Entretien avec Pippo Delbono à propos de son film "Vangelo"

Cet entretien avec Pippo Delbono a été réalisé à l’occasion de l’édition DVD de son film "Vangelo".

Pippo Delbono © DR Pippo Delbono © DR

Cédric Lépine : Pourquoi avoir choisi d’adapter ce passage de l’Évangile plutôt qu’un autre ?
Pippo Delbono :
Je ne suis pas un cinéaste qui veut faire des films à tout prix. Ce moment de l’Évangile parle de la proximité pour un personnage de la mort et cela permettait d’évoquer les questions fondamentales de l’être humain. L’Évangile a également pour intérêt de mêler une somme de mensonges et de vérités autour de la trahison, notamment autour du choix de sauver Barabbas plutôt que le Christ. Confronté à la peur de la mort, le Christ affirme à ce moment son humanité. C’est le propre des grands personnages spirituels, Bouddha comme Jésus, de devoir choisir leur chemin entre la vie et la mort.

C. L. : La trahison du Christ de la part de ses disciples devient dans votre film un questionnement sur la mise en scène des images qui peuvent trahir la vraie vie des personnes que vous filmez.
P. D. :
C’est intéressant mais ce n’était pas conscient : lorsque je répète avec ma caméra, je suis comme un peintre en recherche de quelque chose. Je me jette complètement en me refusant de faire une quelconque analyse de ce que je suis en train de faire. J’ai demandé aux réfugiés de jouer dans une fiction autour de l’Évangile alors que moi-même comme la plupart d’entre eux ne sommes pas chrétiens. La trahison parle de passion entre des individus. Les réfugiés apportent une dimension christique plutôt rare, extraordinaire. Peu importait que j’en fasse un film : le plus important n’est pas de faire de l’art mais comment vivre l’art à l’heure où, aux frontières européennes, en France comme en Italie, des réfugiés sont entravés dans leur liberté de circulation sans le moindre moyen de survivre dans le contexte d’expression décomplexée d’un racisme d’État. Je ne peux plus travailler avec des personnes qui vont faire du ski à leurs temps perdus. Au centre de mon dispositif se trouve le point de vue politique de l’autre. Je suis convaincu que ces personnes ont un rapport extraordinaire face à une caméra : j’ai trouvé en eux des acteurs extraordinaires ! Pasolini, lorsqu’il faisait du cinéma, l’avait bien compris.

C. L. : En effet, dans le choix de faire jouer à des acteurs non professionnels des drames antiques qui se trouvent à mille lieues de leur réalité quotidienne, vous avez un connexion complète avec l’univers de Pasolini.
P. D. :
En effet, dans mes spectacles il y a plusieurs références à Pasolini qui, à travers ses recherches de la poésie, a déclaré son amour pour l’être humain. Je suis en quête des auteurs et des interprètes en référence au théâtre de l’autre siècle pour inventer un nouveau théâtre. C’est vrai que lorsque ces acteurs non professionnels apparaissent dans un drame antique, cela exprime une vérité forte du réel, qui s’inscrit dans la filiation avec la peinture du Caravage. En effet, ce peintre représentait le sacré avec des personnes rejetées par la société de l’époque. L’intervention de la caméra vient interroger la relation entre le jeu et la vérité des personnages, ce qui nous conduit aux préoccupations de Brecht. C’est pour cela que j’ai préféré leur faire jouer un drame plutôt que de les faire participer à un documentaire où se jouent davantage la curiosité du spectateur et mon point de vue en tant que réalisateur. Dans ce film, chacun joue un jeu de théâtre avec parfois une certaine ironie, où personne n’est lui-même mais chacun entre dans les vêtements ou non d’un autre. En effet, pour la représentation de la Cène, les acteurs ont souhaité garder leurs vêtements. Ce qui n’empêche pas que je conserve un souci chromatique dans la représentation.

C. L. : Comment passe-t-on d’une caméra journal intime à une caméra enregistrant un film en devenir ?
P. D. :
J’ignore comment le film a commencé à émerger. J’ai simplement senti que la mise en scène de ce passage de l’Évangile en film était le meilleur moyen de parler du moment que j’étais en train de vivre avec les migrants. Nous nous situons dans une culture chrétienne où les églises sont omniprésentes et recèlent de nombreuses beautés picturales et architecturales. J’ai alors trouvé que c’était là une bonne manière de parler de la compassion. Je considérais alors les paroles de l’Évangile plus politique que ce l’on voulait y voir. J’ai ensuite réalisé des recherches et j’ai mis en scène mon spectacle : le tout m’a permis de prendre de l’éloignement avec l’idéologie catholique.

C. L. : Le Christ se caractérise comme une figure divine incarnée dans un corps humain. Dès lors se pose avec lui votre problématique essentielle qui consiste à savoir comment les corps peuvent être libérés, notamment les corps en souffrance des personnes migrantes contraints à l’exil.
P. D. :
Ce sont des corps qui ont une grande capacité d’être libres et qui racontent beaucoup. Évidemment, je fais un cinéma où les corps sont très présents. Il y a des gens qui se transforment avec la danse et l’on est très surpris en tant que spectateur d’en prendre conscience. On peut ainsi dire que telle personne n’est pas très belle dans la vie courante mais être subjugué par elle au moment où elle danse. Combien de sensualité, d’érotisme, de beauté, de douceur et de technique s’expriment durant ce moment de danse ! C’est impressionnant de voir la force de la chorégraphie qui en résulte ! J’y vois une capacité de dialogue avec son corps que nous avons totalement perdu de notre côté, malgré tous nos efforts pour suivre des cours de danse classique, de jazz, de qi gong, etc. Les corps que j’ai filmés parlent véritablement.

 

 

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Vangelo
de Pippo Delbono
Italie, Belgique, Suisse – 2016.
Durée : 85 min
Sortie en salles (France) : inédit
Sortie France du DVD : 5 décembre 2017
Format : 1,77 – Couleur
Langues : anglais, italien - Sous-titres : français.
Éditeur : Épicentre Films

Bonus :
Entretiens avec Pippo Delbono, Laure Adler et Jean-Michel Ribes par Jean-François Périer
Bio-filmographie du réalisateur
Bande-annonce

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