Entretien avec Rurik Sallé pour "Le Cinéma français, c'est de la merde!"

Rurik Sallé part en guerre contre cette idée préconçue selon laquelle "Le cinéma français, c'est de la merde" et s'arme d'une panoplie des meilleurs films du cinéma français, parfois complètement oublié ou mésestimés pour révéler l'intérêt inaltérable au film du temps.

2-coffrets-fond-noir
Cédric Lépine: Rurik Sallé, sur la planète cinéma, qui êtes-vous, d'où venez-vous et que voulez-vous?

Rurik Sallé: Ce que je veux ? Des fruits. Plein. Les plus juteux, les plus délicieux, les plus suaves.

Je suis acteur et compositeur, notamment de musique de films. En temps qu'acteur, j'ai par exemple joué le méchant dans le long métrage de science-fiction Dead Shadows de David Cholewa, souvent dans Groland aussi, et je suis en plein tournage de Zmiéna de Pierre Renverseau, une adaptation libre de La Métamorphose de Kafka dans lequel je joue le seul personnage du film, Greg. Comme compositeur, j'ai récemment signé la musique du film Les Silences de Johnny de Pierre-William Glenn, avec lequel nous étions en sélection officielle à Cannes cette année, ou celle du film Trumbull Land de Gregory Wallet, sur le légendaire Douglas Trumbull.

J'ai été longtemps journaliste en cinéma et en musique, dans des magazines comme Hard n'Heavy, Mad Movies, ou L'Écran fantastique, et présenté quelques centaines d'émissions sur le web (Mad Movies, entre autres) ou à la TV (+ ou – Geek). En 2013, Jean-Pierre Putters et moi avons créé le magazine Metaluna, en kiosque, qui avait déjà une partie de l'ADN de Distorsion, ainsi qu'une partie de l'équipe.

J'ai refermé la page de ma carrière journalistique depuis quelques années, mais j'ai fondé Distorsion en 2014, une entité apocalyptique et protéiforme (coproductrice de Zmiéna, par exemple), qui publie également des choses passionnées, dont la revue du même nom en librairie (qui traite de culture que nous appelons distordue, avec un angle et des sujets fous toujours regroupés autour d'un thème), ainsi que les trois volumes des bouquins “Le Cinéma français c'est de la merde !”, qui ont donné lieu à ces trois coffrets DVD.

 

C. L.: D'où vient la formule “Le cinéma français c'est de la merde”?
R. S.:
C'est une phrase “de merde” qu'on entend depuis des plombes, et qu'on tourne ici en dérision comme une citation, mise entre guillemets. Essentiels, les guillemets, ici !

Il y a en France un rejet assez spontané de notre cinéma, de la part d'une partie du public. Le jeune public, notamment, se déplace beaucoup en salles pour voir des comédies françaises, mais c'est à peu près le seul genre qui sort son épingle du jeu, un genre qui a traversé les époques. Beaucoup de gens préféreront choisir un film américain pour ce qui est de l'action, du suspense, de l'aventure. Il y a un manque d'amour, essentiellement dû à une méconnaissance de notre cinoche. Auparavant il y avait des héros imparables, des Belmondo. De vraies stars fédératrices : De Funès, Ventura, Gabin, Delon, Girardot. Ça n'était pas “mieux avant”, car il y a toujours eu de bons et de mauvais films ici, comme partout. Toujours. En revanche, ce côté “star absolue” a disparu, et puis le cinéma américain a épuisé beaucoup de cinémas mondiaux aussi : ce cinéma-là, hollywoodien, a les moyens de s'imposer, et surtout il cherche à plaire. Il est moins exigeant. Il est souvent extrêmement bien branlé techniquement, mais c'est surtout un cinéma de l'argent, comme Starbucks ou Facebook. Évidemment, il y a des exceptions, plein, des tonnes (Le Territoire des loups, par exemple, gros film mais excellent et intègre), mais dans son ensemble le cinéma hollywoodien est un produit, fait pour vendre, pour en mettre “plein les yeux”. C'est d'ailleurs très souvent l'argument que donnent les gens qui ne vont pas voir de films français en salle : “Si j'y vais, c'est pour en avoir plein les yeux. Je ne vais donc pas choisir un film de 2-pièces-cuisine.” Avec son ADN d'auteur, avec son (supposé) final cut donné aux auteurs-réalisateurs au montage, avec son héritage de la Nouvelle Vague, le cinéma français a un côté auteurisant. Parfois même, anti-spectacle. Il colle aussi davantage à la vie, alors qu’Hollywood éduque les spectateurs depuis des décennies à chercher le spectacle pur. Ça n'est pas incompatible, tout ça, mais le cinéma français tranche quand même souvent avec cette vision.

Un film, ici en France, c'est (souvent) une œuvre. Or, une œuvre nécessite parfois un effort, une curiosité, une démarche, une volonté de plonger dans la vision d'un auteur. Se laisser bercer parfois. Ça ne veut pas dire que c'est chiant, hein. Ça ne veut pas dire que c'est toujours réussi non plus, évidemment. Mais ça veut simplement dire que ça n'est pas un produit formaté, auquel on casse les angles pour tout arrondir, pour plaire à n'importe quel quidam, qu'il soit serveur de Bombay ou agriculteur breton. Ça, ça n'est pas de l'art, c'est une démarche commerciale. L'argent est important dans le cinéma, évidemment, parce que le cinéma est un art très cher. Mais c'est aussi un art. Et nous avons cette prétention, en France, souvent, de ne pas l'oublier. C'est valable dans plein de pays d'ailleurs...

Ce qui est marrant, c'est qu'ici par exemple, on sort en salle des films de Kiyoshi Kurosawa, Naomi Kawase, des films d'auteurs japonais. Les blockbusters japonais, on ne les sort pas, on s'en fout ! Ça veut bien dire quelque chose. Lorsque c'est nous qui choisissons, on va vers ce genre de cinéma. Hollywood, lui, n'a besoin de personne, il sort où il veut.

Le cinéma français est totalement capable de faire des daubes, évidemment, tout comme le cinoche US peut produire des chefs-d' œuvre. Les généralités, c'est dangereux, et nous vivons une telle époque sans nuance, avec des gens mis sur un piédestal et d'autres traités de “monstres” sans aucun degré entre ces deux états, qu'il faut essayer de préserver notre capacité à faire preuve de nuance. De plus, le cinéma français reste quand même très fort en salle, c'est vrai (premier pays européen en terme d'entrées, et la part du cinoche hexagonal représente chez nous 40% !), mais il reste paradoxalement effroyablement méconnu. Avec Distorsion, nous avons produit un mini documentaire, Le Microdoc de “Merde !”, qu'on a fourré dans les trois coffrets DVD “Le Cinéma français c'est de la merde !”, en bonus. Ce sont des paroles de spectateurs qui sont filmées. C'est passionnant ! Il y a de tout : des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, filmés dans deux villes très différentes. Le point commun, c'est que la plupart des jeunes filmés ne vont pas voir des films français. Certains n'ont aucune considération pour, ou vont éventuellement voir des trucs comme Mais qu'est-ce qu'on a pu faire au bon Dieu ?, et rien d'autre. Certaines autres disent des choses hyper intéressantes comme “On aimerait bien aller voir des films français, mais on ne le connaît pas. On ne nous donne pas envie, on ne vient pas nous chercher.” C'est sans doute une vraie clé, ça. Le ciné US, lui, va te chercher par la peau des couilles, même si tu n'en as pas. Tu dois presque résister pour ne pas y aller. Il y a carrément cette énergie populaire qui vient frapper à ta porte : “Quoiiii ?? Tu n'as pas vu Jokeeeer ??? Mais alors comment tu vas en parleeeeer ??” Les gars orchestrent des événements, des trucs inratables. Tandis que le ciné français donc, dans sa grande majorité, ne va peut-être pas savoir faire ça.

C'est ce qu'un ami de Canal + (hello Ivan !) m'a dit un jour, au sujet de ce qu'on faisait, nous, avec cette aventure “Le Cinéma français c'est de la merde !” : “Vous, vous êtes des passeurs.” J'ai trouvé sa remarque très juste, elle m'a beaucoup fait réfléchir. C'est sans doute de ça dont le public -les jeunes, les moins jeunes, les indécis, les haineux- a besoin : de passeurs, pour leur présenter le cinéma français d'une manière cool, explosive, rock’n'roll, vivante. Pas un truc de poussiéreux pour vieux convaincus. Un jour, ceux-ci ne seront plus là, et leurs certitudes disparaîtront avec eux. Nous, nous voulons parler à tous, convaincre, partager, chanter, hurler, avec des arguments, des exemples et de la passion, que le cinéma français c'est pas de la merde ! C'est une corne d'abondance, et il faut des explorateurs, des Indiana Jones pour défricher. Et on a de grosses machettes.

 

lcfcdlm-couv
C. L.: Pouvez-vous présenter les livres du même nom qui ont précédé le coffret DVD?
R. S.:
Ces livres, on avait envie de les lire, tout simplement. Beaucoup d'entre nous, dans Distorsion, sommes fans de cinoche français. À force de ne pas les trouver, de ne pas pouvoir les lire, ces livres, on a décidé de les faire nous-mêmes, tout simplement ! C'est la pure vérité. D'une manière générale, faire ce qui existe déjà, moi je n'en ai rien à foutre. Or, c'est sans doute un peu le souci : des bouquins comme ça sur le cinoche français, il n'y en avait pas. Pourquoi ? Mystère. Ah, ça, pour dire que la Nouvelle Vague c'est cool, il y avait. Pour vanter Grémillon, Clouzot, Franju, Godard ou Truffaut, il y avait, et à juste titre. Mais le reste ? Finalement c'est très rigolo : on a ce cinéma incroyable, ultra admiré dans toute la planète, et on se contente des mêmes têtes de gondoles depuis 50 ans. On tortille les mêmes évidences. Le cinéma français méritait mieux, davantage, et sous une forme électrique, apocalyptique. On n'était pas là pour repasser les smoking des happy few, on voulait célébrer 120 ans de création cinématographique française, avec tout le monde : les fans, les cinéphiles, les néophytes, les passionnés, les indécis, et les gens qui s'en foutent… avant qu'on les persuade de se joindre à la danse. Célébrer ensemble, tous ! Y'a de quoi faire.

 

C. L.: Dans quel concours de circonstances avez-vous été amené à travailler avec StudioCanal pour sortir ce coffret DVD?
R. S.:
C'est l'idée d'un gars super qui bosse à Canal +. Il est venu me chercher. Nous avions déjà sorti deux bouquins “Le Cinéma français c'est de la merde !”, et il a aimé l'angle. Comme je le disais plus haut, honnêtement, personne n'avait abordé le truc comme ça. Il y avait des collections cools (je pense par exemple à celle créée par Marc Caro il y a quelques années), mais dans l'ensemble assez peu de choses, et qui brisaient rarement les murs, qui ouvraient rarement le cinoche français aux gens qui n'en étaient pas déjà passionnés. Personnellement, je ne veux exclure personne. Je n'aime pas les chapelles, je n'aime pas non plus quand ça sent le renfermé.

C'est comme lorsque ce con de Sarkozy a été élu, il y a un moment. Les gens étaient dans les cafés, discutaient entre eux, pestaient. Mais au final, à part se libérer d'un poids, et passer un bon moment avec leurs amis, à quoi ça servait ? À rien. Faire bouger les choses, c'est aller au combat. C'est descendre dans l'arène. C'est faire face à la contradiction, l'opposition. Ça n'est pas radoter tout seul les mêmes conneries, ou à des gens qui sont déjà convaincus. De l'air, s'il vous plaît. Voilà notre démarche avec ce projet : celle d'être des passeurs, donc. D'aller sonner à la porte de tous, de bouger les choses, de reconnecter les neurones, les câbles, les cœurs. Les culs, aussi. Le cinéma français aime aussi beaucoup les culs !

 

C. L.: Comment et pourquoi avoir choisi ces dix films ici réunis?
R. S.:
C'est très simple. Chaque coffret correspond à un des trois bouquins qu'on a sortis : “Premier round”, “Deuxième manche”, “Mandale finale ?”, et à chaque fois les films sont tirés du volume en question. Évidemment, comme c'est StudioCanal qui sort les coffrets, il nous a fallu, pour les coffrets DVD choisir des films dont ils ont les droits, mais la vraie complication était plutôt de choisir lesquels ne pas prendre ! D'ailleurs, on a par moment sélectionné des curiosités absolues, qui se sont avérées impossibles à sortir : il n'y avait aucune copie disponible pour une sortie DVD. Ressortir certains films français relève parfois de l'archéologie. On pourrait penser que notre cinéma est précieusement gardé par des templiers moustachus, il n'en est rien. Finalement, quand on pense au cinéma de Hong Kong, qui n'a pas conservé ses copies pendant des années, et dont tout un pan du cinoche a disparu totalement, je me dis qu'on n'est pas toujours mieux loti ici.

Mais pour en revenir au choix des films, il était effectivement très compliqué de faire une sélection cohérente. Par “cohérente”, j'entends qui ne soit pas redondante, chiante, et qui soit variée, hein. Parce que, comme dans les bouquins, l'idée n'a jamais été de hiérarchiser le cinéma, de le “classer”. D'ailleurs, dans nos bouquins, il n'y a aucun classement. Aucun ! Ni chronologique, ni de “genre” (ce qui est d'ailleurs impossible), ni rien. Pour être honnête, le seul vague classement dont nous avons pu tenir compte, c'est une sorte de logique graphique. Nos bouquins sont extrêmement visuels, avec des illustrations inédites, des typos dessinées, des mises en pages explosives, des couleurs partout. C'est plutôt de l'enchaînement agréable des univers graphiques de chaque page dont nous avons tenu compte. Le reste n'avait pas d'importance : il y a bien un index des films, bien sûr, mais nous voulions que le cinéma dans son ensemble se mélange dans une partouze de sens et de plaisir. Dans nos bouquins, comme dans nos coffrets, il n'y a pas de “grand” cinéma, ni de “petit” cinéma. Il y a du cinéma, point. Les hiérarchies de classe, c'est valable pour Versailles ou certains quartiers des grandes villes. Nous ne voulions pas faire un travail bourgeois.

Nous avons inclus dans les coffrets des grands films reconnus, comme Coup de torchon de Tavernier, superbe fable caustique et totalement immorale, ou encore le superbe Tous les matins du monde de Corneau, l'un des plus grands films jamais réalisé sur la foi, sur l'art, l'intégrité. Le film s'ouvre sur un plan fixe de huit minutes sur la gueule de Depardieu ! Magnifique. Il parle de tant de choses.. C'est un très grand film, ce que le cinéma français sait faire de mieux : une fable historique avec talent, intelligence, et une extrême sensibilité. Et un côté littéraire aussi, assurément. Ces dialogues... Fou. Et puis on a mis aussi des polars dingues et crus, comme par exemple Tir groupé de Jean-Claude Missiaën. Un thriller noir et urbain, avec Lanvin en amant déchiré devenu vigilante, pour venger l'assassinat de l'amour de sa vie par trois raclures : Roland Blanche, Pinon et Jean-Roger Milo. Hyper sec, une vraie claque. J'ai présenté les 30 films des coffrets dans 30 vidéos, en bonus, c'était un plaisir, vraiment. Je ne travaille jamais avec des fiches ou des textes appris, jamais. Tout sort du cœur, c'est bien plus vivant, plus fou, et avec de telles œuvres... je n'ai qu'à me laisser porter ! Ces films sont dans ma chair, alors il me suffit de l'écouter.

armaguedon-synopsis-21x30-cm-1977-alain-delon-alain-jessua
Dans les bouquins comme dans les coffrets DVD, l'idée était aussi de sortir des raretés, de creuser, de surprendre. Dans le troisième volume des coffrets DVD, nous avons inclus Cran d'arrêt d’Yves Boisset, une sorte de giallo français, tourné en Italie, avec Bruno Cremer et la musique de Michel Magne, le gars qui a composé la musique du Fantômas de Hunnebelle, et qui a bossé avec Jean Yanne. J'adore ce film, il y a dedans tous les ingrédients d'un giallo : les victimes sublimes, virginales mais sexuées, la menace au rasoir, le méchant qui cache son visage, l'Italie... C'est un petit film, avec beaucoup de qualités. Et c'est la première fois qu'il sort en DVD ! Boisset est un très grand artisan du cinoche populaire français. L'un des plus grands. Dans les coffrets, on a 4 films de lui !! Le Prix du danger, Espion lève-toi, Canicule et ce dingue Cran d'arrêt. Lui, ou Alain Jessua par exemple, sont des fiertés absolues. Je ne les remercierai jamais assez d'avoir donné à nos yeux les films qu'ils ont fait. Jessua, on a mis ses Jeu de massacre, Traitement de choc, et l'incroyable Armaguédon dans les coffrets. Armaguédon, c'est l'un des thrillers français les plus tristes que j'ai vus de ma vie. Honnêtement, quand j'ai vu le film, j'ai eu la gorge serrée pendant 2 jours. Vraiment ! Jean Yanne est extraordinaire dans ce film. Extraordinaire. Ce mec était un tel comédien.. Son côté “rien à foutre” a sans doute occulté son incroyable présence à l'écran. Ce film de Jessua, magnifié par la musique d’Astor Piazzola à l'accordéon, d'une mélancolie hallucinante, est une très grande œuvre sur la solitude, la sensation de n'être rien, le besoin d'exister. Il date de 1977, mais le film te parle aussi de notre virus actuel : ce besoin de se sentir exister dans l'œil de l'autre. Yanne est renversant, en homme transparent qui décide de devenir terroriste, juste pour qu'on parle de lui. C'est absolument extraordinaire, et je pèse mes mots ! Ils font 320 grammes. Je pourrais parler de Jessua une journée entière. C'était un mec dingue : il a fait des films qui ne vieillissent pas. Quel génie, ce gars.. Tout en simplicité, en discrétion. On l'a rencontré une fois, on lui a donné le premier volume du bouquin, il a éclaté de rire devant le titre. Comme Belmondo, qui l'a eu entre les mains aussi. Ces gars sont à la cool. Relax. Intelligents, tranquilles. Des monstres. Des monstres magnifiques ! Dans les bouquins, on trouve aussi Les Chiens de Jessua qui est absolument extraordinaire, avec Depardieu en dresseur de chiens d'attaque dans une petite ville moderne. Boisset, et particulièrement Jessua, ont fait des films d'une modernité hallucinante, griffant des aspects de nos sociétés, décrivant parfois des travers futurs : la société du spectacle et la télé-réalité dans Le Prix du danger avec son Piccoli en Jacques Martin from hell, ou le tout-sécuritaire -et la peur de l'autre- dans Les Chiens. Mais ils ont tous deux une qualité sublime : ils n'ont jamais, non plus, oublié le sens du spectacle. Leur œuvre a toutes les qualités des grands films populaires : ils passionnent, ils tiennent en haleine, et ils font réfléchir, ils racontent quelque chose, ils choquent, ils grattent. Je propose de détruire deux statues de maréchaux ou généraux abrutis et assassins, quelque part en France, et de les remplacer par une statue de Jessua, et une autre de Boisset.

 

C. L.: D'où vient selon vous ce complexe d'infériorité éprouvé notamment par des spectateurs à l'égard du cinéma français décrié et discrédité face à Hollywood ?
R. S.: Alors, bon, il ne faut pas tout mettre sur le dos du cinéma américain, évidemment. Mais puisque c'est le ciné le plus puissant de la planète, son impact sur la cinématographie de chaque pays reste évidemment considérable. Donc, pour terminer sur lui, c'est un peu ce que je disais plus haut : Hollywood a soigneusement tapissé la planète d'un besoin sans cesse renouvelé pour le spectacle. Pas l'art, pas la réflexion, pas la poésie, mais le spectacle, avec ses codes moraux et culturels à lui. En minimisant la part de l'auteur, il a “déshabitué” le spectateur à voir des œuvres singulières. Je ne vais pas refaire l'histoire, mais lorsque Hollywood a saisi le fait qu'un film pouvait être un produit de gigantesque consommation, avec des trucs comme Star Wars, Les Dents de la mer, on est rentré dans une nouvelle ère. Tout le monde le sait : Lucas a négocié les droits sur le merchandising de Star Wars, et la Fox lui a filé, parce que personne n'y croyait. C'était assurément une autre époque. Dans l'excellent bouquin Le Nouvel Hollywood de Peter Bitkins, c'est très bien raconté. Le cinéma hollywoodien a toujours été une entreprise, mais on était dans des échelles complètement différentes quand même. Les boss des 70's, c'étaient des Scorsese, des Polanski, des De Palma, des Coppola, avec des producteurs fous comme Robert Evans, des risque tout. Les 80's ont sonné un changement d'ère, et des gars comme Simpson et Bruckheimer ont pris les rênes de tout en produisant des films-produits comme Top Gun, Flashdance. Même Spielberg. Spielberg est un grand cinéaste, un très grand artisan, mais Spielberg ne veut pas choquer, jamais. C'est un bon élève, c'est un mec bien élevé. Ça n'est pas un mec comme ça qui va remettre l'auteur pur au centre du cinoche.

Je digresse, c'est vrai, merci de me le faire remarquer. Tout ça ne veut pas dire que ce sont des mauvais films, et même Simpson/Bruckheimer ont produit de belles choses, et un blockbuster peut être un film excellent (il y en a des tonnes), mais c'est vrai que nous, français, avec nos films portés par un auteur (le réalisateur ici est toujours co-auteur du film, il touche des droits d'auteur, ça n'est pas un employé, un technicien), parfois on fait pâle figure face à un public éduqué pour rechercher le spectacle sans prise de tête, comme il veut retrouver son Big Mac identique dans tous les pays du monde.

Évidemment donc, ça serait trop facile de tout mettre sur le dos d’Hollywood. L'Amérique a toujours eu cette mentalité conquérante (avec le cinéma, ici et partout, depuis très longtemps, mais aussi de mille autres manières, comme au Japon après avoir renversé le pouvoir pendant la Seconde Guerre mondiale, puis en américanisant la culture du pays affaibli). Mais c'est aussi aux pays de se défendre, de trouver des solutions, et de s'intéresser à lui-même aussi sans être aveuglé. Ainsi, par exemple, en arrêtant de dire “Le Cinéma français c'est de la merde !”, en apprenant à s'aimer, en cherchant à connaître. Le cinéma français, c'est nous, c'est notre histoire, c'est nos vies ! A-t-on tellement besoin de s'échapper, au point qu'on ne veut même plus se voir sur un écran ? Personnellement, ma vie n'est pas de la merde. Pourquoi voudrais-je la fuir ? Si je veux rêver, c'est agréable, mais regarder un film qui parle de moi, de mon histoire, de ma culture, m'intéresse tout autant. Je n'ai pas besoin de jouer les Matrix en me plongeant dans un imaginaire virtuel. La vie mérite d'être vécue, le cinéma est un compagnon qui s'en fait parfois l'écho, qui la questionne, qui l'embellit des fois, qui fait vibrer. C'est une création, de l'art. Pas un “échappatoire”. Ça sonnerait comme si on était tous en prison.

Il y a aussi un autre souci, particulier, qui mériterait d'être largement développé je crois : il y a des genres que le cinéma français ne touche plus que du bout des doigts. La France est aussi un pays de philosophie, de littérature, un pays de l'intellect, et souvent en opposition frontale avec la chair. Le cinéma d'horreur, le cinéma d'action, ce sont des films de chair : c'est aussi le corps qu'on y met en mouvement, en avant. Et en France, on a ce réflexe aussi, très intellectuel, de penser que “corps” est opposé à “intelligence” : “Le rock est fait par des abrutis.. Le cinéma d'horreur, le porno, ça n'est pas du cinéma”. Etc. Même chose avec les sportifs, qu'on prend pour des cons souvent (il y a tout un historique), ou le metal qui ne serait pas de la musique (Gojira, plus grand groupe de metal français.. où sont-ils dans les médias officiels ?) Idem, quelqu'un qui s'exprime mal avec des mots passera ici, pays de littérature, pour un idiot. Mais il y a plein de manières de traduire l'émotion. Les mots ne sont qu'un outil.

Ce clivage donne souvent lieu à des difficultés pour monter ici certains projets d'horreur, d'action, avec des moyens confortables. Et pour le public, pour accepter qu'un film français donne dans ces genres-là. Pour certains spectateurs, il est inconcevable d'aller voir une œuvre française d'horreur ou d'action, forcément moins bien, forcément chiante ou ringarde. Et ce sont des crénaux largement fréquentés par le cinéma étranger, sur lesquels le cinoche français a donc du mal à s'imposer. Le veut-il vraiment d'ailleurs ? Pas sûr. Pourtant, avec Les Yeux sans visage ou certains trucs de Verneuil par exemple, nous avons des chefs-d'œuvre d'horreur et d'action à notre palmarès. Donc, on a ça, on le peut. Belmondo, c'est notre Jackie Chan !

Et puis, enfin, un détail important. Il faut préciser que le cinéma français, dans ses grandes largeurs, s'est quand même aujourd'hui sérieusement embourgeoisé. Versaillisé. Je pense sincèrement qu'il s'est un peu coupé du peuple. On voit aujourd'hui des tonnes de films de cinquantenaires parvenus, qui passent des week-ends entre amis dans leur villa de campagne, avec un polo sur les épaules, à parler de leurs femmes, leurs maris, à pleurnicher sur la rayure qu'ils ont faite sur leur coupé sport, qui font du jogging pour rester hyperactifs. Ça parle à qui, ça ? C'est des mecs et des fillles parvenu(e)s qui font des films sur eux-mêmes. 90% de la France se branle de ces personnages : ils ne les connaissent pas. Est-ce bien raisonnable ? Mais c'est normal, ce sont les gens qui ont les leviers qui font ces films-là. De quoi d'autres pourraient-ils parler, après tout ? Et ça, c'est aussi un fléau : le ciné français est tenu par une poignée de gens, sans doute que ça manque d'alternatives. Ce qui ne veut pas dire que les films sont toujours nuls de ce côté, ou que les autres films n'existent pas, non. Mais ces films qu'on voit, qui ont pignon sur rue, ont parfois ces travers. Il me semble que les héros des 70's étaient des gars du peuple, qui foutaient la merde, des gens simples, avec une histoire, à la ville comme à l'écran : Belmondo, Delon, Ventura. Le peuple s'identifiait, comme il s'identifiait à Bruce Lee par exemple : le chinois pauvre, opprimé, qui mettait une raclée aux bourgeois véreux. Terence Hill & Bud Spencer, pareil. Bruce Lee était une superstar dans les ghettos. Van Damme aussi, et son parcours témoigne d'un rejet de classe flagrant : pendant que la Versaillitude a moqué Van Damme, s'est gaussé de sa sincérité, sa spontanéité, et à travers lui de la plèbe, il est devenu hyper icônique dans les quartiers populaires. Il y a ce truc : un conflit de classe. En permanence en France, pays des perruques et de Versailles, mais aussi de la Révolution, il y a ce conflit entre l'intelligentsia et le populaire. Un film qui cartonne (Les Ch'tis, etc.) est forcément idiot. C'est peut-être vrai, ça ne l'est peut-être pas, mais ça n'a sans doute rien à voir avec son côté “populaire”. Aujourd'hui, on célèbre La Soupe aux choux, un film beaucoup plus profond et triste qu'il n'y paraît, qui dit des choses étonnantes sur la vieillesse et la mort, le temps qui passe. À l'époque, il était populaire, mais j'entendais déjà des adultes autour de moi dire que c'était de la merde. J'ai vécu avec cette idée toute ma vie, je ne l'ai vu que cette année ! Et je n'ai rien retrouvé du film idiot qu'on me décrivait. Christophe, qui en parle dans nos bouquins, m'a donné envie de le voir. J'ai vu un film populaire, “grossier” mais pas vulgaire (très grosse nuance), extrêmement amer, très dur, avec un De Funès qui dit presque au revoir. Pendant 30 ans, moi aussi j'ai pensé que c'était de la merde... sans l'avoir vu. C'est classique, ça. Ah, “Le Cinéma français c'est de la merde !” ? Mais combien de films français récents avez-vous vu ? La réponse te fait toujours comprendre qu'il y a un gros travail à faire. Et du coup, on s'y est attelé.

 

C. L.: Quel avenir pour le cinéma français?
R. S.:
Radieux ! Le cinéma ici, c'est une institution. Une fierté. Je pense qu'il se passe des choses assez intéressantes en ce moment, il y a plein d'auteurs incroyables, des mecs comme Benoît Forgeard, Bertrand Mandico, Antonin Peretjatko, Éric Judor, des premiers films dingues comme Grave de Julia Ducournau, des gens comme Gaspard Noé. Ces gens sont vraiment intéressants. Je ne suis pas un mec pessimiste, je ne me morfond pas sur les choses. Je n'aime ni les regrets, ni les remords, ni même la nostalgie d'ailleurs. Nous vivons aujourd'hui, et casser les burnes de tout le monde avec Les Tontons flingueurs a une odeur rance et ne fait rien avancer. On le sait, que ce film est fabuleux. Le répéter en boucle empêche le présent de s'enraciner. Tu sais, comme les gens qui partent en vacances et racontent leurs anciennes vacances pendant qu'ils sont en vacances ailleurs.

J'ai vu Roubaix, une lumière, le film de Depleschin, c'est génial. Roschdy Zem est parfait, comme d'hab'. Le film est une sorte de thriller social, qui ne parle pas de St Germain des Prés, un film âpre, un instantané de misère. Et c'est terrible, et c'est beau, et c'est vrai. Le titre faisait rire... Combien de gens ont vanné le film sans l'avoir vu ? Mais Roubaix, c'est aussi la France. On ne vit pas à Venice Beach. Dans notre docu Le Microdoc de “Merde !” présent dans les coffrets, il y a un gars qui parle de “l'écriture littéraire, très XIXe siècle, dans le cinéma français”. Très fort, ça. Ce mec a raison, on a ça aussi, certains films rappellent même Zola.

La Fille du 14 juillet de Peretjatko aussi, c'est absolument incroyable. Une comédie dadaïste façon 70's avec quelque chose de très actuel. Yves, de Forgeard, c'est complètement délirant. Ces mecs tracent des sillons, il faut regarder, il faut les suivre. Il y a énormément de choses superbes qui se passent. Je ne suis absolument pas pessimiste sur le cinéma français : nous avons une histoire bien trop forte, une culture bien trop riche, pour devenir la nouvelle succursale de Starbucks. Il ne faut pas l'oublier, et s'en nourrir : notre culture est fascinante, tout comme celle de l'Italie, du Japon, ou de l'Espagne par exemple. Elle est multi-centenaire. Ne tombons pas dans une sorte de schizophrénie absurde, en lorgnant vers un pays dont nous ne ferons jamais partie, en faisant semblant de ne pas être ce que nous sommes. Rien n'empêche de nous inspirer de tout, de tous, comme d'ailleurs les autres pays le font (et heureusement d'ailleurs), mais c'est en nous acceptant que nous feront les plus belles choses. Regarde Les Yeux sans visage : c'est vieux, mais c'est l'un des plus grands films d'horreur de tous les temps, brillantissime, célébré par Billy Idol dans sa chanson Eyes without a face, ou par Glenn Danzig dans son film d'horreur Z rigolo Verotika qui vient de sortir. Et Les Yeux sans visage est absolument franchouillard, ne l'oublions pas ! Faire comprendre tout ça, défendre tout ça, œuvrer dans ce sens, le défi vaut le coup, non ?

 

C. L.: Qu'est-ce qui vous stimule dans le cinéma?
R. S.:
Je ne sais pas. Je fais confiance à la magie. Tu sais, je me souviens de ce qu'une amie japonaise m'avait dit un jour : “Quand on sait pourquoi on aime quelqu'un, c'est qu'on ne l'aime déjà plus.” Je suis d'accord avec cette phrase. Comment mettre la poésie dans une boîte ?

 

distorsion-dictature
C. L.: Pouvez-vous rappeler le contexte et les intentions dans lesquels est apparu Distorsion?
R. S.: Absolument, je le peux ! En 2013, j'ai décidé d'arrêter ma carrière de journaliste cinéma et musique pour me consacrer pleinement à mon travail d'acteur et de musicien, tout en gardant un pied dans l'édition, par amour des livres. J'ai été élevé par un père qui était entouré de bouquins : les piles de livres me dépassaient en taille. C'est un objet beau : on le sent, on le regarde, on l'écoute en froissant les pages, on le touche... Je suis même sûr qu'on peut le manger. Les 5 sens. Distorsion est une entité libre et explosive, essentiellement une maison d'édition, avec laquelle on fait ce qu'on veut, comme on le veut. On travaille aussi maintenant sur des productions audiovisuelles, des disques. Et en revenant à la première question de cet entretien, on a l'impression d'un mouvement perpétuel !

 

 

Le site de Distorsion : www.Distorsion.tv

Le magasin en ligne : www.Distore.tv

Toutes les publications, également disponibles en librairie

Les 3 ­coffrets DVD “Le Cinéma français c'est de la merde !”, une exclusivité Fnac

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.