Entretien avec Claudine Bories et Patrice Chagnard pour leur film "Nous le peuple"

"Nous le peuple", sort ce mercredi 18 septembre 2019 dans les salles de cinéma, est le troisième volet de trilogie réalisé par Claudine Bories et Patrice Chagnard sur un portrait de la France invisible du début du siècle après "Les Arrivants" et "Les Règles du jeu". Dans ce nouveau film, c'est le sens de la démocratie qui est interrogé par ceux qui "font peuple".

Patrice Chagnard et Claudine Bories © DR Patrice Chagnard et Claudine Bories © DR

 

Les réalisateurs suivent avec leur caméra des ateliers de réflexions et d'écriture autour d'un projet de nouvelle constitution pour la république française dans trois lieux distincts : dans la Maison d'Arrêt de Fleury Mérogis, au sein de l'association de quartier de Villeneuve Saint George et au lycée Jean-Jacques Rousseau de Sarcelles. Ces citoyens en prison, au lycée, sans emploi ou en activité salariée mutualisent leurs réflexions et réinventent le sens de la démocratie malgré le peu de considération de la pajorité des députés de l'Assemblée nationale.

 

Cédric Lépine : Vous tournez ce film en 2018 : sentez-vous que le contexte actuel est important et que le même sujet tourné avec les mêmes personnes trois à quatre ans plus tôt aurait été distinct ?
Patrice Chagnard :
Je ne pense pas que le film aurait été fondamentalement différent il y a trois ou quatre ans, parce que les questions que nous abordons dans ce film, à savoir la crise de la démocratie et la crise de la représentation, sont des questions de société, des questions de fond, et pas seulement des questions d’actualité. Je pense que ce qui change en fonction du moment précis, du moment politique où le film sort, c’est la manière dont il est reçu, bien ou mal compris, par les spectateurs. Ce que le film raconte de l’intelligence collective qui émerge quand des gens ordinaires se confrontent ensemble à l’écriture d’un texte aussi fondateur que la Constitution, ça traverse le temps, c’est toujours vrai.

Claudine Bories : Nous le peuple est le troisième volet d’une trilogie commencée en 2010 avec Les Arrivants et continuée en 2015 avec Les Règles du jeu. Avec cette trilogie nous avons voulu faire un état des lieux de la France du début du XXIe siècle. Un état des lieux de notre point de vue de cinéastes du réel qui portons une attention particulière à la façon dont celles et ceux qui n’ont pas le pouvoir vivent cette France. Dans ces trois films la France est comme un théâtre - une scène - sur laquelle nous faisons intervenir en pleine lumière celles et ceux qui d’habitude travaillent en coulisses.


Cédric Lépine : Le titre « Nous le peuple » est une revendication d'une parole inaudible pour les décisionnaires politiques : pouvez-vous rappeler ce que signifie et comprend pour vous la notion de « peuple » ?
Patrice Chagnard : La question du peuple est une question complexe. Elle est indissociable de la question du nous. Faire peuple, ça commence par dire nous comme le font nos personnages dans le film. Quel nous ? Ce qui nous a surpris c’est que le nous sur lequel ils parviennent à s’entendre est d’emblée au-delà des identités communautaires ou sociales. Ils ne disent pas nous les banlieusards, nous les immigrés, nous les exclus, etc., ils choisissent de dire : nous, individus doués de conscience. C’était une proposition de Joffrey, l’un des détenus.
Ils prennent au sérieux cette idée que la démocratie est l’expression de la souveraineté du peuple. Ils revendiquent cette part de souveraineté qu’ils possèdent comme chacun d’entre nous et qui fait d’eux des constituants légitimes. C’est en ce sens que, de manière très concrète, ils « font peuple ».
Bien sûr que les trois groupes que nous avons filmés n’ont pas la prétention de représenter le peuple en entier. En revanche, ils font partie de ceux - le plus grand nombre en fait - qui précisément ne sont représentés actuellement ni au parlement ni dans aucune des instances du pouvoir.

Claudine Bories : Je reviens sur la question de la parole. Dans ce film – mais c’était aussi le cas dans les deux précédents, la parole est peut-être le vrai sujet. Je devrais dire « les » paroles, les différentes paroles et le fossé qui existe entre elles. Dans le film, il y a cette parole que vous dites « inaudible pour les décisionnaires politiques », celle des trois groupes qui travaillent à écrire leur Constitution, il y a les débats entre eux, le choix des mots, comment dire les choses. Et nous confrontons la parole collective issue de ce travail des groupes avec la parole des députés à l’Assemblée nationale. Cette confrontation révèle le fossé incroyable qui sépare ces deux types de paroles. D’un côté la langue qu’il faut bien dire « de bois », vidée de sens, utilisée par les professionnels de la politique. De l’autre une parole vivante, où ce qui est cherché, c’est de redonner un sens vrai, chargé de réel, aux mots.


Cédric Lépine : La Ve république est à présent la plus ancienne de toute l'histoire des républiques françaises : filmer la remise en cause de la constitution pour en faire un échange démocratique avec principalement des jeunes, n'est-ce pas implicitement rappeler la caducité d'une constitution faite pour un pouvoir exécutif fort comme l'avait pensé à son usage personnel le militaire De Gaulle ?
Patrice Chagnard : Certains historiens parlent du « moment constituant » : il y aurait dans l’histoire des peuples des « moments constituants ». Je ne sais pas si nous en sommes là. Ce qui est sûr c’est que lorsque nous avons pensé et tourné ce film, en 2017 et 2018, ces questions là ne se posaient pas du tout. Et tout à coup le mouvement des Gilets jaunes est apparu, et l’idée que nos institutions vieillissantes et particulièrement élitistes étaient caduques s’est imposée.

Claudine Bories : C’est sans doute cette caducité qui fait problème aujourd’hui. On peut dire, d’une certaine façon, que les Trente Glorieuses ont permis l’émergence de générations éduquées, d’une certaine façon « libérées » quant aux manières de vivre et aux mœurs, bref des gens prêts à inventer de nouvelles formes collectives de vivre ensemble. Or depuis vingt ans il se produit un mouvement inverse. Le pouvoir politique, quelle que soit sa couleur, ne cesse de faire régresser ces avancées sociales et culturelles des générations précédentes. La Constitution de la Ve république n’est pas seule en cause mais concernant la non représentativité du peuple et l’élitisme du pouvoir, elle se pose là !


Cédric Lépine : Quels liens feriez-vous entre les mouvements Nuits debout, les réflexions sur la Constitution que vous filmez et les mouvements des Gilets jaunes ensuite ? Y a-t-il une continuité entre eux dans le besoin de repenser la démocratie ?
Patrice Chagnard : Oui bien sûr. Mais il faut préciser que la sociologie des groupes que nous filmons est très différente de celle des participants à Nuit debout et au mouvement des Gilets jaunes. Nos participants ont en commun d’être des immigrés de fraîche date ou de deuxième et troisième générations et ils vivent en banlieue parisienne. Au passage on peut se demander pourquoi la quasi totalité des détenus en France ont ce même profil, tous ou presque enfants d’immigrés et habitants des quartiers populaires ? C’est quand même une vraie question ! Et je ne pense pas que ce soit parce que c’est dans la nature des habitants des quartiers populaires de devenir des voyous !
Ce qui est intéressant c’est de découvrir que le constat dont partent nos participants est le même que celui que font aujourd’hui les Gilets jaunes. Tous veulent davantage de démocratie directe.

Claudine Bories : Ils veulent être entendus. Que leurs « doléances » comme on disait à l’époque de 1789, leurs propositions soient entendues et prises en compte, et qu’il leur soit répondu. Ils veulent participer, être utiles à la communauté sociale, apporter leur contribution au « contrat social ». Ils veulent être « égaux », respectés en tant qu'individus doués de conscience.

"Nous le peuple" de Claudine Bories et Patrice Chagnard © Epicentre Films "Nous le peuple" de Claudine Bories et Patrice Chagnard © Epicentre Films

Cédric Lépine : Comment avez-vous travaillé sur ce film à deux ? Comment vous répartissez-vous le travail avant, pendant et après le tournage ?
Patrice Chagnard : Comme nous l’avons fait dans nos films précédents. Je suis à la caméra, mais pour le reste, tous les choix de réalisation, que ce soit à l’écriture, au tournage ou au montage, sont absolument partagés. Quand il y a un désaccord nous ne cherchons pas le compromis, nous cherchons à dépasser le désaccord en trouvant à chaque fois une solution qui nous satisfasse vraiment l’un comme l’autre. C’est exigeant, mais c’est aussi une force.

Claudine Bories : C’est très vivifiant de réaliser à deux. Nous ne l’avons pas toujours fait et nous pouvons ainsi apprécier le gain que cela représente. Bien sûr ce n’est pas la panacée. Il faut être d’accord sur un maximum de choses, de façons de voir le monde, de façons de travailler… Sans doute à 20 ans n’aurions-nous pas pu le faire. L’affirmation du « moi », si nécessaire dans le jeune âge, aurait été un obstacle insurmontable !


Cédric Lépine : Une séance de votre film est-elle prévue à l'Assemblée nationale ?
Patrice Chagnard : Cette séance a eu lieu. La production a invité l’ensemble des députés à venir à une projection organisée pour eux dans la salle de projection de l’Assemblée. En dehors des deux députés qui sont dans le film – Danièle Obono et Ugo Bernalicis -, un seul député a répondu à cette invitation !

Claudine Bories : Cela ne nous a pas vraiment étonnés, nous avions déjà eu l’occasion avec le tournage, de constater à quel point l’Assemblée nationale est un microcosme, un petit monde clos qui ne se laisse pas facilement « déranger »… Mais on regrette vraiment que d’autres députés - comme Yaël Braun-Pivet qui présidait la Commission des lois et qui n’a pas accepté de recevoir les trois groupes, n’ait pas jugé bon de venir découvrir un film qui parle de démocratie.


Cédric Lépine : Comment envisagez-vous la diffusion spécifique de Nous le peuple pour continuer à nourrir les échanges dans un esprit démocratique à l'instar du film ?
Patrice Chagnard : On constate que le film provoque des échanges très riches avec les spectateurs et entre eux. Il provoque du débat, et c’est ce que nous souhaitions. Il surprend justement parce qu’il échappe au cynisme ambiant parce qu’il permet de croire que la démocratie est possible. Parce qu’il échappe à « la » politique pour aller vers « le » politique. On a voulu faire un film qui donne la pêche, un film qui donne de l’espoir.


Cédric Lépine : Qu'est-ce qui fait selon vous que les politiques au pouvoir et comme l'illustre le film, ont mis un fossé infranchissable entre eux et « le peuple » ?
Patrice Chagnard : Ce fossé entre les professionnels de la politique et les simples citoyens est devenu en effet criant ces derniers temps. Peut-être est-il renforcé en France par les institutions de la Ve république et ses évolutions successives. Mais d’une certaine façon il a toujours existé, non ?
Ce serait vraiment naïf d’attendre des gens qui sont au pouvoir qu’ils donnent la parole au peuple. Ils en sont totalement incapables ! C’est au peuple lui-même, aux citoyens ordinaires que nous sommes tous, de prendre la parole et de faire en sorte que cette parole soit entendue. Ça a toujours été ainsi et c’est forcément une lutte.


Cédric Lépine : Sommes-nous dans une guerre entre des classes sociales, comme en témoigne aussi Stéphane Brizé dans son film de fiction En guerre qui montre aussi l'opposition de deux formes de langage entre individus de pouvoirs et ceux qui luttent pour faire respecter leurs droits et leur légitimité de citoyen à occuper les espaces et les problématiques publics ?
Claudine Bories : Oui, contrairement aux idées à la mode dans les milieux « autorisés », nous pensons nous que les classes sociales existent bel et bien et que leurs intérêts s’opposent – et de plus en plus violemment en ce début du XXIe siècle. Ce n’est pas un point de vue idéologique, c’est une réalité mondiale. Il suffit d’ouvrir les yeux, de regarder le monde dans lequel nous vivons avec un minimum de rigueur et d’honnêteté. C’est ce que nous essayons de faire, sans désespérer pour autant.
Et le cinéma est le merveilleux outil qui permet de raconter cette histoire-là.

 

 

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Nous le peuple
de Claudine Bories et Patrice Chagnard

Documentaire
99 minutes. France, 2019.
Couleur
Langue originale : française


Scénario : Claudine Bories & Patrice Chagnard
Images : Patrice Chagnard
Montage : Émeline Gendrot
Son : Pierre Carrasco
Assistant réalisation : Jonathan Vaudey
Producteurs délégués : Catherine Bizern (Les Films du Parotier), Patrick Sobelman (Ex Nihilo)
Direction de production : Bertille Lavenir
Distributeur (France) : Épicentre Films

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