Entretien avec Éric Miot, délégué général de l'Arras Film Festival 2019

La vingtième édition de l'Arras Film Festival se déroule du 8 au 17 novembre 2019 autour d'une programmation incluant une compétition de longs métrages européens, des avant-premières, des rétrospectives, du cinéma du monde, un mini focus tunisien, des séances jeune public, une partie professionnelle de soutien de projets (Arras Days)...

Éric Miot © Léa Rener - Arras Film Festival Éric Miot © Léa Rener - Arras Film Festival
Cédric Lépine : Vous êtes à la fois l'un des cofondateurs, coprogrammateur et délégué général de l'Arras Film Festival : pouvez-vous à ce titre rappeler le contexte de la naissance du festival il y a vingt ans ?
Éric Miot : Nous avons senti alors un fort soutien de la part de la région Nord-Pas-de-Calais de l'époque et de l'État pour que nous puissions créer un festival à condition que celui-ci sorte de la métropole lilloise : c'était une volonté du conseiller régional pour qu'il existe des événements un peu partout dans la région. Du côté de notre association Plan-Séquence nous avons été à la rencontre de plusieurs villes et nous avons senti à Arras un désir assez fort de nous accueillir. Ainsi l'opération de centralisation de nos activités sur Arras s'est passée entre 2000 et 2003. Nous manquions alors de lieux mais en 2006 la rénovation du complexe de cinémas dans le centre-ville nous a permis de voir émerger le festival tel qu'on le connaît aujourd'hui. En 2005, lorsque Sydney Lumet était venu, nous avions perdu notre lieu traditionnel de projection et nous avons dû installer une salle sur la Grand Place. C'est à partir de là que nous avons ressenti l'importance d'avoir un festival au cœur de la ville. Ainsi, les années suivantes, alors que nous avions des salles, nous avons gardé l'idée d'installer le village du festival sur la Grand Place, cela donnant une image forte du festival auprès du public. Nous avons ensuite eu un développement progressif au fil des années suivantes.


C. L. : Votre partenariat avec la salle de cinéma auparavant intitulée Ciné Movida et à présent Mégarama, est fondamental dans l'organisation du festival puisque la grande majorité des projections s'y trouvent à côté de celles au Casino.
É. M. : En effet, ce partenariat repose sur une volonté fondamentale de notre part que les entrées salles puissent s'établir sur une billetterie CNC. C'est assez complexe et je suis convaincu qu'il faut inventer un statut spécial pour les films passant dans les festivals sachant que certains génèrent une audience beaucoup plus forte en festival que durant leur sortie nationale en salles. Ainsi, le festival accueille à la fois de nombreuses avant-premières et des films inédits. À cet égard le partenariat avec la salle de cinéma est essentiel. Les salles plus éphémères que l'on exploite au Casino le sont quand même en lien avec la salle de cinéma. C'est important puisqu'ainsi on contribue au financement du cinéma.


C. L. : Le festival favorise la multiplication des rencontres entre les professionnels du cinéma et le public d'Arras, en sachant que la ville qui se trouve à moins d'une heure de train de Paris est plutôt favorisée à cet égard.
É. M. : En effet, la ville permet aussi la proximité avec les aéroports et les autres pays d'Europe. On y trouve également l'infrastructure hôtelière capable d'accueillir beaucoup de monde. Un festival étant toujours lié à sa ville, il était essentiel qu'il y est une forte cohésion entre eux. Il nous fallait alors de beaux lieux et nous avons trouvé que la Grand Place se présentait comme un décor de cinéma, notamment le soir avec les éclairages.


C. L. : Le festival jongle à la fois sur différents axes de programmation, notamment des avant-premières et des films de répertoire dans lesquels vous choisissez d'ailleurs chaque année l'identité visuelle de votre affiche.
É. M. : C'est là une volonté de notre part d'affirmer que le cinéma est un tout, selon l'idée que pour comprendre le cinéma de l'avenir il faut comprendre celui du passé. Nous aimons ainsi faire des passerelles entre les deux. Et le public apprécie.


C. L. : Le festival dans la programmation des films en compétition se consacre à mettre en avant le cinéma européen : pourquoi dans l'intitulé du festival ne pas avoir inclus ce terme pour devenir le « festival du cinéma européen d'Arras » ?
É. M. : Nous avons longtemps hésité mais nous ne voulions pas nous couper de l'international, notamment autour de films coproduits avec l'Europe. Nous ne voulions pas nous enfermer dans un genre ou un type de cinéma même si effectivement 95% des films de la sélection cette année encore sont européens. L'attrait pour le cinéma européen est arrivé assez spontanément alors que nous découvrions des cinématographies intéressantes méconnues et que nous avons commencé à les faire venir sur Arras. Il se trouve que le public a alors répondu favorablement. C'est donc le public qui nous a encouragés dans cette direction. En terme de billetterie j'ai remarqué que les films d'Europe de l'Est attiraient beaucoup le public. Nous avons ainsi au fil des années formé le public à découvrir le cinéma européen dans toutes ses formes.


C. L. : Malgré cet intérêt pour le cinéma européen, vous ne bénéficiez pas cette année parmi vos partenaires financiers du soutien de l'Europe.
É. M. : Nous avons eu un soutien durant plusieurs années, nous l'avons perdu il y a deux ans, l'année dernière nous l'avons bizarrement retrouvé et cette année nous l'avons à nouveau perdu. Nous avons été blessés et choqués par rapport au travail que nous réalisons de ne pas pouvoir bénéficier de cette aide. Je trouve en revanche que cette problématique dépasse le festival d'Arras. Il s'agit d'un problème français où le cinéma français est pénalisé d'avoir une production trop importante par rapport aux autres pays d'Europe. En quelques années nous sommes passés d'au moins 25 festivals soutenus par l'Europe à 3, dont le FIPA de Biarritz qui est un festival de l'audiovisuel. Je pense que le cinéma français comme le cinéma italien est ainsi pénalisé par l'importance de sa production. Et pourtant cette aide permettait de nourrir l'intérêt du public à l'égard du cinéma européen dans son ensemble. L'enjeu du festival permet de donner confiance au public en direction de destinations cinématographiques méconnues.


C. L. : Le festival peut en effet permettre de développer la conscience citoyenne et européenne de ladite Europe en dressant un état des lieux des enjeux sociaux et économiques de chaque pays à travers les thématiques développés par les films.
É. M. : C'est vrai que derrière notre programmation il y a un projet politique de dresser une vision de l'Europe et de faire également se rencontrer les professionnels entre eux et ceux-ci avec le public. Le lien s'opère ainsi entre un artiste qui vient de Géorgie ou de Roumanie et le public du festival. Beaucoup de jeunes assistent aux projections des films européens et je trouve qu'il est essentiel de pouvoir leur offrir la possibilité de voir émerger en eux une conscience européenne.


C. L. : Au sujet des rencontres professionnelles des Arras Days, est-ce que l'intention consiste à favoriser les coproductions européennes et à faire connaître différents projets ?
É. M. : C'est exactement l'un des objectifs que nous nous sommes assignés puisque nous voulions provoquer la rencontre entre les producteurs français et les projets européens. Et pourquoi pas développer les Arras Days en accueillant aussi des producteurs européens avec l'intention de voir évoluer les projets sur des réalisations ? Un film européen dans le cadre du cinéma d'auteur à l'heure actuelle est rarement produit uniquement avec les seuls fonds de son propre pays.
Ceci étant l'idée première, les Arras Days sont aussi pour nous un moyen d'accompagner les auteurs que nous programmons. Notre mission ne se limite pas à présenter un film : nous tenons ainsi à favoriser la rencontre entre un public et un invité. Lorsqu'un film est distribué, nous cherchons à l'accompagner au maximum sur sa diffusion après le festival.


C. L. : Comment travaillez-vous avec les autres festivals ?
É. M. : Nous avons développé davantage de liens avec des festivals européens que seulement français. Par exemple, avec le festival de Cottbus en Allemagne qui programme le cinéma d'Europe de l'Est, nous avons beaucoup d'échanges avec les organisateurs, notamment en ce qui concerne la gestion des invités. Nous nous voyons au moins une fois par an en juillet pour faire un point sur notre programmation et envisager ensemble les possibilités de films à programmer : nous sommes vraiment dans ce type de complémentarité. J'aimerais que cela se développe encore alors que c'est à l'état d'embryon. Il existe aussi d'autres partenariats comme avec la Monstra, festival d'animation de Lisbonne, avec lequel nous avons commencé à mettre en place des cartes blanches réciproques. Ainsi, la Monstra vient présenter des films d'animation portugais et nous-mêmes allons présenter à Lisbonne des films d'animation produits dans la région Hauts-de-France.
Cette année nous inaugurons un lien avec le festival d'Odessa, parce que nous nous sommes rencontrés et nous avons trouvé qu'il pouvait y avoir des liens intéressants à développer à l'avenir. Nous travaillons également avec le
festival de Tournai : nous accueillons des spectateurs de Tournai et nous incitons nos spectateurs à aller au festival de Tournai.
Avec les festivals français, nous avons des liens ponctuels en fonction des besoins : c'était le cas avec les festivals
d'Alès ou d'Annonay qui reprennent parfois certains de nos films et dont nous pouvons par exemple apporter notre travail sur le sous-titrage des films. La collaboration entre les festivals est essentielle. Avec le festival d'Amiens, nous appartenons depuis peu à la même région et cette année la carte blanche leur permet de présenter un film et réciproquement nous irons à notre tour à Amiens présenter un film. Nous sommes ainsi dans un dialogue continuel et cette coopération est pour moi essentielle.


C. L. : Qu'aimeriez-vous ajouter à propos du festival d'Arras ?
É. M. : Je tiens à dire que nous avons créé ce festival avant tout pour le public. Il y a vingt ans, à la naissance du festival, nous avions pour préoccupation essentielle de pouvoir travailler avec le public local d'Arras afin que celui-ci ne se retrouve à aucun moment déconnecter de cet événement. Aujourd'hui les habitants d'Arras se sont emparés de ce festival puisqu'ils prennent des congés et aménagent leur emploi du temps afin de suivre le festival. Nous avons ainsi été surpris de voir que plus de 30% des places ont été vendues dès l'ouverture de la billetterie.
Nous tenons à un festival qui intéresse les spectateurs dans leur ensemble et pas seulement les cinéphiles. Nous nous rendons compte que nous parvenons à toucher des personnes qui ne sont pas accoutumées aux festivals en général. S'il y a une petite réussite au bout de vingt ans dont nous pouvons être fiers, c'est celle-ci. Nous apprécions ainsi de pouvoir donner le goût du cinéma à des personnes qui ne l'avaient pas spécialement au préalable, et plus particulièrement à l'égard du cinéma européen, ce qui constituait un vrai défi. En effet, le cinéma européen reste peu visible dans les salles lors des sorties nationales et réalise peu d'audience à l'inverse de ce qui se passe pendant le festival. Il s'agit là d'une question de méthode de travail et de confiance développée et enracinée au fil des années.



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