FIFIB 2020 : "Gagarine" de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh

La cité Gagarine à Ivry-sur-Seine est promise à une destruction prochaine en raison de la vétusté de l’immeuble. Youri, jeune garçon abandonné par sa mère, prêt à tout pour résister, s’organise avec ses amis Houssam et Diana, pour lutter contre l’inéluctable, en s’inspirant du sens de la survie des cosmonautes dans l’espace.

"Gagarine" de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh © Haut et Court "Gagarine" de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh © Haut et Court
Gagarine réalisé par Fanny Liatard et Jérémy Trouilh est actuellement en compétition française de long métrage de fiction au Festival International de Film Indépendant de Bordeaux (FIFIB) du 14 au 19 octobre 2020.

En se concentrant sur la cité Gagarine dont la destruction a effectivement eu lieu après le tournage en août 2019, Fanny Liatard et Jérémy Trouilh pour leur premier long métrage de fiction documentent l’histoire d’une utopie collective. Ainsi, au début des années 1960 dans une mairie communiste, la construction de cette immense architecture, ressemblant à un immense vaisseau spatial pour les réalisateurs, était associée à l’idée du progrès social incarné par Youri Gagarine, cosmonaute qui fut le premier homme à voyager dans l’espace, symbole de la confiance dans le progrès technique dans une grande aventure humaine. Comme Dominique Cabrera dans Chronique d’une banlieue ordinaire (1992) qui suivait le lien étroit entretenu entre les habitants du quartier du Val Fourré à Mantes-la-Jolie où les tours ont été détruites, Fanny Liatard et Jérémy Trouilh interrogent la relation quasi viscérale que les habitants vivent à l’égard d’une cité, entre attraction et répulsion. Car si la cité Gagarine doit être détruite pour préserver la santé de ses habitants en raison notamment des traces dangereuses d’amiante, c’est aussi la fin d’un rêve et d’une époque, à l’instar des ouvriers qui ont travaillé depuis plusieurs générations dans une même usine et qui se retrouvent subitement chassés avec l’annonce de sa fermeture. La comparaison est ici d’autant plus forte que ces cités ouvrières ont été construites dans l’urgence pour assurer un logement à toute la main-d’œuvre qui relançait l’économie française desdites Trente Glorieuses dans un élan collectif de solidarité ouvrière sans précédent.
Ce contexte précis de fin d’époque et de société renvoie à ce qu’ont pu éprouver les Cubains durant la période spéciale des années 1990 où le progrès social et technologique disparaissait subitement comme l’illustrent parfaitement et avec force La Obra del siglo (2014) de Carlos Machado Quintela et Sergio & Sergei (2017) d’Ernesto Daranas qui évoquaient comme Gagarine l’aventure spatiale comme une échappée onirique pour faire face à un horizon terrestre et humain plus obscur.
Fanny Liatard et Jérémy Trouilh ont décidé pour raconter cette histoire de la cité Gagarine, plutôt que d’en faire un récit collectif comme dans le très beau documentaire De cendres et de braises (2018) réalisé par Manon Ott et Gregory Cohen, de se concentrer sur un jeune homme qui porte le prénom du héros de la cité : Youri. Peu à peu, l’aventure collective de la cité associée à une époque révolue se transforme en une trajectoire solitaire d’un jeune homme qui doit survivre sans famille et dont la cité figurait rien moins que le ventre de sa mère qui le protégeait et qu’il ne peut quitter.
Le cosmonaute qu’il devient dès lors dans la cité abandonnée, en développant un sens de la résistance qui passe par la recréation de son quotidien où il mobilise son ingéniosité au profit de l’instinct de survie, est comme un fœtus dans le liquide amniotique qui fait corps avec le lieu qui le nourrit et l’accueil. Cette entrée onirique au sein d’une réalité sociale extrêmement documentée s’inspire notamment, de l’aveu des cinéastes et scénaristes, du réalisme magique latino-américain qui permet de transcender une réalité dont les enjeux paraissent immédiatement aberrants. Ce rapport poétique à la ville est notamment incarné avec la présence furtive mais chargé d’évocation cinéphillique de Denis Lavant qui lui aussi une décennie plus tôt sous la caméra de Leos Carax poétisait la réalité urbaine en trois films (Boy Meets Girl, Mauvais sang, Les Amants du Pont-Neuf). Ainsi, Gagarine est autant nourri d’aventure spatiale, de cinéphilie que de réalité sociale de cette cité où Fanny Liatard et Jérémy Trouilh ont collecté avec une patience anthropologique l’art de vivre en un même lieu de la part des habitants.

 

 

 

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Gagarine
de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh

Fiction
97 minutes. France, 2020.
Couleur
Langue originale : française
Sortie cinéma nationale (France) : 18 novembre 2020

Avec : Alseni Bathily (Youri), Lyna Khoudri (Diana), Jamil McCraven (Houssam), Finnegan Oldfield (Dali), Farida Rahouadj (Fari), Denis Lavant (Gérard), Cesar 'Alex' Ciurar (Le père de Diana), Rayane Hajmessaoud (Oumar), Hassan Baaziz, Salim Balthazard, Elyes Boulaïche, Fabrice Brunet, Jacques Cissoko, Mamadou Cissoko, Hassoun Dembele,
Scénario : Benjamin Charbit, Fanny Liatard, Jérémy Trouilh
Images : Victor Seguin
Montage : Daniel Darmon
Musique : Amin Bouhafa, Evgueni Galperine, Sacha Galperine
Son : Dana Farzanehpour
Décors : Marion Burger
Casting : Judith Chalier
Scripte : Marielle Alluchon
Production : Haut et Court
Productrices : Julie Billy, Carole Scotta
Distributeur (France) : xx

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