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Billet de blog 14 mai 2022

Entretien avec Jean-Louis Cros, pour "La Fraude. Voyage au pays d’avant #Me Too"

Les enseignements d'un prêtre catholique à la vision étriquée de la sexualité, notamment féminine, prend conscience de son irresponsabilité 30 ans plus tard.

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Cédric Lépine : Depuis plus de 40 ans, vous réalisez à un rythme régulier presque chaque année un film : qu'est-ce qui vous porte ainsi avec une telle fidélité vers le média audiovisuel pour vous exprimer ?

Jean-Louis Cros : À coup sûr l’exemple de mon père, cinéaste lui-même pendant un temps, auteur de courts métrages documentaires ou de fictions dans les années 1950/60 et membre du Groupe des Cinéastes Indépendants de Toulouse, a été fondateur. Mais cette volonté de faire « comme papa » s’est par la suite enrichie d’une conviction très simple selon laquelle l’audiovisuel est partout : cinéma, TV, YouTube, téléphones portables, publicité, journal télévisé, documentaires, clips, séries… Si ce n’est pas lui, quel est le langage de notre époque, son « écriture dont l’encre est la lumière », pour citer Jean Cocteau ? Mon envie de faire des films n’est alors rien d’autre que cela : « Parler le langage de notre époque ». Pas seulement l’écouter (ce que je fais aussi : je vais énormément au cinéma et suis un ancien critique de films, je regarde beaucoup la TV, les vidéos sur Internet…) mais le parler vraiment, le pratiquer, car en abandonner l’usage aux professionnels de tous acabits (que ce soient des maîtres comme Farhadi, Terrence Malick… ou le dernier des fabricants d’une pub pour régime-minceur) reviendrait, de mon point de vue, à adopter une posture de dévot, de consommateur passif face à un discours surplombant. Pour qu’un langage soit vivant, il faut que les petites gens, les hommes au singulier aussi le parlent, pas seulement les divers représentants du pouvoir.

Jean-Louis Cros par Jean-Louis Cros © Jean-Louis Cros

Mais votre question comporte un deuxième aspect qui est celui de la fréquence de mes productions : « Presque chaque année un film » dites-vous. J’ajouterai alors à ce sujet qu’il ne s’agit pas d’une décision consciente de ma part mais quasiment d’un défaut ou en tout cas d’une incapacité à faire autrement. En effet, je suis un impatient, un acharné, et quand une idée de film me traverse, elle est plutôt du genre à m’obséder, me posséder. Un peu comme un enfant gâté, je veux la mettre en images tout de suite. De sorte que si trop d’obstacles se dressent devant ma caméra, j’ai tendance soit à passer en force, soit à tout abandonner et me laisser enivrer, dès le lendemain, par un nouveau projet. Un exemple : j’ai une fille qui est cinéaste aussi et vient de passer 5 ans de sa vie à réaliser un documentaire. L’autre jour, elle l’avait enfin terminé et me l’a fait visionner. Ce que j’ai vu était alors superbe, tout à fait sensible, profond et maîtrisé, une vraie pépite ! Mais à part moi, je me disais en le regardant : aussi palpable et admirable soit le résultat, jamais je ne serai capable de consacrer 5 ans de ma vie à un même projet !

Enfin dernier point : il est arrivé que ce rythme effréné, cette boulimie me lassent, me conduisent à être fatigué de moi-même, évidemment. De sorte que pour changer un peu d’air, je me suis essayé, ces dernières années à l’écriture et j’ai pondu quelques romans... Intéressant aussi, comme exercice ; mais combien douloureux et difficile ! Aussi pour me retrouver, comme revenir à la maison, j’ai chaque fois repris ma caméra ! Alors à ce jour, où je viens de finir ce film : La Fraude, de quoi sera faite ma prochaine « urgence » ? D’images ? De mots ? Je ne sais pas encore.

C. L. : Dans quelles circonstances vous est apparu le sujet de La Fraude ? Est-ce que le film de Blandine Lenoir Monsieur l'abbé (2010) qui présentait également les textes de l'abbé Viollet est entré en dialogue avec votre réalisation ?

J-L. C. : Bonne question ! C’est très exactement après avoir vu le film de Blandine Lenoir, lors d’une soirée de courts métrages organisée par « le Colporteur d’images » dans un café près de chez moi dans le Tarn que j’ai voulu en savoir davantage. Quand le générique de fin est arrivé, j’ai noté le titre du bouquin d’où cet incroyable film tirait son origine et, partant de là, je me le suis procuré, je l’ai lu… dévoré plutôt, devrais-je dire, et le bouleversement qui m’en a été procuré a allumé la mèche ! Avant même d’avoir refermé la dernière page, je savais que ce serait le sujet de mon prochain projet !

"La Fraude" de Jean-Louis Cros © Jean-Louis Cros

Mais je savais aussi que mon film serait très différent de celui de Blandine dans la mesure où, contrairement à la formulation de votre question, celui-ci ne propose justement pas de textes de l’abbé Viollet. Il ne met en images -des visages face caméra- que le contenu de ces lettres adressées à lui par des hommes et femmes éperdus de frustration et d’ignorance face à la sexualité. Or justement ce que j’ai découvert en lisant le livre ce sont les réponses que l’abbé apporte à ces malheureux… Qu’il tente de leur apporter plus exactement. Dès lors, là où le film de Blandine Lenoir fait la part belle à une sorte de sidération, de vide effaré devant tant de dénuement physique et moral ; le livre révèle, lui, le difficile conflit que vit l’abbé au moment de leur répondre. En clair, à toutes ces femmes qui le supplient de l’aider à rester de bonnes chrétiennes sans pour autant risquer la mort par overdose de grossesses, il ne sait que répondre. D’une part il compatit, il comprend, mais de l’autre, il est curé et il ne peut que rabâcher le dogme en vigueur, soit : « Le liquide fructifiant ne doit pas être détourné du vase féminin ! Tout le reste est fraude ! » En d’autres termes, il leur dit : « Oui, je vous comprends et suis censé être là pour vous aider mais je vous enfonce néanmoins davantage encore dans votre enfer de frustration et de culpabilité ! » Ainsi, c’est bien la description de ce conflit que j’ai voulu mettre au centre de mon film et c’est l’abbé qui est le personnage principal (non ses interlocuteurs/trices comme chez Blandine Lenoir) ; car ce qui m’intéresse, c’est qu’au travers de ce conflit, surgit en pleine lumière tout le rôle coercitif qu’exerce, sous prétexte de spiritualité, l’institution religieuse, comment elle enferme, emprisonne les individus dans un carcan insoutenable, aussi bien femmes qu'hommes, fidèles que prêtres… Bien sûr en disant cela, je ne parle pas seulement de la religion catholique.

C. L. : Pouvez-vous rappeler la place de l'abbé Viollet dans sa prise de conscience vis-à-vis des femmes et s'il s'agit d'un cas atypique ?

J-L. C. : Je suis loin d’être un spécialiste de la question religieuse et encore moins de la place des femmes en son sein ; mais dès le départ, j’ai eu, en lisant le recueil de ces lettres, l’impression que cet abbé était plutôt du genre progressiste pour son époque. En effet, les réponses qu’il fait sont toujours modérées, indulgentes, et surtout les positions de certains de ses confrères auxquelles il fait parfois allusion, sont beaucoup plus sévères et dogmatiques que les siennes. Il faut en effet se souvenir que ces années-là, 1920/30, font suite à un véritable massacre de masse. La France a été saignée par la guerre de 14-18 et des millions d’hommes tués ou mutilés dans les tranchées doivent être remplacés. Il y a donc à ce moment de l’Histoire une véritable attente sociale dans le pays (et probablement dans toute l’Europe), pour que des bébés soient « fabriqués » en grand nombre, en série presque… Et l’Église catholique se fait alors le porte-voix de cette attente. En répétant avec force à ses fidèles : « Tout rapport sexuel doit être systématiquement orienté vers la procréation » elle se situe bien sûr dans le droit fil de nombreux écrits sur le péché de chair, etc. qui ont fait sa tradition, mais, de plus, elle se trouve particulièrement en phase avec cette demande sociétale. Une des lettres citées dans mon film le rappelle explicitement d’ailleurs : « Face à la nécessaire régénération de notre patrie après la Grande Guerre, il faut », écrit un des évêques d’alors, « combler les vides faits par la mort, si l’on veut que la France reste aux Français et qu’elle soit assez forte pour se défendre une prochaine fois ». Bien loin de l’Eucharistie ou du commentaire des Évangiles, on est en effet clairement là dans une instrumentalisation politique du message religieux. Il me semble alors que, face à cette ligne disons « dure » d’une majorité de l’épiscopat de cette époque, quelqu’un comme l’abbé Viollet a essayé de se situer davantage dans quelque chose comme un humanisme. Il a tenté, avec ses revues d’éducation au mariage (les mots de sexualité, de plaisir, de liberté sexuelle étaient bien sûr interdits pour lui) une timide tentative pour préserver la dignité des humains, des femmes en particulier, puisqu’elles étaient en première ligne.

"La Fraude" de Jean-Louis Cros © Jean-Louis Cros

Et ceci me conduit à revenir sur une autre des raisons qui m’ont incité à faire ce film. Outre le bouleversement ressenti à la lecture des lettres, dont j’ai parlé plus haut, j’y ai vu aussi une sorte de point de départ pour la conquête des femmes à disposer librement de leur corps. En effet, ces années-là illustrent de manière tellement caricaturale l’injonction qui est faite aux individus de sexe féminin de se consacrer exclusivement à faire des enfants -au risque d’y laisser leur peau- que j’ai cru pouvoir les prendre comme exemple d’une sorte d’année zéro, d’archéologie pour une longue marche historique.

Par la suite il y a eu en effet, de mémoire : le droit de vote pour les femmes, Simone de Beauvoir, mai 68, la pilule, Gisèle Halimi, Simone Veil et la loi sur l’avortement, aujourd’hui ça se poursuit avec, bien sûr, #Me Too… bref cette longue marche n’est pas finie, elle est à reprendre et à consolider chaque jour comme toute grande révolution dans l’histoire de l’humanité, mais elle est partie de là ! Voilà ce qui m’interpellait. En lisant ces lettres, je me disais : « Dans d’autres endroits à la surface de notre planète, elle a probablement une autre forme, mais chez nous, en tout cas, et dans notre XXIe siècle occidental, cette longue marche a commencé comme ça ! » Or il me semble qu’il est toujours bon, que ça ne peut pas faire de mal, au moment où cette question du droit des femmes à disposer d’elles-mêmes est si prégnante, si brûlante, de savoir d’où elle part, quel est son point d’origine. Ça aide à mieux la comprendre, à l’appréhender, ça donne des armes intellectuelles pour se situer par rapport à elle.

C. L. : Quel a été le défi à réaliser un film d'époque ? D'où viennent les membres de l'équipe de réalisation du film et quels étaient les enjeux pour eux sur ce film ?

J-L. C. : Il y a eu plusieurs versions du scénario, les premières étant bien sûr les plus ambitieuses au sens budgétaire : les plus chères en termes de décors, d’accessoires, de nombre de lieux de tournage, etc. ! Et puis à mesure que les lettres-type de refus de subventions ou d’aides en provenance du CNC et autres me revenaient, je réécrivais la même histoire en rognant sur tout ce qui coûtait… Une reconstitution des barricades du Quartier Latin en mai 68, devenait ainsi une émission sur le même sujet entendue à la radio, etc. Sauf qu’au bout d’un moment, l’ensemble du film risquait de devenir lui-même un genre d’émission de radio, tellement tout se passait au travers de la bande-son : lecture de lettres, dialogues off sur séquences en tableaux-vivants, voix de commentaire, et j’en passe ! Nécessité faisant loi, j’ai alors pris un parti tout bête : transformer la contrainte en atout. En effet, comme il ne restait plus dans mon récit qu’un nombre incompressible de décors (une église et son confessionnal, une sacristie, une pension pour prêtres âgés et la demeure de la mère du curé), j’ai songé à refonder le scénario selon un cycle redondant qui ferait apparaître ces quatre lieux, et seulement eux, à répétition et toujours dans le même ordre. Une sorte de rythme à quatre temps, de cadence carrée qui montrerait de manière répétitive : 1 la pension pour prêtres âgés, 2 l’église, 3 la sacristie, 4 le manoir de la mère et ainsi de suite… comme une rengaine. Outre que logistiquement, la chose était plus qu’économique, bien sûr, elle inscrivait de plus le film dans une sorte de retour systématique, de ressassement, d’éternel recommencement d’où on ne s’échappe pas. Évidemment, on voit tout de suite le rapport avec le sujet du film ; et même si le spectateur n’en est pas conscient, je suis persuadé qu’il en ressent confusément l’effet. « Mais quelle prison, ce truc ! » s’est en effet exclamée un jour une de mes spectatrices vers la trentième minute quand le film revient une fois de plus à une scène de confessionnal…

Cela étant, restait qu’il fallait les trouver ces quatre décors ! Et vu qu’aucune commission d’aucune des instances éclairées qui sont chargées d’aider la production de films d’auteur n’a jugé mon projet digne d’intérêt, il fallait en plus qu’ils soient gratuits… C’est alors que le Tarn m’a sauvé ! Non pas que son Conseil Départemental m’ait subventionné, mais parce que ses habitants, son tissu humain solidaire et désintéressé m’a sans hésitation accompagné. En effet, soit qu’on n’est pas saturé de tournages, ici dans la campagne castraise et qu’on ne sait même pas que ce genre de prestation se paie, soit que, plus vraisemblablement, on a envie d’aider, qu’on se souvient du temps où, de ferme en ferme, on se donnait un coup de main pour moissonner ; le résultat est qu’avoir accès à aucun de ces lieux, m’y installer, y effectuer quelques transformations et y tourner ne m’a pas coûté un kopeck !

Pas plus pour les voitures anciennes, j’ai eu juste à payer le carburant. Merci à tous alors : les collectionneurs de vieux tacots, la mairie de Lautrec, le conseil paroissial de Puycalvel, et Urbain et Geneviève J. propriétaires ancestraux (ils en sont à la neuf ou dixième génération) d’un manoir de vieille noblesse. Ils m’ont tous accueilli avec le sourire et les bras ouverts, même si certains d’entre eux pressentaient bien que mon propos ne visait pas forcément à glorifier les vertus de notre Sainte-mère l’Église. Juste à titre d’exemple, à la fin du tournage, Urbain J., châtelain notable féru d’histoire et de traditions pas forcément marxistes, m’a serré la main en me disant de son phrasé à particule : « Ravi d’avoir fait votre connaissance, Monsieur Cros ! J’ai bien compris que vous et moi ne sommes pas du même côté de la barricade, mais pour ma part, j’aime bien aider ceux qui « font », car ils sont bel et bien sur la barricade, eux ; ce qui n’est pas la même chose qu’être à l’arrière et donner des ordres ! »

"La Fraude" de Jean-Louis Cros © Jean-Louis Cros

Un dernier mot sur les comédiens enfin. Mais un dernier mot qui a, de fait, été absolument premier dans la faisabilité du film. Comment annoncer en effet à un comédien, même un vieux pote à vous, que vous allez lui proposer un rôle de 10 jours, avec texte et costumes, pour pas un rond ? À lui qui tire le diable par la queue 365 jours par an ? J’avoue que ça a été la partie la plus cornélienne et douloureuse pour moi. Mais j’ai bien réfléchi et puis j’ai fini par assumer mon côté exploiteur… Alors sur les trois noms principaux, la réponse a tardé à venir pour deux d’entre eux, elle a été au contraire immédiate et enthousiaste pour le troisième. Mais à partir du jour ou les trois m’ont eu dit « oui », je ne me suis plus senti le droit de reculer. Leur acceptation était bien sûr fondée sur l’envie de se donner pour un sujet : la liberté des femmes à disposer d’elles-mêmes, le plaisir de se retrouver aussi et de faire quelque chose ensemble ; mais de mon point de vue, elle ouvrait pour moi la voie à ce que ce film existe réellement un jour. Et face à cela, je n’avais plus le droit de me planter, de reculer, de faire les choses à moitié… Je leur devais, à défaut de cachet, le meilleur de moi-même.

Quant à l’équipe technique, nous étions 3 : ma femme aux maquillage, coiffure, costumes, moi à la lumière et au cadre, et un jeune étudiant en cinéma de Cal-Arts venu exprès de Los Angeles, à ses frais, pour participer à un tournage qui soit autre chose qu’une pub… Il a été mon assistant à tout faire ; et un jour que, perceuse à la main, nous préparions, lui et moi, le décor, j’ai vu, tatouées sur son bras, les lettres ER. Je lui ai demandé ce que ça voulait dire et il m’a répondu « Éric Rohmer, he’s my mentor »… Oui, vous avez bien entendu : il venait de Cal-Arts, école privée à 50 000 dollars l’année, fondée par Walt Disney pour fournir en talents formatés l’armée des studios hollywoodiens et son maître à penser était Rohmer !

C. L. : Vous qui avez l'habitude de faire entrer la réalité locale tarnaise dans vos films, quelle a été l'influence de ce milieu historique et sociologique dans la réalisation du film ?

J-L. C. : À part la solidarité et les portes ouvertes dont j’ai parlé plus haut : pas grand rapport entre la réalité locale tarnaise et ce film. Sans ce soutien il n’aurait jamais vu le jour, certes, ce qui n’est pas rien, mais hormis cela, je ne vois guère que quelques personnages avec l’accent du midi dans la distribution pour signer son influence. Alors cela a son importance, c’est sûr, car rares sont les films qui ne gomment pas l’accent de Raimu, sauf s’il s’agit de faire rigoler ou de camper un péquenot, cigarette papier-maïs au coin des lèvres, tandis que les miens sont tout sauf comiques ou du terroir. Mais sorti de là, ce film traite d’un sujet qui n’a rien de local, qui se veut au contraire universel… Ce qui veut dire qu’il englobe aussi du local ; d’où la possibilité d’un accent méridional de ci-de-là, mais comme une partie normale et ordinaire de tout le reste, ni plus ni moins.

C. L. : Sentez-vous faire partie d'une famille du cinéma indépendant français où les cinéastes sont des véritables femmes.hommes-orchestres aux multiples casquettes de leurs films ?

J-L. C. : À coup sûr s’il existe un cinéaste multi-casquette, je pense pouvoir me vanter d’être celui-là ! Ce qui n’empêche que j’ai bien sûr, au cours de ma bien trop longue filmographie, souvent tourné avec des équipes et dans le cadre de productions dûment estampillées. Pour la TV notamment : France 3 ou France 5 et leurs génériques à rallonge, leurs budgets parfois de sénateurs… Mais il m’est arrivé bien plus souvent qu’à mon tour aussi de faire des films seul ! Parce que personne n’en voulait au départ, et que je m’obstinais à considérer que leur existence en valait malgré tout la peine. Alors je passais outre le manque de moyens et je bricolais. Faute d’opérateur, j’apprenais sur le tas à tenir moi-même la caméra, à éclairer une scène, à poser un travelling ; faute de budget post-prod, j’apprenais à monter, à maîtriser tel logiciel de trucage… Et puis, peu à peu, y ai-je pris goût ? Ai-je trouvé là une forme de rencontre tactile et concrète avec la matière audiovisuelle qui convient à mon tempérament, à mon atavisme ? (je descends d’une lignée de forgerons et autres artisans de la ruralité tarnaise où l’on doit tout savoir faire de ses mains si l’on veut s’en sortir)

"La Fraude" de Jean-Louis Cros © Jean-Louis Cros

Le fait est que, bon an mal an j’ai fini par signer un nombre conséquent de titres répondant à cette économie du réalisateur « homme-orchestre » et que j’ai même, il y a quelques années, conceptualisé la chose. J’ai en effet écrit puis réalisé un film entier conçu comme un roman ou une peinture, c’est-à-dire fabriqué de A à Z par un bonhomme absolument seul : moi. Baiser mortel est son titre. Il dure 1h30 et j’y occupe volontairement et dans une logique disons, expérimentale, absolument tous les postes : je joue tous les personnages (le héros bien sûr et tous les autres, qui sont, le plus souvent, off au téléphone), je filme (ou plus exactement je déclenche la caméra puis passe devant pour dire le dialogue ; ce qui fait qu’évidemment tous les plans sont fixes), je suis le monteur, le scénariste, l’électro, le machino même puisqu’il y a une scène où le personnage ferme lentement une trappe laquelle est reliée hors champ à une corde qui elle-même, grâce à un jeu de poulies, entraîne le déplacement d’un travelling… Bref, un festival de multi-casquettes qui a duré près de 3 mois et a fait craindre un moment à mon entourage que j’étais devenu fou ! Le but était plus modeste : juste savoir si c’était possible, si cela produisait une esthétique particulière… À la première question alors, la réponse a été oui, puisque le film existe ; à la seconde, disons que je n’en sais rien et que ce n’est pas à moi d’en juger.

Pour autant ceci me fait-il appartenir à une famille du cinéma indépendant ? Je ne sais pas. Peut-être, mais si c’est le cas et s’il y a d’autres illuminés dans mon genre s’autoproduisant en toute « flibusterie », je n’en connais en tout cas que très peu. Je vis en effet plutôt ma pratique comme une solitude, isolé que je suis dans ma province, et me faisant le plus souvent l’impression de m’accrocher à un rêve dont tout le monde se fiche.

Si au contraire par « famille du cinéma indépendant » il faut comprendre ces films à petit budget certes, mais produits tout de même et bénéficiant d’un ou deux noms connus au générique, d’équipes réduites mais payées ric rac au tarif, de moyens minimum, d’aides du CNC ou de la Région, de partenariats avec des chaînes, distribués et circulant de festival en festival avant de se retrouver sur FR3 ou Arte, alors, non, je n’en fais carrément pas partie, je suis déjà un marginal par rapport à ceux-là, une sorte de SDF en comparaison de titulaires d’un job en intérim.

C. L. : Quelle est la place pour vous du cinéma indépendant à l'heure où les plate-formes sur Internet impose une vive concurrence, où les salles deviennent frileuses des sujets méconnus, où le CNC n'accorde pas son soutien ?

J-L. C. : Oui, c’est la deuxième partie de votre question qui est la bonne : étant donné mon mode de production, la distribution en salles reste hors de ma portée. Et pas davantage ailleurs : plate-forme ou chaîne. Il faudrait pour m’en sortir, je pense, qu’un ou deux prix en festival permette un coup de projecteur sur mon film, et qu’à la suite de ça, un distributeur éventuellement ou une chaîne se mouille. Mais sans cela, il y a vraiment très peu d’espoir. Alors maintenant que La Fraude existe, qu’on en parle dans ces colonnes, je vais essayer de le faire circuler bien sûr mais sans illusion.

Ce qui n’empêche que je compatis devant le destin de plus en plus aléatoire de ceux de mes confrères qui vivent dans les étages du cinéma d’auteur, moi qui dors dans la rue. Je vois bien les salles de plus en plus vides, les « petits films » qui restent de moins en moins à l’affiche… J’ai aussi un ou deux amis distributeurs qui songent à mettre la clé sous la porte… C’est triste. Les plates-formes avaient déjà pas mal étouffé le système, le Covid a fini d’enfoncer le clou dans le cercueil ; est-ce que le cinéma en salles renaîtra ? I don’t know.

C. L. : Quel fut l'accueil du film lors des projections ?

J-L. C. : Il n’y a eu à ce jour que deux ou trois projections, ici dans le Tarn, et surtout une sorte de micro-sortie parisienne en avril dernier. En effet, au risque de paraître en contradiction avec ce que je viens de dire, La Fraude vient tout juste d’être présenté pendant deux semaines à raison d’une séance par jour au cinéma Le Saint-André des Arts (75006). J’ai alors été follement heureux d’être sélectionné et ne remercierai jamais assez l’engagement et le travail de dénicheuse de talents de Dobrila Diamantis, qui poursuit, avec ses Découvertes du Saint-André, celui du regretté Roger, son mari (découvreur en son temps de Théo Angelopoulos, Alain Tanner, et j’en passe). Mais c’était une toute petite sortie, sans aucune publicité et à un horaire unique et si peu pratique... 13h00 ! De sorte que les spectateurs n’ont vraiment pas été nombreux. Les plus curieux des curieux des lecteurs de l’Officiel des Spectacles ou d’AlloCiné, quelques amis d’amis…

"La Fraude" de Jean-Louis Cros © Jean-Louis Cros

Je comptais toutefois sur cette vitrine pour que la presse publie au moins un entrefilet… Toujours mon idée de pouvoir ensuite, grâce à cela, proposer le film à une chaîne ou un petit circuit de distribution. Or non : rien ! Pas plus dans Télérama qu’ailleurs ! « On ne parle jamais des Découvertes du Saint-André ! » M’a-t-il été répondu le jour où je me suis énervé et ai envoyé un mail incendiaire à toutes les rédactions de Paris : « Trop de films sortent chaque semaine et pas assez de place dans nos colonnes !» Bon, je prends note, ai-je pensé : s’il est donc plus pertinent, même pour la presse la moins ouvertement vendue aux marchands qui lui graissent la patte, de rajouter une couche à la couverture publicitaire du dernier Dr Strange plutôt que de faire preuve de curiosité et de dire un mot des Découvertes du Saint-André, c’est que la cause du cinéma des marges est vraiment désespérée !

À moins que ces lignes qui me donnent la parole aujourd’hui, à défaut d’avoir attiré des spectateurs le mois dernier, puisqu’elles ne vont paraître qu’après, n’aiguisent la curiosité d’un distributeur curieux… Qui sait… Rêvons…

En revanche, ce qui a été vraiment magique a été l’accueil du public lors de ces 14 séances au Saint-André des Arts. À chaque fois, les rares spectateurs étaient sincèrement enthousiastes. À chaque fois les gens s’exclamaient que ce film devrait être vu bien plus largement, à chaque fois on applaudissait tantôt son originalité formelle, tantôt la brûlante actualité de son sujet (je cite mot pour mot et je certifie que je n’exagère pas). Quand la salle se rallumait, les femmes, surtout, essuyaient une larme ou laissaient éclater une révolte que le film semblait avoir libérée, l’une d’entre elles, que j’ai fini par connaître, est revenue 4 fois, une autre 2 fois, une autre s’est exclamée dès le générique terminé : « Mais il est excellentissime, ce film !!! » et pendant les 2 ou 3 minutes qui ont suivi, elle s’est lancée dans un monologue où se mêlaient plaisir cinématographique et références militantes tout en passant en revue les qualités, selon elle, du scénario : son ancrage historique et dans l’actualité, sa dénonciation du rôle de la religion dans l’aliénation des femmes, sa puissance émotionnelle… J’en étais bouche bée et ne regrettais qu’une chose : que nous soyons seuls dans la salle, elle et moi ! En effet, elle avait été la seule spectatrice du jour. Merci alors belle inconnue dont j’ignore le nom et que je ne reverrai jamais, car à vous seule, vous avez ce jour-là justifié toute mon entreprise d’ermite du cinoche : que ce langage audiovisuel dont l’encre est la lumière, permette encore, quelques fois, aux humains de confraternellement se rencontrer !

La Fraude. Voyage au pays d’avant #Me Too

de Jean-Louis Cros

avec : Didier Moreira (l’abbé âgé), Romain Torres (l’abbé jeune), Sabine d’Halluin (la mère), Fleur Blanchard (Mathilde 1 servante), Marie-Amina Ezouine (Mathilde 2 femme enceinte), Agathe Paysant (Mathilde 4, confessée en colère), Jean-Michel Hernandez (le mari de Mathilde), Clotilde Strehaiano (la femme en fuite), Anna Essalhi-Messager (la fille de la femme en fuite), Valérie Cros (la deuxième servante), Marie-Amina Ezouine (la voix de la narratrice), Fan Thomette (la voix de Geneviève et Mathilde 3 surgissant du tableau), Agathe Paysant (la voix de Mathilde), Jean-Louis Cros (la voix de l’évêque)

Scénario : Jean-Louis Cros

Images : Jean-Louis Cros

Peintures : d’après l’œuvre de Pôl Roux

Premier assistant à la réalisation : Conor Scheinberg

Deuxième assistant: Laurie Mac Donald

Costumes : Beatriz Matos-Spires

Habillage-maquillage-coiffure : Valérie Declef

Décors et accessoires : Jean-Louis Cros

Trucages et étalonnage : François Lavignotte

montage : Jean-Louis Cros

Musique : Ferdinand Cros

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par jmharribey
Billet de blog
Marche contre Monsanto-Bayer : face au système agrochimique, cultivons un autre monde !
« Un autre monde est possible, et il est déjà en germe. » Afin de continuer le combat contre les multinationales de l’agrochimie « qui empoisonnent nos terres et nos corps », un ensemble d'activistes et d'associations appellent à une dixième marche contre Monsanto le samedi 21 mai 2022, « déterminé·es à promouvoir un autre modèle agricole et alimentaire, écologique, respectueux du vivant et juste socialement pour les paysan·nes et l'ensemble de la population ». 
par Les invités de Mediapart