Entretien avec Alexe Poukine, réalisatrice du documentaire "Sans frapper"

Le film documentaire "Sans frapper" réalisé par Alexe Poukine est actuellement accessible sur le site d'Arte et sera diffusé sur la chaîne le mardi 22 septembre à 0h05. Il y ait question de la violente banalité du viol qui se déroule le plus souvent dans le couple ou avec un ami proche... Une réflexion pudique et perspicace sur un tabou pour en finir avec la culture du viol communément admise.

Alexe Poukine © Isabelle Schapira Alexe Poukine © Isabelle Schapira
Cédric Lépine : Pouvez-vous expliquer vos choix de mise en scène où le texte écrit par Ada sur son expérience du viol, est lu et interprété par des comédien-ne-s  ?
Alexe Poukine :
Je pense que si j’avais dû réaliser Sans frapper aujourd’hui, je ne l’aurais pas fait de la même façon. On a commencé à travailler sur ce film dans un certain contexte politique. Le début du projet se situe deux ans avant que le Mouvement #MeToo prenne une dimension publique planétaire. Ainsi, au début de la réalisation du film, la conscience politique de la majorité des gens sur le sujet n’était pas la même qu'aujourd'hui. Lorsque j'ai commencé à parler autour de moi de l’histoire d’Ada, les réactions ont été souvent hyper dures et jugeantes vis-à-vis d'elle. Je ne voulais pas lui demander de raconter son histoire face caméra parce que j'avais peur que les retours du public soient très violents pour elle. Le temps que le film sorte, la parole des victimes de viols avait beaucoup changé de statut.
J’ai fait ce film parce que je pensais qu’il était difficile de se mettre à la place des victimes de viol car beaucoup de personnes croient que l’on mérite ce que l’on vit. Nous sommes vraiment encore sous le régime de la méritocratie et personne n'a envie de croire qu’une telle histoire pourrait lui arriver. En concertation avec Ada, j'ai choisi un dispositif qui permette aux spectateurs de se mettre dans sa peau à elle. J’ai ainsi demandé à Ada d’écrire un texte afin de le faire jouer par d’autres personnes, parce que nous croyions toutes les deux au côté performatif du jeu. C'est souvent en apprenant les mots d’Ada que les interprètes se sont mis à la comprendre.
Si j’ai choisi de filmer chacun.e des 14 interprètes chez elle-lui et non pas devant un fond blanc, c’est parce que les viols ont lieu la plupart du temps chez les victimes ou chez les agresseurs-ses. Pendant des décennies, on a dit aux femmes qu’elles étaient plus en sécurité à la maison alors que c'est justement l’espace qui est censé les protéger qui est dangereux. Finalement, pour être en sécurité, il vaut mieux être dehors que dedans. Le cadre fixe exprime aussi cette situation d’enfermement.


C. L. : Comment avez-vous travaillé avec vos interprètes devant la caméra ?
A. P. :
Les contraintes de production ont beaucoup déterminé des choix qui n’étaient pas seulement artistiques. Je ne disposais que de 15 jours de tournage, je ne pouvais filmer que 28 personnes et nous en avons contacté une centaine. Au début, je ne pensais prendre que des comédien-ne-s professionnel-le-s. Mais je me suis rendu compte que les personnes qui n’avaient pas subi de viols avaient parfois – comme c'était mon cas avant de rencontrer Ada – une représentation très archétypale de ce qu’était un viol : une agression commise la nuit par un psychopathe armé. J’ai décidé de partir de ce cliché pour mieux le déconstruire au fur et à mesure du film. Si j'avais commencé le film avec mon point de vue actuel, je crois que je n’aurais emmener personne avec moi. Je voulais essayer de travailler sur nos représentations en partant du point de vue initial du spectateur lambda – s'il existe... – plutôt que faire un film pour une communauté réduite de féministes aguerries.

J’ai donc très vite cherché des personnes qui avaient un rapport particulier avec le viol, qu’elles l’aient subi ou imposé, qu’elles soient policier-ère-s, psychologues, avocat-e-s, etc. Nous avions ensuite quatre heures en tout et pour tout pour chaque personne comprenant l’installation, l’interprétation et l’entretien. Je pense que ce qui nous a aidé, c’est que nous avons tourné juste au moment où l’affaire Weinstein éclatait, ce qui fait qu’il y avait une urgence de la part de beaucoup de personnes à parler. Trois de mes meilleures amies sont dans le film, j’avais seulement bu un café avec certaines et je connaissais à peine l’histoire de toutes les autres.

La révélation et la médiatisation de l’affaire Weinstein a certes libéré la parole des victimes de viol mais l’a aussi légitimée dans l’urgence du témoignage. Au montage, j’ai bien évidemment enlevé beaucoup de choses pour protéger les aveux de chacun. La seule indication que j’ai donné à mes interprètes consistait à s’adresser à moi comme si j’étais leur sœur ou quelqu’un de la police. Il fallait aussi des interprètes capables de jouer assez bien pour que l’on puisse écouter ce qu’ils/elles disaient et assez mal pour que leur jeu ne devienne pas une performance d’acteur-rice. En effet, j’avais peur que le dispositif cache le sujet du film. J’ai demandé à chacun d'interpréter une partie précise du texte en fonction de ce que je savais ou avais cru comprendre de leur parcours ; j'espérais que des ponts se créeraient entre l'histoire d'Ada et la leur. Ainsi, le chapitre sur la plainte, je l’ai donné à jouer à des policières. Le passage sur le viol, je l’ai donné à lire à une jeune fille qui avait l’âge d’Ada au moment des faits mais qui n’avait pas été victime d’un viol. Les premiers chapitres sont lus par des comédiennes professionnelles.
"Sans frapper" d'Alexe Poukine © DR "Sans frapper" d'Alexe Poukine © DR


C. L. : Vous réalisez ainsi un portrait puzzle d’Ada qui, elle, reste en hors-champ, à travers les visages et les témoignages de chaque personne devant la caméra.
A. P. :
En effet, c’est aussi la raison pour laquelle nous avons décidé avec ma monteuse de ne pas marquer de distinctions entre le récit d'Ada et les témoignages personnels de ceux qui l'interprètent. Car pour moi, il ne s’agit pas seulement d’une histoire individuelle mais d’une histoire politique. C’est la même histoire avec de multiples variations et le film aurait pu s’appeler Une sale histoire si Jean Eustache n’avait pas déjà choisi ce titre.
Il était essentiel pour moi qu’il y ait des personnes devant la caméra de différents âges, sexes, origines, etc. Je me suis rendu compte que moi-même je ne projetais pas la même chose lorsque le texte était dit par un homme ou par une femme, une personne blanche ou noire, etc. Ça m'a obligée à réfléchir aux représentations sexistes et racistes inconscientes que je n'avais pas encore identifiées chez moi. Ainsi, dans le film, un homme succède à une femme en lisant le même texte mais rares sont les personnes à s’en rendre compte, ce qui prouve bien qu’un témoignage d’un homme et une femme n’est pas reçu de la même manière.
J’aurais aimé qu’il y ait autant de femmes que d’hommes dans mon film pour libérer leurs propres paroles. Je pense que #MeToo est merveilleux et nécessaire mais que la seconde étape consiste à donner la parole aux hommes qui ont commis des viols, parce qu'ils doivent maintenant se confronter à leurs actes. Si les hommes n'engagent pas un travail de fond pour déconstruire les représentations qui légitiment à leurs yeux les agressions qu'ils commettent, le nombre de viols ne diminuera pas. La plupart des hommes qui commettent des agressions sexuelles ne sont pas des pervers ou des sadiques, ce sont des personnes qui considèrent la sexualité comme quelque chose d'unilatérale, comme un type de domination, ce que notre société patriarcale les encourage aussi à croire. Pendant le montage, quelqu'un m’a dit que je ne pouvais pas laisser le témoignage des auteurs de viol car leurs paroles étaient trop banales. Justement, c’est cette banalité qu’il faut souligner.


C. L. : Après la projection de votre film, est-ce que le témoignage des hommes parmi le public a pu se libérer ?
A. P. :
J’ai été face à deux types de réactions très opposées chez les hommes. Certains hommes m’ont écrit ou sont venus après la projection pour me dire qu’ils allaient rappeler quelques personnes avec qui ils avaient eu des relations plus jeunes alors qu’ils étaient coupés des désirs ou des besoins de leurs partenaires. Je trouve important qu'ils réussissent à mettre le mot « viol » sur ce qu'ils ont commis, parce que l’on pense toujours que le violeur, c’est l’autre. Ce qui est difficile, mais important, c'est d'essayer d'accueillir cette parole sans pour autant minimiser la portée des actes commis.

La seconde catégorie de témoignages masculins consiste à dire que les hommes ont toujours des pulsions irrépressibles et c’est là des schémas de pensée qu’il faut déconstruire mais qui sont malheureusement encore trop présents.


C. L. : Cela provient en effet de représentations de l’amour dans les médias avec des rôles spécifiques dévolus à chaque genre.
A. P. :
Nous pourrions en effet parler durant des heures de la manière dont on représente traditionnellement l’amour et comment les femmes sont éduquées à n’exprimer aucun désir sexuel. Ce qui fait que les hommes doivent deviner si les femmes ont envie ou non. Comme aucun mot n’est mis sur rien sous la forme d’un énorme no woman’s land, cela conduit aussi aux confusions les plus graves. Les femmes sont en effet élevées à minauder et lorsqu’elles expriment un vrai non, celui-ci n’est pas pris en considération.
"Sans frapper" d'Alexe Poukine © DR "Sans frapper" d'Alexe Poukine © DR


C. L. : Vous avez dit, après la projection de votre film, que le consentement n’est pas suffisant si la question du désir était évacuée : pouvez-vous rappeler cette idée importante dans les relations entre personnes ?
A. P. :
Tout d’un coup, tout le monde s’est mis à parler de consentement sans aborder le problème de fond. À propos du viol d’Ada, certaines personnes me disent qu’elle n’a pas dit non : mais est-ce qu’elle a dit oui ? Jamais elle n’a dit oui ! Attendre qu’elle dise non, c’est un peu comme si l’on considérait que les femmes étaient a priori d’accord et qu’il fallait qu’elles émettent clairement un refus pour qu’on ne les pénètre pas. En termes de représentations, c’est tout de même assez tordu ! C’est pourquoi il est essentiel que les femmes parlent de leurs désirs plutôt que de leur consentement.
Pour moi, le consentement est le minimum du minimum dans la communication autour d’une sexualité partagée. Il faut vraiment que deux personnes soient désirantes. Et le désir doit être graduel, réaffirmé dans chacun des gestes que l’on pose vis-à-vis de l’autre. Et ce n’est pas parce que l’on a accepté tel geste sexuel un jour que l’on en a forcément encore envie le jour suivant : un tiers des viols se déroule au sein des couples. Et aux personnes qui disent que la personne violée n’a pas dit non, je réponds que le langage passe aussi et surtout par le corps. Si une personne regarde le plafond et reste complètement inerte alors que vous êtes en train d’avoir une « relation » sexuelle, on peut aussi comprendre que cela veut dire « non », du moins que c’est l’opposé du oui.
Comme le dit Ada dans son texte, il y a une différence nette entre responsabilité et culpabilité : on peut aller en prison pour avoir violer quelqu’un mais pas parce que l’on a accepté un dîner auquel on n’avait pas envie de se rendre. Mais, sans faire reposer toute la responsabilité sur les femmes, je pense que celles-ci doivent apprendre à s'écouter et à suivre leurs intuitions et leurs désirs. Nous sommes encore trop éduquées à être polies, mignonnes et à considérer que le plaisir de l’autre est plus important que le nôtre. Ce qu'Ada raconte est symptomatique : elle sait que quelque chose cloche avec ce garçon, mais elle reste encore un peu pour ne pas le vexer. En ça, nous avons une responsabilité, on doit se ré-éduquer. Je pense notamment au geste d’Adèle Haenel quittant la cérémonie des Césars : comme elle, il faut partir sans attendre que l’on nous autorise à le faire.


C. L. : Récemment sont apparus deux films qui parlent de sexualité féminine, produits en Belgique et sont réalisés par des femmes : votre film et Mon nom est clitoris de Daphné Leblond et Lisa Billuart Monet. L’industrie du cinéma français portée essentiellement par des hommes ne manifesterait pas un tabou incommunicable sur ce thème ?
A. P. :
Il est possible que l'industrie du cinéma français étant plus puissante, elle soit aussi plus conservatrice qu'en Belgique. La première fois que j’ai demandé une subvention pour ce film auprès d'une commission française, on m’a dit que mon sujet était lugubre. On m’a aussi demandé pourquoi je ne faisais pas plutôt un film sur un « vrai » viol : autrement dit, un viol commis par un inconnu dans la rue. Ce que j’ai vu de la cérémonie des Césars m'est aussi apparue comme une démonstration en bonne et due forme de la culture du viol. J'ai eu honte d’être Française.

Mais, malheureusement, le sexisme et la culture du viol font partie d'un système global, et la Belgique n'en est pas exclue. Un journaliste belge a par exemple écrit que j’avais fait un film sur un « viol consenti ». Lorsque je lui ai dit qu’il s’agissait d’un oxymore, il m’a proposé d'aller lire des livres. La bêtise n’est pas un monopole français !

En tout cas, auparavant, on pouvait peut-être croire que le sexisme était naturel mais à présent on est obligé de se positionner. De nos jours, ceux qui défendent ce que le patriarcat fait de pire, sont obligés de l’assumer en tant que tel.

 

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Sans frapper
d’Alexe Poukine

Documentaire
84 minutes. Belgique, 2019.
Couleur
Langue originale : français

Avec : Conchita Paz, Epona Guillaume, Aurore Fattier, Marijke Pinoy, Marie Préchac, Sophie Sénécaut, Anne Jacob, Tristan Lamour, Noémie Boes, Maxime Maes, Yves-Marina Gnahoua, Tiphaine Gentilleau, Séverine Degilhage, Laurence Rosier
Et la participation de : Adam Amir, Barbara De Naeyer, Maïa Descamps, Stéphanie Jaquet, Sloane Kersusan, Matti King, Nathalie Kumps, Edouard Leport, Françoise Leroux, Eliette Makhloufi, Lorie Second, Jean-Louis Simoens
Scénario : Alexe Poukine
Texte : Ada Leiris
Images : Elin Kirschfink
Montage : Agnès Bruckert
Son : Bruno Schweisguth, Marie Paulus
Assistante réalisation : Coline Grando
Régisseur : Gabriel Pinto Monteiro
Assistant montage : Sami Cuzin
Montage son : Bruno Schweisguth
Mixage : Rémi Gérard - Empire Digital
Étalonnage : Miléna Trivier
Producteur délégué : Cyril Bibas – CVB
Assistants de production : Jeanne Humbert, Marc Jottard
Administrateur de production : Saïdou Diallo
Promotion & diffusion : Philippe Cotte, Claudine Van O, Alice Riou, Florence Peeraer
Responsables technique : Frédéric Leroy, Stephan Samyn, Salvatore Fronio – CVB
Production : Centre Vidéo de Bruxelles – CVB - Michel Steyaert / Alter Ego Production
Productrices exécutives : Cécile Lestrade, Elise Hug
Assistante de production : Sonia Ben Slama
Coproduction : Centre de l’Audiovisuel à Bruxelles – CBA
Producteur associé : Javier Packer-Comyn / TAKE FIVE
Producteurs associés : Gregory Zalcman, Alon Knoll / RTBF Télévision belge – Unité Documentaire
Productrice associée : Annick Lernoud
Chargé de production : Philippe Antoine

Ce film a été développé dans le cadre de l'Atelier d'écriture CVB/SCAM.Avec l'aide du Centre du Cinéma et de l'Audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles.Avec le soutien du Centre National de la Cinématographie et de l’Image Animée,de la PROCIREP - Société des Producteurs & ANGOA, du programme d'entreprise de Ciclic-Région Centre-Val de Loire, de Bip TV, du Tax Shelter du Gouvernement Fédéral belge.

 

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