Entretien avec Daniel Cohen, directeur artistique du FEFFS

Du 13 au 22 septembre 2019 se déroule la douzième édition du FEFFS (Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg). Pour en parler, Daniel Cohen, le directeur artistique et l'un des fondateurs de l'association qui organise le festival, s'est généreusement prêté au jeu d'un entretien.

Daniel Cohen © Jean-Michel Berlamont Daniel Cohen © Jean-Michel Berlamont

Cédric Lépine : Comment l'aventure du festival du cinéma fantastique de Strasbourg a commencé pour vous ?
Daniel Cohen :
Je suis l'un des membres fondateurs de l'association Les Films du Spectre et j'en ai été le président à sa fondation. Les premières éditions du festival que l'association organisait, consistait en rétrospectives, avec en 2006 les films des studios de La Hammer : nous appelions alors cet événement le Hammer Film Festival ! L'année suivante, nous avons réalisé une rétrospective de films de science-fiction. C'est finalement en 2008 que nous avons décidé d'inclure les nouvelles productions du cinéma fantastique et de créer la première édition du Festival du cinéma fantastique de Strasbourg. Originellement, les films en compétition étaient uniquement européens. Ensuite, le festival s'est développé et d'autres nationalités ont été intégrées. Jusqu'ici, le prix était européen et il est devenu le Méliès d'Argent puisque nous sommes organisateurs pour la France de cette compétition organisée par la fédération européenne du cinéma fantastique qui existe depuis plus de trente ans. D'autres festivals en Europe délivrent ce Méliès d'Argent : les festivals de Bruxelles, d'Amsterdam, de Neuchâtel, de Lisbonne, de Trieste... À la fin de l'année, il y a 8 Méliès d'Argent pour les longs métrages et davantage pour les courts qui concourent pour le Méliès d'Or décerné au festival de Sitges en Catalogne.


C. L. : Quels liens faites-vous entre le cinéma fantastique et la ville de Strasbourg ?
D. C. :
Tout est d'abord parti du fait qu'au sein de l'association nous étions strasbourgeois et amateurs du cinéma fantastique. Il se trouve que Strasbourg s'y prête bien puisqu'il s'agit d'une ville gothique. Il existe aussi une tradition du fantastique autour des légendes rhénanes qui sont encore vivaces.


C. L. : Le spectre du cinéma inclus autour du terme fantastique est assez large dans votre programmation, passant du fantastique de certains films d'animation, au gore, à l'horreur, à l'épouvante, etc. Comment définiriez-vous le cinéma fantastique ?
D. C. :
Nous avons utilisé le terme fantastique selon une acceptation très large de ce qui est à présent communément appelé le cinéma de genre. Ce terme est cependant beaucoup plus large à l'étranger qu'en France et nous permet de programmer une diversité de films incluant du film d'horreur et de science-fiction. Nous avons même extrapolé pour inclure le film noir, le thriller et les comédies avec notre section Crossover. L'an dernier, nous avons voulu faire une section d'animation plutôt pour adultes parce que ces films non destinés aux enfants manquent de visibilités et les distributeurs peinent à faire exister ces films.


C. L. : Quels sont les financements du festival ?
D. C. :
Le festival est organisé par une association à but non lucratif, Les Films du Spectre. Nous sommes soutenus essentiellement par la ville de Strasbourg, la Région Grand Est ainsi que la direction régionale des affaires culturelles du Grand Est. Nous travaillons en partenariat étroit avec les exploitants de cinémas où sont diffusés les films durant le festival. Nous avons également d'autres partenaires financiers et nous bénéficions aussi d'aides en nature dans l'organisation du festival. Nous avons de l'autofinancement provenant des recettes qu'engendrent le festival et les actions que l'association organise tout au long de l'année : des ciné-clubs, des projections en réalité virtuelle, des projections en plein air dans les parcs durant l'été. Sans oublier l'appui essentiel que sont les bénévoles, les services civiques, les stagiaires ainsi qu'une petite équipe fixe pour organiser le festival, administrer l'association et réaliser la programmation.


C. L. : Quel est le public du festival ?
D. C. :
Une grande partie du public est Strasbourgeois, évidemment, mais on sait que le festival rayonne au-delà de Strasbourg : des personnes viennent du Grand Est et d'autres régions encore, attirées par la programmation et les invités d'honneur. Le festival dure dix jours où sont programmées plus de 150 séances dans quatre cinémas de la ville. Il y a également des expositions, un lieu dédié aux nouvelles technologies, aux jeux vidéos indépendants, à la réalité virtuelle en accès libres toute la journée. Nous avons également des événements sur le domaine public avec des projections gratuites en plein air tous les ans au pied de la cathédrale. Nous avons un village avec des exposants, une buvette et un lieu de convivialité pour accueillir les festivaliers. Certains festivaliers viennent seulement le week end, d'autant plus qu'il y en a deux et d'autres assistent à l'intégralité du festival.
Nous invitons en outre de nombreux réalisateurs à venir présenter leurs films au public. Des vendeurs internationaux et des producteurs font également le déplacement, ainsi que des programmateurs (de salles, de centres et instituts culturels et aussi de festivals) qui n'ont pas l'opportunité de voir ces films ailleurs.


C. L. : Quel est votre regard sur l'état du cinéma fantastique à l'heure actuelle où l'on constate un regain d'intérêt de la part du public et une multiplication des productions, notamment du cinéma d'auteur français qui s'y intéresse de plus en plus ?
D. C. :
La France a toujours eu des problèmes vis-à-vis du cinéma fantastique, qu'il s'agisse des financements, de la critique et de la diffusion. Il y a ainsi eu une tradition de la critique qui a démonté le cinéma fantastique depuis des décennies, entraînant un véritable climat de terres brûlées. Ce n'est pas le cas dans les pays anglo-saxons où la culture du fantastique est beaucoup plus développée. On l'a vu encore en Espagne où les films fantastiques sont souvent numéro un au box office en salles comme REC, L'Orphelinat ou Agora. Nous n'en avons pas l'équivalent en France. Il y a bien eu cette vague de la French frayeur lorsque Canal + a financé le cinéma d'horreur qui bousculait pas mal les lignes mais qui a difficilement sa place dans les salles de cinéma alors qu'il a très bien marché à l'international.
À plus court terme,
Grave de Julia Ducournau a bien fonctionné en salles et a permis de revigorer le genre en offrant un véritable espoir à des producteurs et des réalisateurs. Je pense que cela a pu avoir des conséquences dans la décision de financer le cinéma de genre. Il y a eu aussi Revenge de Coralie Fargeat.
Le CNC a récemment décidé de créer un fonds de soutien à l'égard du cinéma de genre, ce qui constitue un signe positif de la prise en considération de ce cinéma même si c'est dommage qu'il faille créer un fonds à part, car autrement ces films n'ont aucune chance d'être financés ! J'espère que cela permettra de développer de nouvelles productions dans le cinéma français dans les années qui viennent. Cette année, nous sommes ainsi heureux d'accueillir des films français comme
Furie d'Olivier Abbou, Ni dieux ni maîtres d'Éric Cherrière et The Room de Christian Volckman.


C. L. : On peut observer que le cinéma de genre trouve davantage une diffusion dans des éditions vidéo que dans des sorties salles, comme si le cinéma de genre était finalement interdit d'écran.
D. C. :
Cela fait effectivement longtemps que l'on constate ce phénomène des DTV (Direct to Video), c'est-à-dire des films qui sortent directement en vidéo sans être diffusés en salles. Ce sont pour certains des films de grandes qualités interdits en salles. Pour certains films, les distributeurs ne veulent pas prendre le risque que le film soit interdit en dessous d'une certaine tranche d'âge : le diffusion se trouve limitée parce que quelques grands groupes d'exploitation ont décidé d'interdire les films possédant une limite de moins de 16 ans. Quant aux films de genre d'art et d'essai, ils sont relégués aux salles du même nom mais celles-ci refusent ces films en considérant qu'ils ne trouveront pas le public approprié. Le cinéma de genre de qualité se retrouve au final entre deux chaises et a du mal à trouver sa place. Cela fait plaisir de voir que le film Parasite de Bong Joon-ho a remporté la Palme d'Or et qu'il a d'ores et déjà réalisé plus d'un million d'entrées en France : cela contribue à faire bouger les lignes et j'espère que cela aura des conséquences à l'avenir.
Nous constatons souvent que les films que nous programmons ne trouvent pas de distributeurs et pour certains aussi pas d'édition vidéo. On voit de plus en plus de films qui se retrouvent sur Netflix qui fait à présent des acquisitions des films de plus en plus en amont. Hélas les distributeurs comme les exploitants en France restent encore trop frileux à l'égard du cinéma de genre, alors que nous nous mobilisons sur le festival et que nous nous rendons compte qu'il existe un réel public demandeur de voir ces films sur grand écran de manière collective : c'est cela que l'on défend !

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