Georgette Vacher ou la destinée tragique du syndicalisme

Après la mort de son enfant, dans la France de la fin des années 1940, une femme devient Sœur sous l’ordre catholique avant de trouver un nouvel engagement en s’impliquant dans la société et le travail syndical dans une usine pour défendre les droits des femmes.

"Je t’ai dans la peau" de Jean-Pierre Thorn © éditions commune "Je t’ai dans la peau" de Jean-Pierre Thorn © éditions commune
Sortie du livre DVD : Je t’ai dans la peau de Jean-Pierre Thorn

Dans son unique expérience de cinéma de fiction, Jean-Pierre Thorn s’inspire librement des moments de la vie de Georgette Vacher au destin tragique, révélatrice de l’évolution de l’engagement dans le militantisme syndicaliste menant à des décennies de lutte jusqu’à la victoire au goût amer du candidat du parti socialiste à la présidence de la République française en 1981. La personnalité inédite de Georgette Vacher, ses convictions, ses contradictions comme la singularité de son cheminement permettent au cinéaste de dresser une histoire inédite du syndicalisme qui n’a pas su se saisir des revendications de base de la société en faisant le choix de privilégier le renforcement de sa propre hiérarchie. Ainsi en 1981, ce n’est pas la gauche qui prend le pouvoir mais toujours l’affirmation de la continuité des intérêts de la hiérarchie au pouvoir. Pas étonnant dès lors qu’à partir de 1983 la présidence prétendument socialiste révèle son véritable visage en démontrant par ses décisions l’imposition aux citoyens des mesures ouvertement néolibérales.

Préférant la liberté de la fiction à l'adaptation d'une histoire vraie, le personnage principal est davantage Jeanne que Georgette, qui devient féministe sans le savoir, se ralliant au syndicalisme comme elle est entrée sous les ordres de la religion catholique : en repli du monde. Pour évoquer cette figure représentant toute une réalité de l’implication politique à une époque où les femmes devaient multiplier des efforts surhumains pour faire entendre la légitimité élémentaire de leurs voix, Jean-Pierre Thorn préfère le lyrisme de la représentation des événements historiques avec une distance brechtienne plutôt que le réalisme nourri du documentaire auquel le cinéaste est pourtant très familier. Ainsi, il fait tourner à Marseille une réalité qui est censée se dérouler en région lyonnaise en mélangeant quelques acteurs professionnels (dont Solveig Dommartin dans le rôle principal, fraîchement issue du succès des Ailes du désir de Wim Wenders) parmi une majorité d’acteurs jouant pour la première fois devant une caméra leur propre rôle. Jean-Pierre Thorn désamorce ainsi les attentes de reconstitution de la « vérité » que pourrait attendre le public du film à l’heure de la réalisation où la binarité du monde opposant deux blocs idéologiques s’effondrait en 1989. Autour de la personnalité réelle de Georgette Vacher, le cinéaste militant des années 1960 et du début de 1970 qui est devenu ouvrier, signe un film auto-réflexif synthétique de l’auto suicide aveugle mais inhérent aux mouvements syndicalistes en France. La musique très présente dans le film dès le titre puisqu’il s’agit d’une chanson d’Édith Piaf, affirme la volonté résolument lyrique d’un récit qui offre en perspective une histoire populaire méconnue des mouvements sociaux à l’instar de la philosophie d’Howard Zinn. Découvrant la force lyrique et revendicatrice de la chanson populaire, Jean-Pierre Thorn annonce déjà avec cette fiction son intérêt les années suivantes pour le hip hop auquel il consacre désormais essentiellement ses documentaires comme une nouvelle forme de militantisme par la caméra.

Pour éditorialiser le caractère hors normes de ce film qui appartient désormais au patrimoine de la représentation de l’histoire des luttes sociales, les éditions commune propose conjointement un livre-DVD, où ledit DVD se trouve intégré à un ouvrage de poches de plus de 200 pages regroupant les propos du cinéaste sur son film, des analyses diverses du film, ainsi que de nombreux témoignages directs des témoins de cette époque qui ont vécu le syndicalisme de l’intérieur. Cette édition singulière fait ainsi œuvre de remarquable archéologie pour que les nouvelles générations puissent se saisir des éléments de l’histoire passée pour comprendre la singularité du monde actuel. Cette lecture prolonge ainsi les enjeux mis en scène par la réalisation du film en participant ainsi à la mise en lumière de la dimension collective qui ne cesse toujours de l’habiter.

 

 

 

je-t-ai-dans-la-peau-9791091248051-0
Je t’ai dans la peau
de Jean-Pierre Thorn
Avec : Solveig Dommartin (Jeanne), Philippe Clévenot (Lucien), Henri Serre (Henri), Aurore Prieto (Renée), Catherine Hosmalin (Agnès), Jean-Paul Roussillon (Bébert, gardien de la Bourse du travail), Anna Acerbis (Biquette), Françoise Arnaud (Nini), Pierre Banderet (Pitiou), Hélène Surgère (la mère supérieure)
France – 1990.
Durée : 118 min
Sortie en salles (France) : 23 mai 1990
Sortie France du livre-DVD : mai 2014
Format : 1,85 – Couleur
Langue : français - Sous-titres : anglais.
Éditeur : éditions commune
Collection : cinéma hors capital(e) numéro 3
Bonus :
Traces de Je t’ai dans la peau : making of du film réalisé par Achille Chiappe (2013, 29 min 15 s)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.