Entretien avec Solène Dumas, artiste de l'exposition "Les Marques de l’identité"

Du 22 septembre au 4 octobre 2020 au centre d'art 59 Rivoli à Paris, se tient l'exposition "Les Marques de l'identité" réalisée par Solène Dumas, Valérie Etterlen et Coralie Lhote, ces trois artistes amenant leur univers créatif, leurs problématiques et leurs moyens d'expression autour d'un thème commun.

bandeau-internet-paris
Cédric Lépine : Intègres-tu dans ton travail l’histoire de la représentation obstétrique et médicale des organes sexuelles du point de vue masculin qui s’est développée surtout au XIXe siècle et qu’incarna dans l’art Gustave Courbet avec L’Origine du monde ?
Solène Dumas :
Je me suis beaucoup documentée car l’histoire médicale met en avant la problématique actuelle de la construction de genre complètement biaisée. Car le milieu médical considère depuis très longtemps que les femmes sont défaillantes, toujours malades, considérées comme des objets et ne sont pas respectées comme des personnes à l’égal des hommes. L’histoire qui raconte comment le corps médical s’est approprié le corps des femmes et plus récemment le corps des personnes transgenres est très intéressante pour appréhender et saisir la structure de la société actuelle habitée par de nombreux stéréotypes de genres.
Je lis beaucoup de livres sur le féminisme et sur la transidentité, ce qui me permet de me rendre compte à quel point la vision de la société sur la femme et son anatomie est dépendant du point de vue anthropologique masculin.


C. L. : Ce qui peut surprendre c’est que pour construire une représentation hyper réaliste d’une vulve, tu utilises par exemple des objets minéraux.
S. D. :
Si j’en viens à utiliser des minéraux pour créer de la texture c’est parce que lorsque je découvre par hasard un objet, je pense immédiatement à son utilité première comme un outil ou comme une insertion dans une œuvre. Dans ce cas précis, le sens pratique prime sur la symbolique du minéral dans la représentation d’un sexe. Je cherche effectivement à reproduire certains effets comme les plis de la peau, un certain grain au niveau des lèvres ou des testicules. Je sais par expérience que c’est toujours plus réaliste lorsque l’on fait de l’impression qu’avec un outil manufacturé.
Je ne fais pas de moulage. Précisément, un moulage consiste à tirer un exemplaire d’un moule : ce qui signifie que l’on a pris une empreinte de quelqu’un ou de quelque chose. Dans le milieu artistique et militant actuel, il existe de nombreux moulages de sexes. Or, ce n’est pour ma part pas du tout mon processus : je prends des photos sous différents angles de sexes avec une précision scientifique. Ensuite, à partir de ces photos, je resculpte des sexes en prenant de la terre pour reconstruire de A à Z.
Dans ma façon de modeler les sexes, il est important de comprendre exactement comment ils sont faits. Par exemple pour une vulve, je commence par plusieurs couches : l’hymen, le bouton du clitoris, les petites lèvres puis les grandes lèvres. La reconstruction se fait ainsi morceau par morceau. En variant les volumes sur un endroit ou un autre, je peux plus ou moins faire ressortir une anatomie dite masculine ou dite féminine et révéler leurs correspondances. Cela me permet d’aborder l’anatomie des personnes intersexes en variant les curseurs anatomiques alors que je n’ai pas eu de modèles intersexes, à mon grand regret. Grâce aussi à mes lectures, je connais les variations anatomiques que je peux me permettre de représenter pour sculpter d’autres sexes. Pour cette raison aussi, je me retrouve avec des sexes très différents car je ne me contente pas de représenter à l’identique un modèle en photo.
Il est vrai aussi qu’habituellement dans l’imaginaire la sculpture revient à tailler dans la matière. Alors que je prends de la porcelaine qui a la forme d’une pâte plastique, comme de la pâte à modeler.


C. L. : Cette démarche qui consiste à reconstituer étape par étape un sexe pour comprendre une identité de genre de l’intérieur est quasi démiurgique.
S. D. :
En effet et d’ailleurs je suis animée par le fait de vouloir comprendre autant à l’échelle de l’évolution humaine qu’individuelle avec les conséquences hormonales sur le corps. Je soupçonne un lien entre la forme par exemple d’un pénis et un événement dans l’histoire de l’enfant, devenu adolescent et adulte. Je vois bien aussi qu’il y a des liens entre cette morphologie et le caractère d’une personne. La complexité d’une personne est ainsi présente à travers l’anatomie de son sexe.
En revanche, chacune de mes œuvres ne correspond pas à une personne en particulier. J’ai des modèles que je photographie, des témoins dont je recueille l’histoire et parfois les deux peuvent être la même personne. Je ne vais pas forcément utiliser le témoignage avec le modèle qui m’a inspiré l’œuvre. Je mets une vraie distance entre mes modèles et mes œuvres. Ils me donnent de la matière pour pouvoir recréer des œuvres. Cette distance est d’autant plus importante qu’elle permet de protéger les modèles par l’anonymat et pour moi, ce serait trop épuisant émotionnellement.

"Les Marques de l'identité" par Solène Dumas © DR "Les Marques de l'identité" par Solène Dumas © DR

C. L. : Si tes œuvres ne sont pas des portraits de personnes, peut-on voir dans l’ensemble de tes œuvres le portrait d’une époque avec ses problématiques ?
S. D. :
Forcément les préoccupations actuelles m’habitent et en cela mon expo constitue le portrait d’une époque. En même temps, je souhaite réajuster et apaiser tout le monde. J’avais à l’origine de ce projet plusieurs problématiques dont la volonté de représenter des vulves. J’ai ensuite souhaité la diversité des sexes et pour cela les pénis sont apparus. Cependant, qu’il s’agisse de la sculpture ou du dessin, le pénis prend plus de place et se trouve plus agressif par tout ce qui lui est associé d’érotisme et de diverses images. Ainsi, dans mon souci de représentativité, j’en suis venue à vouloir amoindrir la présence des pénis, aussi bien dans leurs proportions que dans leur exposition. Quand je monte mon expo, je fais attention à ce que les pénis ne soient pas plus présents que les vulves, aussi pour équilibrer la visibilité actuelle dans la société.
Alors c’est vrai que dans la manière de monter mon exposition et de créer, je suis impactée par la société actuelle encore très phallocentrée. C’est pourquoi j’ai cette envie et ce besoin de remettre sur un pied d’égalité, ce qui me conduit à réduire la présence de pénis, ce qui me peine. D’ailleurs, je suis confrontée à l’envie de mes modèles masculins cisgenres qui souhaitent envoyer les photos de leur sexe en érection qui symbolisent leur désir, leur sexualité et leur domination, or ce n’est pas du tout ce que je cherche à représenter. Il s’agit aussi de casser ce mythe de la virilité selon lequel le sexe ne peut être qu’en érection, ce qui fait énormément de mal à beaucoup d’hommes qui ne se reconnaissent pas dans ces représentations traditionnelles.
Dans cette exposition, je ne souhaitais pas pousser la réflexion sur le corps comme objet de désir et plaisir mais autour de la problématique de l’acceptation de son corps. Je souhaite ainsi décorréler l’anatomie sexuelle de la sexualité. Pour moi, la sexualité n’est que l’aboutissement de l’appréciation de la personne dans la globalité de son être. Ce qui m’importe c’est d’accéder à la compréhension globale de la personne, dans sa construction d’identité de genre, de sensibilité, de valeurs.
Dans mon travail artistique plus large, il m’importe de pouvoir comprendre par l’anatomie, non seulement l’évolution d’une personne mais aussi l’évolution de l’être humain : il s’agit de comprendre comment l’anatomie va impacter sur l’évolution et inversement.
En reconstituant par mes créations des vulves et des pénis qui ont de nombreux points communs dans la richesse de leurs zones innervées, j’accède à une compréhension précise de la sexualité. Si plus tard dans un imaginaire utopique, la sexualité n’était plus phallocentrée, où la pénétration ne serait plus l’enjeu de la sexualité, et une reproduction qui ne soit plus naturelle, il serait possible que l’appareil génital évolue autrement.
Auparavant, la sexualité des femmes n’était acceptée que dans une finalité reproductive : les sensations de plaisir au niveau génital étaient stigmatisées par le milieu médical. Dans cette réflexion de l’évolution, nous pourrions très bien imaginer que l’anatomie féminine puisse évoluer. A contrario, pour compléter mon cheminement de pensée, une de mes modèles, une femme transgenre, s’est faite construire une vulve il y a vingt ans. C’est fascinant de constater qu’elle a réussi à reconnecter des nerfs et avoir des sensations de plaisir à des endroits où elle n’était pas sensée en avoir. Il est ainsi intéressant de se demander comment le sexe féminin peut évoluer si l’on permet aux femmes de se reconnecter et de prendre conscience de leur anatomie et de leurs sensations. Je suis persuadée que nous avons une influence individuelle dans l’évolution de notre propre corps : nous sommes capables de développer des maladies et de les soigner par des attitudes et des façons d’être. De même, en autorisant aux hommes à avoir du plaisir autrement que par la seule pénétration, à travers notamment des orgasmes prostatiques, ils peuvent développer une anatomie différente. Je rêve que cela entraîne alors une évolution différente de l’ensemble de la société.


C. L. : Quelles ont été les directives générales que vous vous êtes données, toutes les trois en tant qu’artistes sur cette exposition, alors que vous œuvrez indépendamment les unes des autres ?
S. D. :
Nous avons tout d’abord affirmé notre volonté de travailler sur l’identité : comment on affirme cette identité, comment on l’exprime. Quand la nécessité de constituer un groupe d’artistes au 59 Rivoli s’est présentée, j’ai contacté Coralie parce qu’il était évident pour moi de travailler avec elle, en raison de nos similitudes sur nos façons d’appréhender notre travail plastique. En outre, notre langage esthétique a des références organiques proches. Valérie a, quant à elle en tant qu’illustratrice, une vision très différente en faisant beaucoup de parallèles entre l’homme et les animaux. Moi aussi dans mes sculptures je fais apparaître de l’animalité dans mes représentations humaines avec les fausses fourrures et le cuir. J’avais alors très envie de l’intégrer à cette exposition pour voir comment elle allait intégrer cette question de l’identité. Elle nourrit ses réflexions à partir des souvenirs sur l’enfance, ce qui rejoint mon travail qui porte sur un être qui est le résultat de l’enfance qu’il a vécue. « Les Marques de l’identité », le titre de l’exposition, constitue alors vraiment la ligne directrice de notre travail à chacune.
Dans le monde artistique, il y a actuellement plus de femmes qui travaillent la question du corps pour se réapproprier cette thématique. Vu la société actuelle, le travail que Coralie ou moi réalisons, s’il avait été pris en charge par un homme, serait très mal venu parce que l’on aurait tout de suite l’impression d’y voir derrière de la perversité. Ainsi, sur cette question du travail artistique sur le corps et les sexes, c’est beaucoup plus évident pour une femme de s’autoriser à le faire parce que nous devons reprendre notre place dans les espaces publics. J’espère qu’à un moment les hommes pourront montrer qu’ils sont déconstruits et qu’ils partagent une vision bienveillante sur ces thèmes afin de pouvoir enrichir la scène artistique d’une diversité de points de vue. 
Avec Valérie, nous nous sommes rencontrées sur le off de START (foire d’art contemporain de Strasbourg) et nous avons beaucoup aimé le travail de l’une et de l’autre. Lorsque j’ai monté ma galerie d’art associative, il était évident pour moi de l’avoir dans mon équipe car je savais qu’elle allait faire un excellent travail de commission. Coralie a été l’une de nos premières artistes que nous avons exposée. Nous avons ainsi déjà travaillé ensemble autour de l’exposition de Coralie.
"Les Marques de l'identité" par Solène Dumas © DR "Les Marques de l'identité" par Solène Dumas © DR


C. L. : Quelles seront les médiations proposées durant l’exposition ?
S. D. :
Le toucher pour moi de par mon métier et ma pratique de la céramique est très important. Il y a quelques années j’ai proposé bénévolement des cours à des personnes non voyantes car je trouvais intéressant de travailler avec eux. J’avais alors l’envie de monter une exposition avec la possibilité de toucher les œuvres parce que je suis frustrée dans les expositions de ne pas pouvoir toucher. Toucher et porter ces œuvres permettra d’appréhender la diversité de ces œuvres qui ont des textures, des poids, des comportements, des gravités très différent-e-s. Il est essentiel de pouvoir proposer des temps de médiation vont pouvoir voir et prendre en main les œuvres qui sont d’ailleurs toutes très douces et qui ont un aspect de « doudou ». D’ailleurs les œuvres seront au sol et les personnes devront s’accroupir pour pouvoir les voir au plus près. Les témoignages seront également inscrits au sol. Cette position favorise le spectateur à partager une certaine intimité avec l’œuvre avec d’autres sens mobilisés.
Je considère mes sculptures comme des petits êtres et je trouve essentiel que les enfants puissent les appréhender et découvrir ainsi l’anatomie sexuelle en la décorrélant de la sexualité. L’enfant doit pouvoir grandir en ayant différentes représentations d’anatomies, ce qui lui permettra ainsi d’accepter sa singularité.
Découvrir les œuvres par terre revient à faire revivre le plaisir enfantin de la découverte. Souvent, les œuvres dans les expositions sont à la hauteur des adultes : ainsi à terre, les enfants ne seront pas discriminés et tout le monde sera obligé de se mettre au même niveau.


C. L. : L’exposition à destination des enfants répond-elle au tabou encore présent dans les écoles de représenter les organes sexuels humains ?
S. D. :
Dans la posture des adultes envers les enfants, il y a toujours un tabou quand on parle du corps et de l’anatomie sexuelle. La transmission devient dès lors compliquée. Les adultes évitent d’en parler et les enfants et adolescents vont chercher à répondre à leurs questions ailleurs, notamment sur Internet. Je pense qu’il y a une clé à tout cela qui consiste à apprendre le consentement et l’intimité aux enfants. Une fois cette clé transmise, on peut ouvertement et facilement parler de tous ces thèmes. Un enfant est capable d’entendre et de poser les bonnes questions s’il sent qu’il n’y a pas de gêne et que c’est le bon moment pour lui. À un enfant qui vient voir l’exposition, je ne vais jamais lui transmettre des informations s’il ne me pose pas de questions. J’estime qu’il ne me posera les questions adaptées en fonction de sa maturité.


C. L. : Peut-on voir une démarche militante dans le souci de représenter une diversité des sexes pour lutter contre la normalisation et l’intolérance ?
S. D. :
Tout à fait ! Il s’agit clairement de faire comprendre aux enfants mais aussi aux adultes qu’il existe différentes anatomies. Il est essentiel de donner une visibilité aux personnes intersexes car actuellement il y a plus de 1,5% de personnes qui naissent intersexes. Les chirurgiens obligent encore actuellement les parents à choisir un sexe pour leur enfant et à faire une opération chirurgicale pour mettre en concordance les organes et le sexe choisi, ce qui est en soi une mutilation. On peut naître et garder son organe génital intersexe : ce n’est que la personne concernée une fois adulte qui devrait pouvoir décider de son genre et de son anatomie. Dans certaines cultures, être intersexe est pleinement reconnu et accepté comme tel. Au final, est-il nécessaire de connaître l’anatomie intime d’une personne et comment il se place sur le curseur du genre, pour s’intéresser à l’individualité de chaque être ?

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.