Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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Billet de blog 16 août 2015

De la réhabilitation du sniper à la légitimation de l’occupation américaine en Irak ?

 Sortie DVD de American Sniper, de Clint Eastwood

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© Warner Bros

Sortie DVD de American Sniper, de Clint Eastwood

Au Texas, le champion de rodéo Chris Kyle trouve sa voie lorsqu’il apprend en 1998 à la télévision que l’ambassade américaine de Nairobi a été attaquée : il décide dès lors d’entrer dans l’armée d’élite des SEALs afin de défendre son pays. Il se marie et peu de temps après part pour l’Irak suite aux attentats du 11 septembre 2001.

Avec American Sniper Clint Eastwood s’intéresse une nouvelle fois à l’histoire de son pays en osant traiter de front un personnage à l’idéologie douteuse capable malgré tout d’incarner tout un pays. Après la biographie de J. Edgar Hoover, voici donc l’adaptation du roman autobiographique du sniper Chris Kyle devenu une légende auprès de ses compagnons d’armes en Irak pour avoir exécuté plus de 160 êtres humains (il en a revendiqué 100 de plus). Après avoir été proposé à plusieurs cinéastes, dont Steven Spielberg, le projet d’adaptation du livre est tombé entre les mains de Clint Eastwood. Alors que l’image du sniper et sa légende fortement utilisée par la propagande militariste ont adroitement été ridiculisées par le court métrage en Noir & Blanc de Quentin Tarantino à l’intérieur de son film Inglourious Basterds, celui qui a contribué à mettre en avant le génie de Tarantino en lui attribuant, en tant que président du jury du festival de Cannes 1994, la Palme d’Or pour son film Pulp Fiction, choisit de relever le défi de réhabiliter cette figure décriée du sniper. Cela commence par le titre lui-même associant deux mots, comme si le sniper devenait non seulement la figure modèle du soldat américain mais encore la figure du citoyen américain modèle à l’aube du XXIe siècle marqué par le traumatisme étatsunien du 11 Septembre… et cela se poursuit tout le film durant avec le paroxysme indépassable constitué par le générique final montrant les funérailles solennelles du vrai Chris Kyle assassiné en 2013. Si l’on en doutait, preuve est faite que l’objectif principal de Clint Eastwood était de rendre hommage aux soldats américains qui ont sacrifié leur vie en Irak pour… C’est là que le film est ouvertement idéologique et clairement contestable quant à ses intentions. L’histoire vraie de Chris Kyle a été transformée pour le transformer davantage en héros, certes capable de souffrir, ce qui le rend plus humain auprès du public, mais qui avait des discours plutôt racistes à l’égard des Irakiens eux-mêmes, propos qui n’apparaîtront pas dans le film. De même que le film suit les quatre missions en Irak du sniper durant les années 2000, sans qu’à aucun moment ne soient précisés les objectifs militaires des États-Unis. Dès lors le soldat modèle est censé protéger son pays et lorsque cela n’est plus crédible, il s’agit pour lui de « protéger ses compagnons d’armes ». Comme si cela ne suffisait pas, le scénario invente un bourreau sans nom capable de tuer un enfant avec une perceuse sous les yeux de son père pour justifier la mission civilisatrice des soldats américains. L’ennemi est ainsi incarné, au mépris de la complexité des divers terrains d’opérations, voyant se succéder dans la décennie 2000 combattants chiites et sunnites. Le tout est dès lors mélangé et contrairement au diptyque Lettres d’Iwo Jima et Mémoires de nos pères, Clint Eastwood n’accorde aucune place au regard de l’Autre en général, c’est-à-dire celui qui n’est pas Américain, qu’il porte ou non les armes, assimilant sans complexe les uns aux autres. De la situation d’un Irak en guerre, le spectateur peu informé de la situation n’en saura hélas pas davantage après avoir vu American Sniper, bien au contraire. Si l’Amérique traumatisée par le 11 Septembre a besoin de héros, il est bien regrettable que cela se fasse par la négation de ceux qui ont pour point commun de ne pas être Américains et d’habiter l’Irak. Est-ce le décès subit de Chris Kyle qui a conduit le cinéaste à un tel aveuglement alors qu’il s’était auparavant fait une spécialité au sein de sa filmographie d’un regard critique quant à la construction du héros de fiction américain ? Le personnage honnêtement incarné à l’écran par le convainquant Bradley Cooper (le play-boy du trio d’amis de la trilogie Very Bad Trip) est certes marqué de vraies failles, ce qui constitue la trame essentielle du film, mais elles ne sont jamais réellement creusées pour mettre à jour son humanité. De même la rencontre de Chris Kyle et de sa future épouse semblait sincèrement placée selon le souci de donner une place au vécu des épouses de soldats, mais ce personnage sera hélas rapidement évacué par la mise en scène, comme si elle risquait de faire de l’ombre au personnage principal. Le cinéaste conserve toujours son savoir faire indéniable pour signer un film d’action, mais au service d’un manque de distance quant à l’histoire récente des États-Unis. Serait-ce le républicain Eastwood qui tente avec une volonté révisionniste de relativiser la politique belliciste de George W. Bush ? Du moins, elle n’est en aucune manière remise en question par le film même si l’on sentait de telles timides intentions ici et là, car celles-ci sont rapidement tuées dans l’œuf. Ainsi, le traitement de la figure du père autoritaire de Chris Kyle poussant ses fils à être des « loups plutôt que des agneaux » vis-à-vis des autres. Hélas, si cette éducation a conduit à faire d’un fils un héros de la nation traumatisé, l’autre est au regard de la caméra condamné par son manque d’ardeur à combattre avec les armes. Pour trouver un alibi à l’illustre cinéaste, on peut malgré tout imaginer qu’il s’est laissé dépasser par un sujet que les conservateurs de son pays ont su affermir à leurs convenances, dans la réalisation même du film.

© 

American Sniper

American Sniper

de Clint Eastwood

Avec : Bradley Cooper (Chris Kyle), Sienna Miller (Taya Renae Kyle), Luke Grimes (Marc Lee), Kyle Gallner (Goat-Winston), Jake McDorman (Ryan « Biggles » Job), Tom Griffin (le colonel Gronski), Sam Jaeger (le capitaine Martens), Chance Kelly (le lieutenant colonel Jones), Leonard Roberts (l'instructeur Rolle), Keir O'Donnell (Jeff Kyle), Raynaldo Gallegos (Tony), Cory Hardrict (Dandridge), David Negahban (sheikh Al Obedi), Owain Yeoman (le ranger), Robert Clotworthy (le docteur de la Navy), Jonathan Groff (Mads), Luis Jose Lopez (Sanchez), Brian Hallisay (le capitaine Gillespie), Marnette Patterson (Sarah), Sammy Sheik ‘Mustafa), Mido Hamada (le Boucher)

États-Unis – 2014.

Durée : 127 min

Sortie en salles (France) : 18 février 2015

Sortie France du DVD : 30 juin 2015

Format : 2,40 – Couleur

Langues : anglais, français, italien - Sous-titres : anglais, français, italien.

Éditeur : Warner Bros

Bonus :

« L’histoire d’un soldat : le parcours de l’American Sniper »

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