"Ganja & Hess" un film de Bill Gunn

Un anthropologue attaqué par un objet rituel ayant appartenu à la reine de Myrthie est soumis à un besoin irrépressible d’abreuver sa soif de sang humain.

"Ganja & Hess" de Bill Gunn © Capricci "Ganja & Hess" de Bill Gunn © Capricci
Sortie du combo Blu-ray/DVD : Ganja & Hess de Bill Gunn

Œuvre culte du cinéma afro-américain, Ganja & Hess est malheureusement tombé dans l’oubli suite à un terrible malentendu entre les enjeux du réalisateur et le distributeur qui n’a pas hésité à charcuter le film pour le faire entrer dans le moule de la blacksploitation qui connaissait alors un notable succès. C’est d’ailleurs dans ce contexte d’un filon à exploiter après le succès de Blacula, le vampire noir (William Crain, 1972), que les studios hollywoodiens cherchèrent un cinéaste afro-américain pour réaliser un film de vampire à faible budget. Bill Gunn avait déjà signé plusieurs scénarios et réalisé un premier long métrage, Top ! (1970), dont la diffusion en salles fut presque inexistante. Si un film de vampires ne l’intéressait nullement, Bill Gunn a malgré tout répondu à l’appel en proposant un scénario correspondant à la commande initiale. C’est ensuite au tournage et au montage qu’il conquit sa pleine indépendance en proposant un film allant à l’encontre du cinéma hollywoodien classique tout autant que des premiers succès de la blacksploitation. Bill Gunn est en effet plus intéressé à dialoguer avec le cinéma de Godard, Antonioni et Bergman, tout en affirmant dans ses choix de mise en scène sa singularité. Cela ne l’empêche pas d’avoir conscience de la nouvelle place des Afro-Américains dans l’industrie cinématographique et dans la société de son époque. Pour cette raison, le personnage masculin, Hess, est un anthropologue qui jouit à la fois d’une culture et d’un confort matériel qui le mettent en revanche dans un profond malaise à l’égard d’Afro-Américains de classes sociales plus humbles. Face à lui, Ganja est son parfait antagonisme dans son désir décomplexé de faire fortune à tout prix au détriment des individus de la classe laborieuse pour laquelle son mépris est ouvertement affiché. C’est là un enjeu fort du scénario que sous-entend le titre programmatique du film.

Le thème du vampire dont le terme n’est jamais prononcé dans le film, est avant tout pour Bill Gunn un moyen de parler d’addiction à une époque où les drogues font des ravages. Pour en rendre compte, Bill Gunn propose un film comme une transe, entre la soif de sang issue des pulsions ancestrales de l’africanité du héros et de l’autre l’idéologie manichéenne du christianisme, le tout porté par la bande originale expérimentale d’une créativité folle composée pour le film par Sam Waymon, qui joue également le révérend Luther Williams et chauffeur de Hess, en plus d’être le narrateur introductif du film. Si la composition musicale originale initie la transe, le montage inventif y participe aussi grandement.

Quant aux choix des cadrages, Bill Gunn opte délibérément pour la transgression de l’idée du beau propre au cinéma hollywoodien avec des choix de prises de vue inattendues qui rappellent le désir d’expérimentation des cinéastes français des années 1920 à l’instar d’Abel Gance et surtout de Jean Epstein, notamment dans leur approche du fantastique (cf. La Chute de la maison Usher, 1928). Bill Gunn fait aussi un lien direct avec La Nuit des morts-vivants (1968) de George A. Romero en faisant appel à son acteur principal Duane Jones pour jouer le docteur Hess Green. Les deux cinéastes ont d’ailleurs comme point commun de s’affranchir des diktats des cases préétablies pour les films afin de proposer un univers où la logique de leurs personnages est inédite tout en requestionnant la place des Afro-Américains dans les récits de fiction alors que l’industrie du cinéma depuis ses origines jusqu’alors les avaient ou bien ignorés ou bien méprisés avec des préjugés racistes ouvertement affichés.

Ajoutons une magnifique édition conçue par Capricci, avec près de deux heures de bonus vidéo dont le témoignage précieux porté par Jean-Baptiste Thoret dont la réflexion et la connaissance profonde du cinéma des années 1970 est toujours extrêmement précieuse pour un film dans son contexte.

 

 

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Ganja & Hess
de Bill Gunn
Avec : Marlene Clark (Ganja Meda), Duane Jones (Dr. Hess Green), Bill Gunn (George Meda), Sam Waymon (le révérend Luther Williams), Leonard Jackson (Archie), Candece Tarpley (la fille au bar), Richard Harrow (l’invité du dîner), John Hoffmeister (Jack Sargent), Betty Barney (le chanteur dans l’église), Mabel King (la Reine de Myrthie)
USA, 1973.
Durée : 112 min
Sortie en salles (France) : mai 1973 au festival de Cannes
Sortie France du combo Blu-ray/DVD : 6 avril 2021
Format : 1,66 – Couleur
Langue : anglais - Sous-titres : français.
Éditeur : Capricci

Bonus :
« Ganja & Hess: Blood of the Thing » : documentaire (2006, 29’)
Le film et son contexte, vus par Jean-Baptiste Thoret (62’)
« Ganja & Hess », retour sur la musique, par Joseph Ghosn (14’)
un livret avec textes, images et documents d’archive (16 pages)

 

 

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