Entretien avec Didier Boujard, fondateur de Meditalents

Depuis une décennie, l'association Meditalents fondée par Didier Boujard multiplie les rendez-vous des deux côtés de la Méditerranée pour soutenir et encourager les écritures de scénarios de films ainsi que les coproductions internationales comme autant de collaborations effervescentes et stimulantes.

Didier Boujard © Jean Mazel Didier Boujard © Jean Mazel
Cédric Lépine : Pouvez-vous rappeler votre parcours avant de fonder en 2012 Meditalents ?
Didier Boujard :
Après un début de parcours professionnel comme magistrat, j’ai participé à l’élaboration du COSIP [Compte de Soutien aux Industries de Programme créé en 1986] au CNC, puis ai intégré la Direction du Cinéma Canal+ où j’ai occupé diverses fonctions, dont, entre autres, la programmation cinéma, le suivi des projets des Canal+ en Suisse, en Belgique, en Espagne, le lancement de la vidéo à la demande, la création de Canal+écriture, la collaboration avec Équinoxe…
Après 9 années à Canal+, j’ai souhaité me lancer dans la production. J’ai produit les films Du bleu jusqu’en Amérique de Sarah Levy, La Confusion des genres d’Ilan Duran Cohen, Le Ventre de Juliette de Martin Provost, Toutes les filles sont folles de Pascale Pouzadoux, ainsi que No hay tierra sin due ño de Sami Kafati en coproduction minoritaire.
Le film La Confusion des genres d’Ilan Duran Cohen a été plusieurs fois nommé aux Césars et No hay tierra sin due ño de Sami Kafati a fait l’ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes.
Plus attiré par le développement, j’ai arrêté la production pour m’occuper d’Émergence avec Elisabeth Depardieu.
Puis je me suis attaché à créer et monter Meditalents.


C. L. : Est-ce que le nouveau contexte géopolitique des révolutions dans le monde arabe en 2011 a participé à créer cette nouvelle initiative de liens entre les cinémas méditerranéens porté par Meditalents ?
D. B. :
Non. Meditalents était né d’un désir antérieur d’abolir les frontières entre cinéastes de la Méditerranée à une époque où les créateurs du sud-méditerranéens étaient confrontés à de nombreux refus de visas et donc de circulation.
J’étais frustré à Émergence par une sorte « d’entre soi » privilégié, alors que nombre de cinéastes du Sud Méditerranéens se battaient avec leurs projets, dans la grande difficulté de pouvoir échanger sur leur travail afin de pouvoir enrichir leur création pour la faire émerger.
Or, il me semblait nécessaire que la création de nos voisins non-européens puisse se développer au niveau d’écriture et de réalisation permettant un accès à la diffusion, afin que leurs visions nous atteignent et nous enrichissent, cela grâce à des échanges entre auteurs, comme cela se pratique assidûment ici.
Houda Benyamina, que j’avais connue à Émergence, m’a soutenu dans ce désir, m’ouvrant alors les portes de 1000 Visages pour tenter de lui donner existence.
Nour-Eddine Saïl, que j’avais connu à Canal+ et qui était alors directeur du Centre Cinématographique Marocain et président de la Ouarzazate Film Commission, que nous sommes allés voir ensemble, Houda et moi, a, en 2010, tout de suite donné son accord pour nous accueillir à Ouarzazate lorsque les financements nécessaires à la mise en œuvre seraient acquis.


C. L. : Quelles furent les premières activités de Meditalents notamment avec les premiers Labs dès 2012 et leurs enjeux ?
D. B. : Mon objectif était de mettre en œuvre des laboratoires d’écriture de scénarios de longs métrages de cinéma développés par des cinéastes-auteur.trice.s méditerranéenn.e.s francophones issus des deux rives, afin qu’ils/elles puissent tou.te.s bénéficier de la dynamique de création que permet la multiplicité des échanges.
Cela permettait également aux auteur.trice.s de se créer un réseau artistique leur permettant d’échanger sur leurs sujets lorsque les actions, les personnages traversent les cultures méditerranéennes.
Le cinéma est un très bel outil de connaissance de l’autre au travers de la vision des cinéastes artistes qui mettent en scène des situations et des sentiments dont on peut percevoir alors l’universalité. Ainsi le cinéma apporte, par le traitement de l’intime et du social, la connaissance humaniste de l’autre et de l’environnement dans lequel il évolue. Cette perception émotionnelle et intimiste permet de sortir des clichés et de la peur de l’autre. Elle permet de s’en rapprocher.
Et puis beaucoup de nos amis cinéastes non-européens ont une sensibilité artistique remarquable qui doit être aidée à être connue.
Convaincre le CNC, trouver le partenaire qui rendrait viable le projet, discuter avec les Instituts Français Sud Méditerranéens, ainsi qu’avec les Universités marocaines pouvant potentiellement être intéressées, finaliser le programme du premier Lab en fonction des discussions en cours, tout cela a pris du temps…
Houda Benyamina et Jamila Ouzahir ont été présentes à mes côtés dans diverses démarches, approches, réflexions.
Grâce à l’accord de Nour-Eddine Saïl, le CNC nous a accordé son soutien.
CFI (France Media Monde), que nous avions approché, nous a donné un accord de partenariat, mais sous condition de travailler sur l’accompagnement de courts métrages.
Le CNC ne s’y opposant pas, nous avons lancé un premier appel à projets pour une résidence d’écriture de court métrage, ce dernier pouvant être en relation avec un projet de long métrage de cinéma à venir.
Cette première édition a accueilli des auteurs comme Karim Moussaoui ou Alaa Eddine Aljem.
En 2013, CFI s’étant retiré, sa mission ayant été ramenée à ses formations d’origine (Médias), et nos partenariats s’étant développés, nous sommes passés au long métrage cinéma.
Comme nous prenons les projets à leurs débuts, sous forme d’un premier traitement ou synopsis développé, afin d’aider l’auteur.trice à explorer tous les possibles de son film pour qu’il ou elle arrive à complètement définir et trouver son sujet en faisant ses propres choix de cinéaste, le temps de développement post-Meditalents, écriture et recherche de financements, est important.
Depuis 2013, les premiers films produits sont :
Mon tissu préféré de Gaya Jiji (Syrie) produit par Gloria Films (Laurent Lavolé), Cannes 2018, Un Certain Regard ;
Sofia de Meryiem Benm’Barek (France-Maroc) produit par Curiosa Films (Virginie Lacaze), Cannes 2018, Un Certain Regard ;
Until the End of Time de Yasmine Chouikh (Algérie) produit par Making of Production (Karima Chouikh), Annaba, IMA, Oman Films Festival entre autres ;

Afina de Yassine Marco Marroccu (Maroc-Italie) autoproduit, Torino et Marrakech Films Festivals.

Abou Leila d’Amin Sidi Boumediene (Algérie) produit par Thala Films (Yacine Bouaziz) et coproduit par In Vivo Films (Louise Bellicaud et Claire Charles-Gervais), Cannes 2019, La Semaine de la Critique ; nombreux festivals internationaux avec plusieurs prix importants.
Un fils de Mehdi Barsaoui (Tunisie-Italie) produit par Cinetelfilms (Habib Attia) et coproduit par DolceVita Films (Marc Irmer) et 13 Productions (Chantal Fischer), Venise et Toronto 2019, sélectionné dans de nombreux festival international avec une vingtaine de prix (meilleur acteur, meilleur film, prix du public, prix du jury etc.)
La Vie d’après d’Anis Djaad (Algérie-France) produit par Praxis Films (Jean-François Catton) vient de terminer sa post-production pour être présenté aux Festivals et sortir au cinéma fin 2021.


C. L. : Quels étaient alors vos premiers partenaires au niveau institutionnel et dans l’industrie du cinéma au début de cette aventure ?
D. B. : Nos premiers partenaires ont par conséquent été le CNC, CFI et la Ouarzazate Film Commission qui, elle, a pris en charge les frais d’accueil sur place.
Par la suite, au fur et à mesure des années, le CNC a augmenté son partenariat, le Centre Cinématographique Marocain a pu dégager une subvention, en plus de l’apport en prestations de la Ouarzazate Film Commission, la SACD nous a soutenu, les Instituts Français ont été de plus en plus présents par des prises en charge de billets d’avion ou par des subventions, l’Algérie, au travers de l’AARC puis du CADC, nous a accueilli, comme la Fondation Liban Cinéma à Beyrouth ou le Ministère de la Culture et les organisations d’auteurs et de producteurs d’Égypte… Enfin, notre mécène Dominique Marzotto a été de plus en plus présente à nos côtés et nous a permis de garder la tête hors de l’eau dans les moments les plus délicats.
En 2016, la Région Sud a accueilli l’une des trois sessions du Lab 2016. À la suite de quoi, nous avons créé en 2017 l’association Meditalents France dont le siège social est à Marseille.
Meditalents a depuis lors un pied de chaque côté de la Méditerranée avec :
- l’association fondatrice de Meditalents, Meditalents Maroc, présidée actuellement par la productrice marocaine Khadija Alami, après l’avoir été par la réalisatrice Maryam Touzani, toutes deux ayant été ou étant entourées de Conseils d’administration composés de la productrice Lamia Chraibi et de réalisateur.trice.s marocain.e.s renommé.e.s.
- l’association Meditalents France, présidée par Nella Banfi, qui avait une bonne connaissance de notre programme pour être venue comme intervenante à de nombreuses sessions avec sa grande expérience de productrice.
Khadija Alami et Lamia Chraibi sont très actives dans le soutien de Meditalents au Maroc, au Maghreb et au Moyen-Orient.
Nella Banfi est très active dans son soutien à Meditalents en France et en Italie.
Le partenariat de la Région Sud, avec laquelle nous avons pu développer une coopération cinéma-jeunesse en Région Tanger-Tetouan-Al Hoceima ainsi que le Forum de coproduction en Méditerranée, et tout dernièrement le Lab d’écriture documentaire, en plus du Lab d’écriture fiction, a permis de stabiliser Meditalents.


C. L. : Comment est apparu ensuite le désir de créer un forum de coproduction qui en est cette année à sa troisième édition ?
D. B. : C’est formidable de participer à des ateliers d’écriture. C’est encore mieux quand le film se produit ensuite.
En outre, la Région Sud a mis en place des Aides à la coproduction internationale, tout en mettant l’accent sur la Méditerranée avec l’organisation des événements « Méditerranée du Futur ».
C’est donc tout naturellement qu’avec la Région Sud associée à l’Institut Français, nous avons décidé ensemble de créer le Forum de Coproduction en Méditerranée. Rapidement, la Ville de Marseille s’y est associée.
Le Forum de Coproduction permet aux producteurs et auteur.trice.s invités, aux professionnels conviés, tous issus du nord ou du sud de la Méditerranée, d’échanger, d’éventuellement s’engager sur des coproductions, maintenant ou plus tard, à tout le moins de grossir leur réseau méditerranéen et peut-être de bâtir ensemble de futurs projets.
La préparation aux pitchs de leurs projets puis leurs présentations devant un jury professionnel pour concourir à la bourse d’aide au développement international offert par la Région Sud sont, quoi qu’il en soit, une très profitable expérience pour chacun.e pour évaluer la qualité de sa présentation et la réception de son projet.
Enfin, les producteur.trice.s ont l’opportunité de rencontrer les responsables de la Région Sud en charge des aides à la coproduction internationale qui peuvent être des opportunités de financement de tournage ou de post-production.
Ils ont également l’opportunité de rencontrer les responsables du studio de post-production Label 42 pour une éventuelle coproduction en Région Sud basée sur une post-production.
Cerise sur le gâteau, la Bourse d’aide de la Région permet aux projets qui la reçoive, d’avoir des ressources nouvelles pour mieux avancer dans le développement de leur projet.
Le film North West de Louisa Purino, primé par le jury du premier Forum a terminé son tournage pendant ce troisième Forum.
Le film La Nuit du verre d’eau de Carlos Chahine, primé par le jury du deuxième Forum part en tournage en septembre prochain.
Ce sont des résultats très encourageants pour nous.


C. L. : Quels sont les enjeux et les atouts d’installer ces forums de coproduction à Marseille ?
D. B. : Marseille a de tout temps été une ville phare de la Méditerranée, tant au niveau des échanges économiques que culturels.
Marseille fait rêver.
Après l’avoir peut-être un peu oublié par le passé, Marseille a pris grandement conscience de sa position privilégiée pour le cinéma, tant en termes culturels qu’économiques.
Les coproductions possibles avec les projets issus du voisinage Est (Italie, Grèce, Liban, Israël), Ouest (Espagne, Portugal), Sud (Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte), dont certains personnages ou certaines actions peuvent se situer à Marseille sont susceptibles de permettre à la Ville de les accueillir soit pour des jours de tournage, soit pour de la post-production, générant du travail tant pour les producteurs de Marseille, que pour les intermittents du spectacle, les industries techniques, les structures d’hébergement, de nourriture, de transport, etc.
Dans la phase de développement de ces projets, des auteur.trice.s de Marseille (comme de la Région Sud) peuvent être sollicité.e.s pour des consultations ou co-écritures.
Cela permet également aux auteur.trice.s de Marseille (comme de la Région Sud) qui développent un projet dont certains personnages ou certaines actions peuvent se situer ailleurs en Méditerranée, de rencontrer des auteur.trice.s et producteurs des pays concernés pour travailler avec eux, afin de donner de l’authenticité à leur écriture.


C. L. : Pouvez-vous parler des collaborations que Meditalents mène avec les festivals de cinéma ?
D. B. : Au Maroc, Meditalents a été régulièrement invité à tenir une session d’écriture soit au Festival National du Cinéma Marocain, soit au Festival du Court Métrage Méditerranéen, les deux se tenant à Tanger.
Cela a permis aux lauréat.e.s Meditalents de voir de nombreux longs métrages marocains ou des courts métrages de jeunes cinéastes méditerranéens et de rencontrer les invités professionnels de ces festivals, tout en travaillant sur l’écriture de leurs projets.
Cinemed à Montpellier nous a proposé en 2017 de venir participer aux Journées professionnelles pour rencontrer les équipes réalisateur.trice.s et producteur.trice.s invité.e.s, afin d’étudier ensemble les collaborations possibles.
Cela nous a conduit à accepter en 2019 la proposition de faire partie du Jury « Du court au long » et de donner comme prix une Résidence Meditalents. Nous sommes trois au jury, et par conséquent je ne suis pas seul à décider, il y a de vraies discussions, parfois très animées.
En 2019, le prix a été donné au réalisateur albanais Erenik Beqiri, dont le court métrage The Van avait été en sélection officielle à Cannes, pour son projet de long métrage After dark.
En 2020, il a été donné à la réalisatrice croate Sanja Milardovic, pour son projet de long métrage Greta.
Cette année, nous sommes en train de développer un partenariat avec le Festival d’Olbia en Sardaigne. Du 20 au 27 juin, la deuxième session du Lab long métrage fiction y sera accueillie. Ce sera l’occasion pour les lauréat.e.s de ce Lab de rencontrer de nombreux professionnels et de se nourrir des films projetés en sélection.
Ce partenariat a été engagé par Nella Banfi, très connue en Italie (comme en France) pour avoir été la productrice de Nanni Moretti et d’autres cinéastes italiens renommés pendant de nombreuses années.
Sur la base de ces différents partenariats, nous réfléchissons à d’autres possibilités d’association.


C. L. : Quels liens opérez-vous entre les Labs et les forums ? Ainsi, cette année, le grand gagnant Comme en coq en pâte de Mohammed Samir est issu d’une résidence d’écriture au sein d’un Lab lors d’une édition précédente.
D. B. : Effectivement, Comme un coq en pâte de Mohammed Samir est issu de la résidence 2020. Il est allé très vite dans son développement, accompagné par les intervenants Christophe Lemoine et Jamal Belmahi, ainsi que par sa productrice Claire Chassagne de Dolce Vita.
Un autre projet dans la sélection provenait de la résidence Meditalents 2017, The Sea needs to heave de Zain Duraie.
Lors de chaque appel à projets pour le Forum de coproduction, nous alertons les auteur.trice.s lauréat.e.s des résidences Meditalents passées afin que celles et ceux qui sont prêt.e.s. se portent candidat.e.s.
Ensuite, le jury du Forum est totalement libre de ses choix et aucun avantage n’est donné aux anciens « Meditalents » par rapport aux autres. De ce fait, nous sommes particulièrement fiers lorsqu’un projet « Meditalents » est primé par le jury.
Cela l’a été lors du premier forum lors duquel l’un des deux films primés était passé par notre Résidence : Commedia de Myriam El Hajj.


C. L. : Comment s’est déroulée cette nouvelle édition où le forum de coproduction a été associé à deux autres manifestations, à savoir Films Femmes Méditerranée, WarshatAflam et LPA ?
D. B. : Tout d’abord, cette semaine de manifestations professionnelles s’est déroulée sous protocole sanitaire strict avec des jauges strictes et une impossibilité pour les équipes et les participants de chaque manifestation de naviguer d’un événement à un autre, sous peine d’avoir à faire sortir tout le monde, de désinfecter, etc., ce qui était impossible, sauf à tuer les manifestations en les interrompant impunément.
En outre, cela nous a interdit d’ouvrir au public : ainsi, pour le Forum Meditalents, nous aurions pu imaginer d’ouvrir au public étudiant en cinéma et/ou cinéphiles les préparations au pitchs, les pitchs et les tables rondes. Cela n'a pas été possible.
Cela a cependant permis aux professionnels d’assister aux autres manifestations pour leurs événements qui les intéressaient, lorsqu’ils n’étaient pas pris par la manifestation qui les avaient invités.
Cela nous a aussi permis de nous roder ensemble pour préparer 2022.


C. L. : Dans le contexte actuel, quels sont selon vous les nouveaux défis de Meditalents pour les mois et années à venir ?
D. B. : Devant l’augmentation des manifestations Meditalents, nous devons structurer davantage l’association pour pouvoir faire face et trouver les financements nécessaires pour cela.
Avec une équipe plus forte, nous souhaitons développer nos partenariats européens, méditerranéens et régionaux afin d’enrichir nos diverses manifestations et coopérations pour apporter en chacune d’elle encore plus d’opportunités pour les auteur.trice.s et producteur.trice.s.
Ne jamais rester sur nos acquis, toujours tenter de nouvelles approches, s’enrichir en permanence.

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