Chronique d'une rébellion ouvrière suisse

Pierre, journaliste, propose à son ami Paul, écrivain, d'écrire ensemble un scénario à partir d'un fait divers où une jeune femme prénommée Rosemonde a été accusée par son oncle de lui avoir tiré dessus avec son fusil.

"La Salamandre" d'Alain Tanner © Tamasa "La Salamandre" d'Alain Tanner © Tamasa
Sortie du combo Blu-ray + DVD : La Salamandre d'Alain Tanner

Le cinéma d'Alain Tanner est une opportunité de redécouvrir et requestionner le cinéma national. La Suisse est pourtant un pays riche d'Europe mais dont l'industrie du septième art est quasi inexistante. D'emblée pour ce second long métrage comme pour le précédent, Alain Tanner se place pleinement dans le cinéma indépendant parlant sans entraves de la situation de son pays et de la remise en cause de la société de consommation et du travail aliénant. Au centre de l'histoire ici : Rosemonde, jeune femme qui n'hésite pas à quitter des conditions sociales et de travail sordides pour rêver à autre chose même si aucun horizon d'espoir ne s'offre à elle. Alain Tanner saisit parfaitement la rage des ouvriers et ouvrières auxquels on a brisé tout élan d'espérance après les revendications de 1968 comme en attestait le vibrant témoignage d'une ouvrière dans le court métrage documentaire La Reprise du travail aux usines Wonder de Jacques Willemont (1968). Alain Tanner est à ce titre un véritable cinéaste né de la contestation de 1968 en en cultivant et entretenant la flamme par la même occasion. Il est par ses préoccupations autour d'une jeunesse en rebellion contre l'ordre du travail ambiant proche du Free cinema britannique, qu'il s'agisse de La Solitude du coureur de fond (The Loneliness of the Long Distance Runner, 1962) de Tony Richardson ou encore de Samedi soir, dimanche matin (Saturday Night and Sunday Morning, 1960) de Karel Reisz. Alain Tanner, quant à lui, développe pleinement son récit dans la réalité sociologique méconnue de la Suisse pour porter un éclairage réflexif sur son pays. Son film est aussi porté par son trio de comédiens à savoir Bulle Ogier, Jean-Luc Bideau et Jacques Denis, apportant la fraîcheur d'une vraie spontanéité dans des séquences inédites parfois surréalistes et qui doit beaucoup à leur inventivité. Jean-Luc Bideau n'est pas avare de remarques toujours plus pertinentes et iconoclastes, tout comme d'une gestuelle qui n'appartient qu'à lui avec son longue silhouette débonnaire clownesque, apportant une touche humoristique inattendue. Le tout est mis en scène selon le procède brechtien de mise à distance du récit afin que le désir de fiction ne l'emporte jamais sur les enjeux sociologiques du film, comme dans le cinéma de Jean-Luc Godard. La Salamandre possède encore la force de son message initial plusieurs décennies plus tard dans une édition Blu-ray/DVD comportant des bonus documentaires réalisés par Jacob Berger, le fils du coscénariste d'Alain Tanner sur quelques-uns de ses films dont la présente Salamandre. Une édition indispensable pour connaître un grand pan du cinéma suisse et de la société européenne, notamment, de l'après 68..

 

 

61kikhbl2yl-ac-sl1000
La Salamandre
réalisé par Alain Tanner
Avec : Bulle Ogier (Rosemonde), Jean-Luc Bideau (Pierre), Jacques Denis (Paul), Véronique Alain (Suzanne), Daniel Stuffel (le patron du magasin de chaussures), Marblum Jequier (la femme de Paul), Marcel Vidal (l'oncle de Rosemonde), Dominique Catton (Roger), Violette Fleury (la mère du patron du magasin de chaussures), Mista Préchac (la mère de Rosemonde), Pierre Walker (l'inspecteur de la Régie), Janine Christoffe (Catherine, une amie de Pierre), Guillaume Chenevière (l'inspecteur de police), Claudine Berthet (Zoé, la dactylo), Michel Viala (le patron peintre en bâtiment), Jean-Christophe Malan (le contremaître de l'usine)
Suisse, 1971.
Durée : 121 min
Sortie en salles (France) : 27 octobre 1971
Sortie France du combo blu-ray + DVD : 21 mai 2019
Format : 1,85 – Noir & Blanc
Langue : français.
Éditeur : Tamasa Diffusion
Bonus :
« Je pense à Alain Tanner » par Jacob Berger (19’)
« Cinéma suisse : Alain Tanner » (26’)
« Alain Tanner, seule Suisse à Cannes » (5’)

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.