Entretien avec Mariana Otero pour son film "L'Assemblée"

À l’occasion de la sortie DVD du film documentaire « L'Assemblée » de Mariana Otero accompagnée de nombreux bonus, la réalisatrice aborde au cours de cet entretien le laboratoire de cet ovni dans les institutions françaises : la démocratie.

Mariana Otero © Épicentre Films Mariana Otero © Épicentre Films

Cédric Lépine : Comment en tant que cinéaste et citoyenne êtes-vous arrivée place de la République aux événements de Nuit debout ?
Mariana Otero :
Je suis d’abord arrivée en tant que militante. Un mois avant le premier rendez-vous du 31 mars de Nuit debout, il y a eu une réunion à la Bourse du Travail à l’appel de Ruffin, Lordon et d’autres : il s’agit de proposer une manifestation différente pour protester contre la Loi travail El Khomri. Nous avons ainsi préparé le rassemblement du 31 mars. J’ai fait partie de la commission communication et après le 31 mars je suis retournée plusieurs fois sur place car j’étais très émue par cet espace démocratique tout à fait inédit qui était en train de se créer place de la République, par cette tentative de citoyens pour se réapproprier leur parole qui leur a été confisquée par des professionnels de la politique. Comme dans tous mes films, ce qui m’intéresse ici encore c’est de mettre en scène la parole pour qu’une subjectivité politique puisse surgir en chacune des personnes présentes sur la place. Touchée, j’ai commencé à prendre ma caméra, non pas pour faire un film, mais afin de réaliser des vidéos que je postais sur YouTube afin de rendre visible ce qui était en train de se passer. J’ai créé le compte « Les Yeux de Marianne » où j’ai mis des plans-séquences. Très vite je me suis rendu compte que cela n’était pas suffisant : ce qui avait lieu était inédit en France et le travail effectué chaque jour était passionnant. En effet, des citoyens se réunissaient pour mettre en place et construire ensemble quelque chose. C’est à ce moment là qu’a germé en moi l’idée de faire un film. J’ignorais si je pouvais y parvenir en raison des problèmes financiers et logistiques divers. Quoi qu’il en soit, j’étais persuadée qu’il fallait offrir du temps au temps. J’ai choisi un axe en suivant la commission « démocratie sur la place » qui avait en charge l’organisation de l’assemblée et notamment la circulation de la parole. En effet, je me suis dit que si je continuais à papillonner d’un endroit à l’autre des Nuits debout je ne raconterai rien et resterai en surface de la profondeur du travail en cours. Ce tournage a été complètement différent de mes autres films car je ne pouvais rien prévoir de ce qui allait se produire les jours suivants et vers quoi pouvait aboutir les Nuits debout.

C. L. : Dans le contexte de la reprise d’une usine par leurs employées dans Entre nos mains comme dans L’Assemblée, vous filmez l’invention locale de la démocratie.
M. O. :
C’est vrai que j’avais envie de témoigner de cette tentative de réinventer la démocratie à une époque où celle-ci ne fonctionne plus : je m’interroge d’ailleurs sur le fait qu’elle ait un jour existé véritablement en France où le pouvoir est accaparé par une élite en reproduction d’elle-même. Dans Entre nos mains, j’avais tenté de filmer ces femmes qui, dans le processus démocratique de la coopérative, étaient transformées intimement à travers le surgissement d’une parole. Pour moi, cela illustre un collectif qui en inventant d’autres règles permet à un sujet politique d’advenir. La différence c’est qu’Entre nos mains est un film choral avec des personnages dont je raconte le point de vue et ce qui bouge en elles, alors que dans L’Assemblée je reste sur le collectif et qu’il n’y a donc pas de personnage individuel. Le personnage c’est la parole, le collectif dans son ensemble. Cela n’aurait pas été juste de créer des personnages devant ma caméra puisque dans ce processus de débats il n’y avait aucune démarche d’héroïsation et ainsi dans ma forme cinématographique je ne pouvais donc pas me rattacher au récit classique reposant sur des personnages : cela aurait été plus simple mais pas juste par rapport au mode d’être de Nuit debout.

C. L. : Est-ce que le film est devenu depuis sa diffusion en salles et avant son édition DVD un outil pour exercer et penser la démocratie ?
M. O. :
En effet, le film a été à la fois une trace des Nuits debout ainsi qu’un outil. Le regard sur Nuit debout s’est construit après coup : pendant le montage j’ai cherché à comprendre ce qui s’était passé. Le regard n’a cessé d’évoluer et évidemment ce n’était plus le même avant et après les élections présidentielles. L’Assemblée n’est pas seulement un film qui documente Nuit debout mais un film qui expose toutes les difficultés qu’il y a à vouloir inventer la démocratie. En ce sens, le film est un véritable outil d’autant plus important que les dernières élections ont prouvé que l’on retombait dans un système ultra présidentiel avec un pouvoir exécutif extrêmement fort où chacun se retrouve dans une grande souffrance en matière de démocratie. C’est aussi dans le sens du DVD conçu comme un outil que figurent des bonus qui prolongent certains questionnements comme par exemple le thème de l’assemblée tirée au sort.

C. L. : Est-ce que la projection du film dans les salles a permis de prolonger l’expérience démocratique de la prise de parole à une époque où la salle de cinéma reste l’un des rares lieux où une parole publique peut être partagée collectivement ?
M. O. :
Parmi le public, il y avait d’abord ceux qui n’avaient pas participé à Nuit Debout et qui avaient une vision faussée à travers ce que leur ont transmis les médias de masse. Entre personnes qui font la fête et qui frappent des flics, la dimension « construction de la démocratie » leur avait totalement échappée. De l’autre, il y avait les personnes qui se reconnaissaient dans les Nuit Debout qu’elles avaient organisées dans d’autres villes que Paris. Le film leur a permis de prolonger au présent leurs réflexions. Malgré l’atmosphère apathique vis-à-vis des enjeux des mobilisations sociales, je me suis rendu compte que localement les gens n’ont pas du tout démissionné quant à leurs revendications. Ils étaient convaincus que c’était surtout au niveau local qu’il faut se battre, qu’il s’agisse de démocratie participative dans les municipalités, etc. Leurs actions se poursuivent de manière souterraine de telle sorte que l’on en parle pas dans les grands médias.

 

assemblee-packshot3d
L'Assemblée
de Mariana Otero
France, 2017.
Durée : 109 min
Sortie en salles (France) : 18 octobre 2017
Sortie France du DVD : 6 mars 2018
Format : 1,77 – Couleur
Langue : français - Sous-titres : anglais, français, espagnol.
Éditeur : Épicentre Films
Bonus :
Entretien avec la réalisatrice Mariana Otero
Débats autour du film avec :
Loïc Blondiaux, Professeur et chercheur en Science Politique à la Sorbonne
Frédéric Lordon, Cheurcheur au CNRS
Mathilde Larrère, Historienne à l’Université Paris XIII
Monique et Michel Pinçon-Charlot, Sociologues
Philippe Urfalino, Directeur de Recherche au CNRSQ
Yves Sintomer, Professeur de Science Politique à l’Université Paris VIII

Bio-filmographie de la réalisatrice
Galerie de photos
Bande annonce

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.