Maternité endeuillée : "Madre" de Rodrigo Sorogoyen

10 ans après la disparition de son jeune fils sur une plage, sa mère Elena survit en travaillant comme serveuse dans un bar de plage des Landes. Un jour, elle imagine qu’un jeune homme qu’elle rencontre pourrait être son fils et décide de le suivre.

"Madre" de Rodrigo Sorogoyen © Le Pacte "Madre" de Rodrigo Sorogoyen © Le Pacte
Sortie nationale (France) du 22 juillet 2020 : Madre de Rodrigo Sorogoyen

Ce nouveau long métrage de Rodrigo Sorogoyen (Que dios nos perdone, El Reino) débute avec un court métrage du même nom réalisé deux ans plus tard et qui se trouve ici en introduction. Le court métrage constituait déjà une performance d’actrice et de mise en scène avec un plan-séquence de près de 20 minutes qui forme la quasi intégralité du court dans lequel une jeune femme évolue en quelques minutes d’une atmosphère nonchalante au pire drame qu’une mère puisse vivre. Le long métrage poursuit avec ces partis pris exigeants de mise en scène en suivant le personnage principal dix ans plus tard, dans une toute autre dynamique : celle d’un long deuil impossible à faire. La caméra est tout au long du film expressément subjective, suivant au plus près les mouvements de cette mère brisée de l’intérieur que les personnes intolérantes autour d’elle condamnent promptement et sans scrupule au rayon de l’exclusion en la considérant comme folle. Or, cette mère endeuillée ne cesse d’être en mouvement dans un travail qui rappelle sans cesse sa fonction maternelle puisqu’elle vient nourrir les autres en tant que serveuse dans un restaurant estival. Ses mouvements incessants au service des autres s’opposent à ce qui s’est figé au plus profond d’elle. La caméra est au service des moindres de ses gestes à l’instar aussi de ce qu’elle fut pour une représentation antagonique de la maternité brisée : une figure patriarcale à la tête du pouvoir en Espagne dans El Reino. Les deux films pris ensemble forment un diptyque des archétypes de la masculinité et de la féminité, l’un se battant sans cesse contre la mort de son statut d’homme de pouvoir, alors que la seconde porte la mort même de son statut maternel en choisissant au contraire du personnage d’El Reino de se retirer du monde.

Les choix hallucinants de mise en scène de Rodrigo Sorogoyen font de lui un cinéaste d’une modernité saisissante pour témoigner d’une forme cinématographique de l’expressionnisme contemporain au service de ses personnages. Dans ces deux films, c’est toute la réalité qui est distordue pour saisir l’intériorité troublée d’un regard porté sur le monde. Dès lors, le spectateur est invité à plonger dans une course éperdue d’un destin tragique dans une chute vertigineuse. L’ambiguïté de la relation entre la mère endeuillée et le jeune homme en qui elle croit reconnaître son fils disparu l’entraîne sur un chemin où les conventions sociales seront mises à mal tout en étant au final renforcées.

Si la mise en scène de Rodrigo Sorogoyen est toujours d’une intelligence et d’une perspicacité fascinante, le scénario ici se révèle un peu bancal et souffre de moments creux, étirant un peu trop certaines scènes dans un long calvaire sans apporter d’éléments supplémentaires à la complexité de la psychologie du personnage principal. Le passage de l’écriture du scénario au tournage et au montage semble avoir été un peu trop précipité dans le désir très fort de réaliser porté par le cinéaste. Il n’empêche que le film continue à faire son cheminement dans les esprits longtemps après la projection ! Rodrigo Sorogoyen poursuit au fil de ses films une réflexion profonde et cohérente sur l’obscure vitalité qui fait tourner le monde dans ses singulières marges.

 

 

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Madre
de Rodrigo Sorogoyen

Fiction
129 minutes. Espagne, France, 2019.
Couleur
Langues originales : français, espagnol

Avec : Marta Nieto (Elena), Jules Porier (Jean), Alex Brendemühl (Joseba, le fiancée d'Elena), Anne Consigny (Lea, la mère de Jean), Frédéric Pierrot (Gregory, le père de Jean), Guillaume Arnault (Benoit), Álvaro Balas (Iván), Alexandre Pagani (Benjamin), Raúl Prieto (Ramón), Blanca Apilánez
Scénario : Isabel Peña et Rodrigo Sorogoyen
Images : Alejandro de Pablo
Montage : Alberto del Campo
Musique : Olivier Arson
Son : Nicolas Mas
Costumes : Ana López Cobos
Directrice artistique : Lorena Puerto
Casting : Julie Navarro
Producteurs : Ibon Cormenzana, María del Puy Alvarado, Ignasi Estapé, Anne-Laure Labadie, Jean Labadie, Thomas Pibarot, Rodrigo Sorogoyen, Jérôme Vidal
Distributeur (France) : Le Pacte

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