misère sentimentale. Tout ce monde masculin, au sommet de l’État comme au sein de chacun de ses rouages dans des rapports interindividuels, qui ne cesse de manipuler l’exercice du pouvoir avec un orgasme sordide, expression d’une tragique misère des relations humaines, est profondément triste à mourir. Impossible pour chacun d’eux d’avoir une relation familiale ou de couple fondée sur l’épanouissement d’une complicité : les personnages principaux, malgré leurs antagonismes, ont en commun leur profonde misère sentimentale qui les situent dans le monde entier à l’ère du mondialisation des flux monétaires et de la dictature économique mondialisée qui en découle tout en leur offrant aucune inscription sociale. Dans ce récit d’arnaque à grande échelle s’inscrivant dans la lignée du film de casse auquel Soderbergh a rendu hommage dans sa trilogie Oceans, pas de héros qui fascine par l’élégance de son geste, mais uniquement des individus trivialement fuyants. Ainsi, le sens du spectacle cinématographique d’Alberto Rodríguez est ici mis au service d’un point de vue autocritique de la mise en scène médiatique qui ne conduit rien moins qu’à l’autodestruction de la conscience citoyenne. Le film serait alors une proposition situationniste de mise en miroir du monde politique contemporain jouant sans conviction aux responsabilités du bien commun.

 

 

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L’Homme aux mille visages
El hombre de las mil caras
d’Alberto Rodríguez
Avec : Eduard Fernández (Francisco Paesa), José Coronado (Jesús Camoes), Marta Etura (Nieves Fernández Puerto), Carlos Santos (Luis Roldán), Emilio Gutiérrez Caba (Osorno), Luis Callejo (Juan Alberto Belloch), Tomás del Estal (Bermejo), Israel Elejalde (González), Pedro Casablanc (l'avocat), Enric Benavent (Casturelli), Philippe Rebbot ( Jean-Pierre Pinaud)
Espagne – 2016.
Durée : 123 min
Sortie en salles (France) : 12 avril 2017
Sortie France du DVD : 22 août 2017
Format : 2,35 – Couleur
Langues : français, espagnol - Sous-titres : français.
Éditeur : Ad Vitam
Bonus :
Répétitions avec les acteurs
Les décors
Bande-annonce

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