Les origines de Carlos Saura en 9 neuf films

En 9 longs métrages, les éditions Tamasa proposent de (re)découvrir un cinéaste majeur de l'histoire du cinéma dont l'apport ne se réduit pas aux frontières espagnoles. Un voyage saisissant aux origines de la filmographie de Carlos Saura poursuivant encore son œuvre toujours très inspirée

Au sujet du coffret DVD : Carlos Saura, les années rebelles 1965-1979

Carlos Saura a commencé à faire du cinéma dès les années 1950, alors qu'il n'avait pas encore 30 ans. Au fil des années, parallèlement aux réalisations d'autres collègues comme Juan Antonio Bardem (Mort d'un cycliste, 1955) ou encore Luis García Berlanga (Bienvenue Mr Marshall, 1952, Plácido, 1961, Le Bourreau, 1963), Carlos Saura participe activement au renouvellement du cinéma national en réussissant à faire une peinture sans concession de l'Espagne contemporaine malgré le poids d'une censure omniprésente. Les films de ces cinéastes espagnols si inspirés sont d'ailleurs tous accessibles en DVD chez le même éditeur Tamasa. Mis en confrontation, tous ces films nourrissent un regard inédit sur l'Espagne de la dictature franquiste.

"La Chasse" (La Caza) de Carlos Saura © Tamasa "La Chasse" (La Caza) de Carlos Saura © Tamasa


Le premier film de ce coffret, troisième long métrage de Carlos Saura,
La Chasse (1966), donne le ton de l'ensemble de la filmographie revisitée en 9 films. Les tensions d'un mini groupe d'individus révèlent peu à peu leur incompatibilité et aboutissent à une violence autodestructrice d'autant plus intense que le pouvoir autoritaire étatique crée un étouffement de l'ensemble de la société. Quant à ceux qui ont profité du régime franquiste, cible privilégiée de la plupart des films de Carlos Saura présentés ici, à l'exception d'Elisa, mon amour, leur cruauté profonde, sous les apparats de la morale bourgeoise et catholique franquiste, finit toujours par apparaître au grand jour dans des circonstances que le cinéaste a amené selon un déroulement dramaturgique vertigineux. Comme l'exprime bien le cinéaste dans un court entretien de 25 minutes présent en bonus dans cette édition, son cinéma n'est jamais ouvertement, explicitement politique, ce qui ne l'empêche pas de l'être profondément. Pour cela, il utilise la micro société comme scène représentative de l'ensemble de l'organisation politique. Il utilise ainsi le couple et la famille, en s'y concentrant dans des films distincts, pour y observer à la loupe toute la condensation pathogène de la répression étatique au nom de la morale catholique franquiste. L'aboutissement est souvent violent, lorsque toutes les frustrations de toute une vie finissent par éclater. Cela peut emprunter des chemins oniriques tout autant que par des actes véritables, dignes du polar le plus sombre. C'est tout le génie de Carlos Saura de mêler une pointe d'ironie acide, avec la bouffonnerie, la tension psychologique et avec de véritables histoires d'amours frustrées.


Comme le cinéaste l'affirme lui-même dans le passionnant livret recueillant les propos de Marcel Oms en 1981 sur l'ensemble de la filmographie de Saura jusqu'à cette date, trois cinéastes apportent une influence déterminante : Luis Buñuel, Ingmar Bergman et Federico Fellini. Avec cette « sainte trilogie » on pourrait également ajouter la crise du couple chez Antonioni comme thème fondamental chez Saura mais avec une finalité totalement distincte. Le couple comme la famille, toujours de milieu social bourgeois dans les films de ce coffret, est représentative de la société figée et gangrenée dans le pouvoir qui s'est imposée dans une extrême violence et s'est maintenu dans une oppression sourde. L'accès à la mémoire est devenu fondamental pour revenir aussi sur le drame originel que constitue la guerre civile des années 1930. Aussi, la mémoire est sans sollicitée, de manière explicite dans
Le Jardin des délices et La Cousine Angélique où l'histoire traumatique de l'Espagne récente est envisagée sans détour. Or, d'un point de vue psychanalytique, sans accès à cette scène originelle, impossible de pouvoir trouver la maturité. Aussi, les personnages des films de Carlos Saura qui ont accepté les largesses économiques que procurait la dictature, sont restés dans la régression au stade infantile, frustrés sexuellement, dans des situations éminemment incestueuses tandis que le pouvoir dévore ses propres enfants à l'instar de Cronos/Saturne dans la peinture de Goya.

"Peppermint frappé" de Carlos Saura © Tamasa "Peppermint frappé" de Carlos Saura © Tamasa


Mis bout à bout, tous ces films se répondent dans un enchaînement de logiques et de thèmes fascinants. L'une des hôtes de cet univers aux multiples visages est incarné par l'actrice Géraldine Chaplin, de
Peppermint frappé jusque Maman a 100 ans, jouant même plusieurs rôle à l'intérieur du même film, ou réapparaissant dans un film qui est la suite directe d'un film où elle était pourtant assassinée. La logique est bouleversée pour faire face aux incohérences du monde dans un esprit baroque outrancier qui se marrie pourtant très bien avec la psychologie la plus fine. Et le plus impressionnant encore est que Carlos Saura ait pu durant toute cette période réalisé presque chaque année un film, sur des sujets largement travaillés au scénario sans le moindre raté, avec une réinvention dans les mises en scène impressionnante. Il suffit pour cela de confronter Peppermint frappé à Stress es tres, tres : réalisé l' un après l'autre, on retrouve les thème du trio, de l'amitié et de l'amour mises à rude épreuve, sauf que les choix de mises en scène ne sont plus les mêmes. Et surprenant, le Noir & Blanc du second offre plus de portée documentaire que la couleur du premier. Carlos Saura se joue ainsi parfaitement des codes implicites du cinéma alors en cours durant cette décennie effervescente pour le renouvellement du cinéma mondial. C'est la force politique du cinéma de Saura : en ne l'étant pas ouvertement, son regard se partage universellement en venant questionner la mémoire intime de chacun en démysthifiant les lourds modèles des morales au pouvoir, que celui-ci soit militaire, religieux, économique ou de classe.

 

 

La Chasse
La Caza
de Carlos Saura
Avec : Ismael Merlo (José), Alfredo Mayo (Paco), José María Prada (Luis), Emilio Gutiérrez Caba (Enrique), Fernando Sánchez Polack (Juan), Violeta García (Carmen), María Sánchez Aroca (la mère de Juan)
Espagne, 1966.
Durée : 1h28

Peppermint frappé
de Carlos Saura
Avec : Géraldine Chaplin (Elena / Ana / la femme à Calanda), José Luis López Vázquez (Julián), Alfredo Mayo (Pablo), Emiliano Redondo (Arturo), María José Charfole (une enfant), Francisco Venegas (un enfant), Pedro Luis Lozano (un enfant), Víctor Manuel Moreno (un enfant), Ana María Custodio (la mère de Julián), Fernando Sánchez Polack (un patient)
Espagne, 1967.
Durée : 1h27

Stress es tres, tres
de Carlos Saura
Avec : Géraldine Chaplin (Teresa), Juan Luis Galiardo (Antonio), Fernando Cebrián (Fernando), Porfiria Sanchíz (Matilde), Charo Soriano (la femme accidentée), Humberto Sempere (Pablito), Fernando Sánchez Polack (Juan)
Espagne, 1968.
Durée : 1h34

La Madriguera
de Carlos Saura
Avec : Géraldine Chaplin (Teresa), Per Oscarsson (Pedro), Teresa del Río (Carmen), Julia Peña (Águeda), Emiliano Redondo (Antonio), María Elena Flores (Rosa), Gloria Berrocal (la tante)
Espagne, 1969.
Durée : 1h39

Le Jardin des délices
El Jardín de las delicias
de Carlos Saura
Avec : José Luis López Vázquez (Antonio), Francisco Pierrá (Don Pedro), Esperanza Roy (Nicole), Antonio Acebal (le jardinier), Alberto Alonso (Tony), Eduardo Calvo (un ami), Antonio Canal (un cadre), Lina Canalejas (la tante), Roberto Cruz (le valet), Ignacio de Paúl (un ami), Luisa Fernanda Gaona (une bonne), José Nieto (un cadre), Yamil Omar (le chauffeur), Mayrata O'Wisiedo (l'infirmière), Julia Peña (Julia), Luis Peña (un cadre), Marisa Porcel (une bonne), Porfiria Sanchíz (une voix), Charo Soriano (une actrice Luchy Soto)
Espagne, 1970.
Durée : 1h31

Anna et les loups
Ana y los lobos
de Carlos Saura
Avec : Géraldine Chaplin (Anna), Fernando Fernán Gómez (Fernando), José María Prada (José), José Vivó (Juan), Rafaela Aparicio (la mère), Charo Soriano (Luchy), Marisa Porcel (Amparo, une des bonnes), Anny Quintas (une des bonnes), Nuria Lage (Natalia, une des filles), María José Puerta (Carlota, une des filles), Sara Gil (Victoria, une des filles)
Espagne, 1973.
Durée : 1h38

La Cousine Angélique
La Prima Angélica
de Carlos Saura
Avec : José Luis López Vázquez (Luis), Lina Canalejas (Angélique), Fernando Delgado (Anselmo), Lola Cardona (la tante Pilar, jeune), María Clara Fernández de Loaysa (Angélique, enfant), Encarna Paso (la mère de Luis), Josefina Díaz (la tante Pilar, âgée), José Luis Heredia (Felipe Sagun), Pedro Sempson (le père de Luis), Julieta Serrano (la nonne)
Espagne, 1974.
Durée : 1h43

Elisa, mon amour
Elisa, vida mía
de Carlos Saura
Avec : Fernando Rey (Luis), Géraldine Chaplin (Elisa Santamaria, adulte / la mère d'Elisa), Ana Torrent (Elisa, enfant), Norman Briski (Antonio), Isabel Mestres (Isabel, la sœur d'Elisa), Arantxa Escamilla (Isabel, enfant), Jacobo Escamilla (un enfant), Francisco Guijar (le médecin), Joaquín Hinojosa (Julián)
Espagne, 1977.
Durée : 2h04

Maman a 100 ans
Elisa, vida mía
de Carlos Saura
Avec : Géraldine Chaplin (Ana), Amparo Muñoz (Natalia), Fernando Fernán Gómez (Fernando), Norman Briski (Antonio), Rafaela Aparicio (Maman), Charo Soriano (Luchi), José Vivó (Juan), Ángeles Torres (Carlota), Elisa Nandi (Victoria), Rita Maiden (Solange), Monique Ciron (Anny), José María Prada (José)
Espagne, 1979.
Durée : 1h34

 

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Durée totale du coffret : 13h06
Sortie France du DVD : 30 novembre 2015
Format : 1,66 – Couleur et Noir & Blanc
Langues : français, espagnol - Sous-titres : français.
Éditeur : Tamasa Diffusion
Bonus :
Court-métrage : « Calanda » de Juan Luis Bunuel (20’)
Entretien avec Carlos Saura (25’)
Bande-annonce
Galerie d’affiches et de photos

le livre « Carlos Saura par Marcel Oms » (168 pages)

 

 

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