Festival de Carcassonne 2019 : "Des hommes" d’Alice Odiot et Jean-Robert Viallet

La prison des Baumettes à Marseille est devenue l’exemple même de la gestion calamiteuse de l’État français à l’égard des détenus dont l’humanité est sans cesse brisée dans une course à la survie.

"Des hommes" d’Alice Odiot et Jean-Robert Viallet © DR "Des hommes" d’Alice Odiot et Jean-Robert Viallet © DR
2e édition du Festival International du Film Politique de Carcassonne 2019 : Des hommes d’Alice Odiot et Jean-Robert Viallet

Dans ce premier long métrage documentaire réalisé pour le cinéma, Alice Odiot et Jean-Robert Viallet poursuivent leurs investigations documentaires menés auparavant pour la télévision et dans le domaine du journalisme avec les films La Mise à mort du travail (2009), Zamibie, à qui profite le cuivre ? (2011), Jusqu’à ce que la mort nous sépare (2015) et Le Mauvais œil (2015). En s’emparant pleinement des ressorts scénaristiques dont dispose le cinéma, ils proposent une expérience viscérale de la destruction d’êtres humains en détresse totale par leur statut d’indésirables au sein de la société française. Pour paraphraser le titre d’un autre documentaire d’une profonde justesse sur le sujet réalisé par Stéphane Mercurio, les détenus se retrouvent « à l’ombre de la république » comme d’ailleurs le personnel de la prison des Baumettes à Marseille qui dans une autre mesure ont à souffrir de la surpopulation carcérale (plus de 1700 détenus alors que la capacité maximale est de 1200), de leur emploi en sous-effectif, de l’extrême violence aboutissant à des morts pour une histoire de cigarettes, d’une absence totale de prise en charge psychologique à l’égard d’individus totalement déconnectés de la réalité gérée dans l’indifférence totale à coup de camisoles chimiques, d’une vétusté indescriptible des locaux, etc.

Pour rendre compte de cette réalité, les réalisateurs s’appuient sur leurs propres valeurs humanistes pour aller saisir les traces d’humanité là où les enjeux de survie immédiate les détruisent. Les choix de mise en scène s’inspirent pour cela d’abord notamment de San Clemente (1982) de Raymond Depardon et de The Store (1983) Frederick Wiseman en y ajoutant une sensibilité personnelle inspirée de la fiction, à travers l’usage d’une bande originale musicale maniée de main de maître par Marek Hunhap qui épouse au mieux le mouvement des corps comme symboles de résistance dans un lieu qui écrase et étouffe la dignité humaine. Le montage de Catherine Catella est également construit avec une perspicacité puisqu’il permet de toucher du doigt la perte de repères temporels dans l’expérience de la détention. À partir de ce lieu de confinement extrême au sein de la société française, le film invite à réfléchir sur le sens à l’heure actuelle de la détention qui conduit à toujours plus de désintégration des individus qui font un passage même bref condamné dès lors à se répéter. Car la prison devient le reflet virulent des choix politiques irresponsables en ce qui concerne ce que d’aucuns appellent le « maintien de l’ordre » et qui s’avère être un exercice quotidien de répression d’une société en souffrance. Les choix politiques d’un pays se mesurent ainsi à travers l’observation de sa population carcérale, cette zone obscure de l’âme d’une population. Quant à la question du genre, quand on sait que 3% (3,5% exactement selon les données statistiques publiées par le ministère de la Justice français au 1er octobre 2019) de la population carcérale seulement est féminine, il est plus qu’urgent de s’interroger et de remettre en cause la construction de la masculinité à l’heure actuelle.

 

 

Des hommes
d’Alice Odiot et Jean-Robert Viallet

Documentaire
83 minutes. France, 2019.
Couleur Langue originale : français

Images : Jean-Robert Viallet
Montage : Catherine Catella
Musique : Marek Hunhap
Son : Frédéric Salles
Production : Unité de Production
Producteur : Bruno Nahon
Productrice associée : Caroline Nataf
Distributeur (France) : Rezo Films

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