Entretien avec la cinéaste Tamara Stepanyan

Les films que la réalisatrice Tamara Stepanyan a réalisé depuis plus d'une décennie sont à présent accessible dans un même coffret DVD. Elle fait ainsi partie de la nouvelle génération qui porte avec talent et inspiration le nouveau cinéma arménien.

Tamara Stepanyan © DR Tamara Stepanyan © DR
Cédric Lépine : Comment vous identifiez-vous avec l’intitulé « jeune cinéma arménien » du coffret de vos films en DVD ?
Tamara Stepanyan :
Je suis effectivement l’une des membres de ce jeune cinéma arménien mais je ne suis pas la seule. En Arménie, dans les années 1950 et 1960 il y avait une industrie du cinéma très vivante qui a été brutalement stoppée suite à la chute de l’URSS. Après cela, durant vingt ans, le cinéma arménien s’est endormi. J’ai commencé à faire partie du jeune cinéma arménien dans les années 2010. Il y a ainsi un nouveau souffle du cinéma arménien porté par des réalisatrices alors que celles-ci étaient jusque-là totalement absentes de l’industrie nationale. La première femme réalisatrice était Maria Saakyan qui est malheureusement décédée en 2018. Avec Nora Martirosyan, Maria Saakyan et moi-même nous avons relancé le cinéma arménien au féminin. De plus en plus de jeunes revendiquent de faire du cinéma. Il faut préciser que l’Arménie est encore une société patriarcale où il n’est pas évident pour les femmes de faire du cinéma. Alors oui, je considère que je fais partie des piliers de cette Nouvelle Vague du cinéma arménien.


C. L. : Est-ce que le fait d’avoir vécu et étudié au Liban et au Danemark a eu une influence déterminante dans la façon de réaliser vos films ?
T. S. :
Absolument. En 2008-2009, des amis à moi qui faisaient des films m’ont parlé d’un programme d’échanges dano-libanais qui recherchait trois étudiants en cinéma documentaire. Cependant, à l’époque le documentaire ne m’intéressait pas car c’était très loin de moi, étant davantage attirée par la fiction. Une amie m’a encouragée à suivre ce programme. Ces études ont littéralement changé ma vie et jusque-là je n’avais pas encore compris ce qu’était un cinéma documentaire. En 2009, un copain m’a prêté une caméra et j’ai commencé à filmer Braises de manière très organique : c’était presqu’une nécessité physique. Je suis partie toute seule avec un budget vraiment minime faire ce film. C’est ensuite que j’ai eu de l’argent pour assurer la post-production. Le cinéma pour moi est quelque chose de très physique et part vraiment d’une nécessité intérieure. J’ai quitté le Liban où je travaillais dans la publicité. Le Liban et le Danemark ont eu un grand impact dans ma vie de cinéaste comme de ma vie plus largement.


C. L. : Votre cinéma mêle la réalité intime documentaire à la fiction, avec en arrière-plan la situation d’un pays.
T. S. :
J’ai toujours eu le sentiment que dans le documentaire j’étais attiré par le mouvement vers la fiction. J’ai ainsi compris que j’allais vers une profondeur en moi, quelque chose d’intime et personnel, en souhaitant transformer le tout sur les vagues de la fiction et du documentaire. Avec 19 février j’ai commencé à me consacrer à la pure fiction en partant du documentaire puisque j’ai fait appel à deux acteurs qui ont vécu la même expérience que moi. Dès lors, en travaillant ainsi ensemble, j’avais l’impression par mon film consistait à documenter leur propre vie. Nous avons été tellement loin dans ce parti pris documentaire, que les deux acteurs sont tombés amoureux durant le tournage alors qu’ils ne se connaissaient pas jusque-là.
Mon professeur disait que si nous voulions faire du cinéma, il ne fallait pas dormir car c’est durant la nuit lorsque l’on est fatigué et que le corps n’a plus de barrières, que l’on se met à nu pour découvrir ce qui nous trouble le plus au fond de nous.

"Ceux du rivage" de Tamara Stepanyan © La Huit "Ceux du rivage" de Tamara Stepanyan © La Huit

C. L. : Un des thèmes forts que l’on voit dans vos films, notamment dans Village de femmes et Ceux du rivage, consiste à aller filmer les invisibles pour montrer qu’il y a de leur côté des histoires à raconter. C’est alors un enjeu politique de représenter ces personnes que l’on voit rarement.
T. S. :
Pour moi il est en effet essentiel de rendre visible l’invisible. Ainsi, dans Braises, je montre toute une génération à laquelle personne à présent ne s’intéresse alors qu’en se battant durant la Seconde Guerre mondiale ils ont contribué à construire l’Arménie. Je trouve que l’on oublie trop vite les personnes qui ont apporté quelque chose à notre pays. Je ne voulais pas qu’on les oublie, de même pour les personnes que j’ai filmées dans Ceux du rivage : des Arméniens qui vivaient dans la rue à Lyon alors qu’ils avaient certainement une maison pour les accueillir en Arménie. Au Liban comme en Arménie les SDF n’existent pas.
J’ai choisi de filmer Marseille car c’était la première ville en 1915 à accueillir les Arméniens après le génocide. La lumière de Marseille m’a beaucoup inspiré le noir & blanc. Mes films sont une manière de montrer au monde un pays qui souffre beaucoup.
En 2015, de nombreux Arméniens ont suivi l’exil car ils ne se retrouvaient plus dans la direction politique de leur pays. Nous sommes en tant qu’Arméniens en exil comme des arbres arrachés cherchant à plonger leurs racines quelque part. Et en faisant cela, on vit dans une certaine attente et je souhaitais témoigner de la manière dont on vit celle-ci : qu’est-ce qu’on perd, qu’est-ce que l’on gagne ? Je voulais comprendre et partager leur douleur.
De même dans Village de femmes j’étais surprise et troublée d’apprendre que des hommes quittaient les villages d’Arménie. Ceci illustre d’ailleurs ma manière de travailler : je cherche au fond de moi pour comprendre ce qu’il se passe. Faire des films, c’est aussi ma manière de pouvoir vivre en Arménie. Je suis sensible à représenter le pouvoir de ces femmes face au fardeau qui leur est imposé. J’étais vraiment fascinée par ces femmes qui font toutes les activités possibles, fabriquant tout de leurs propres mains.


C. L. : Vos films sont également habités par la problématique de ce qui fait famille, dans l’exil comme en Arménie dépeuplée.
T. S. :
J’ai moi-même vécu cette séparation de ma famille en quittant l’Arménie, d’abord avec mes parents quand j’étais enfant. J’ai passé plusieurs années à accepter d’être loin de mes grands-parents et à multiplier les deuils avec des personnes avec lesquelles je ne pouvais plus être en lien. Ce regard rétrospectif en tant que réalisatrice m’a permis de comprendre ce que j’avais vécu en tant qu’enfant.
Un chagrin d’amour que j’ai vécu lorsque j’avais 24 ans a également nourri la réalisation de 19 février. Même si mes films sont étroitement liés à ma vie, au centre de mon récit se trouvent les personnages que je filme. Ce qui est génial avec le cinéma documentaire, c’est que l’on noue des liens avec des personnes et on les garde ensuite.

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Village de femmes
de Tamara Stepanyan

Arménie, 2019.
Durée : 81 min

Ceux du rivage
de Tamara Stepanyan

France, 2016.
Durée : 84 min

Braises
de Tamara Stepanyan

Liban, Qatar, Arménie, 2012.
Durée : 76 min

19 février
de Tamara Stepanyan

Liban, Qatar, Arménie, 2011.
Durée : 34 min

Avec : Vakhtang Harutyunyan (Alex), Ofelia Zakaryan (Anna)

Sortie en salles (France) : inédit
Couleur
Langue : arménien - Sous-titres : anglais, français.
Durée totale du coffret : 235 min
Sortie France du coffret DVD : 2 décembre 2020
Éditeur : La Huit

Bonus :
Un livret inédit de 16 pages avec un long entretien de la réalisatrice avec Jean-Christophe Ferrari (rédacteur en chef cinéma de la revue Transfuge)

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