Entretien avec Pierre-Henri Gibert, réalisateur de la série "L'Image originelle"

"L'Image originelle" est une série documentaire réalisée par Pierre-Henri Gibert dont chaque épisode de 26 minutes est consacré à un cinéaste et à son rapport à son premier film. La série est diffusée du 19 au 23 novembre 2018 sur Ciné+ Club et comporte cinq épisodes : Xavier Dolan, Michel Ocelot, David Lynch, Lars von Trier et Olivier Assayas.

Pierre-Henri Gibert (à gauche) et David Lynch (à droite) © DR Pierre-Henri Gibert (à gauche) et David Lynch (à droite) © DR


Cédric Lépine : Quel était votre objectif en réalisant cette série documentaire ?
Pierre-Henri Gibert :
C'est le pari de voir dans le premier film l'expérience de la plus grande intensité pour un cinéaste. Les réalisateurs de premier film que j'ai interviewés sont alors traversés par une véritable fièvre, changeant à jamais la vie de chacun. C'est étrange car ils se révèlent aux autres à travers leur film mais aussi à eux-mêmes. Souvent, leurs films sont réalisés dans des conditions de production très précaires, qui les repoussent sans cesse dans leurs propres retranchements. Leur extraordinaire détermination à ce moment-là me fascine. Qu'est-ce qui prédestinait ainsi David Lynch à consacrer cinq ans de sa vie dont trois ans de tournage à la réalisation d'Eraserhead ? Il a dû vivre pendant ce temps dans le décor qu'il a construit lui-même et cette réalisation lui a coûté son divorce. Toute la famille de Lynch lui demandait d'arrêter ce film pour le bien de tous, mais David Lynch n'a pas pu s'empêcher d'aller jusqu'au bout. Cette détermination nous interroge tous.
Autour de la série documentaire Image originelle, je souhaitais concrétiser trois objectifs : découvrir l'aventure du premier film des grands maîtres du cinéma qui ont commencé modestement dans des conditions très incertaines, commencer à lire l'œuvre à venir dans le premier film à travers différents éléments clés selon l'idée de Truffaut que toute la filmographie d'un cinéaste s'y trouverait. Dans un premier temps je trouvais cette remarque truffaldienne excessive mais au fur et à mesure de la réalisation des épisodes je me suis rendu compte à quel point elle pouvait être extrêmement pertinente. Cela fonctionne aussi pour des cinéastes qui semblent faire des virages à 180° degrés d'un film à l'autre. Il existe une véritable aimantation entre les films. Certains cinéastes disent d'ailleurs qu'ils font toujours le même film : si leurs films sont différents, cela n'empêche pas au sillon qu'ils creusent de se poursuivre, même pour Assayas qui cherche à se confronter à des éléments différents pour éprouver la difficulté. Quant au troisième objectif que je m'étais fixé avec cette série, il repose sur une citation d'Albert Camus : « Une œuvre d'homme n'est rien d'autre que ce long cheminement pour retrouver par les détours de l'art les deux ou trois images simples et grandes sur lesquelles le cœur, une première fois, s'est ouvert. » C'est l'idée qu'il y a finalement une chose inconsciente, une image, des sensations, une chaleur... que les cinéastes ne cessent d'essayer de capter dans leurs réalisations. Certains cinéastes comme ici Lars von Trier, se livrent de manière très touchante dans l'Image orginelle. Cette image qui donne son titre à la série est à la fois celle du premier film et de l'image enfouie au plus profond de l'artiste, que celui-ci ne cesse de dévoiler au fil de ses réalisations, affrontant ses propres névroses.

C. L. : La série Cinéaste de notre temps qui voyageait également au sein d'une filmographie d'un cinéaste, vous a-t-elle été une inspiration pour réalisé l'Image originelle ?
P-H. G. :
En effet, il n'y a pas beaucoup de séries documentaires consacrées au cinéma et celle-ci a évidemment fait partie de mes références. C'est rare d'avoir la possibilité de réaliser ce type de séries. J'avais précédemment réalisé le documentaire Luis Buñuel, la subversion des rêves où j'étais moins attiré par l'aventure de chaque film que la façon du cinéaste de voir le monde. Je me demandais alors ce qu'il faut avoir vécu pour façonner un tel esprit aussi singulier. Le documentaire s'est arrêté au moment où il commençait à faire professionnellement du cinéma au Mexique. Le spectateur était amené à comprendre la formation du cinéaste. Le fils de Luis Buñuel dans son témoignage expliquait que toute l'œuvre de son père était comprise dans ses premiers films. Une autre de mes motivations pour réaliser cette série vient du fait que je fais beaucoup de films sur des morts et que pour la première fois j'allais pouvoir recueillir une parole au présent. On vit un tel moment d'euphorie à discuter avec des grands maîtres que j'avais envie de la partager. Leurs paroles me nourrissent encore longtemps après leur rencontre et j'espère qu'il en sera de même avec le public. Il y avait aussi le défi à relever de travailler sans filet : je ne pouvais rater le moment de l'entretien !

C. L. : Comment a été réalisé le « casting » de ces cinq cinéastes ?
P-H. G. :
Nous avons cherché avec l'équipe à avoir des cinéastes aux parcours et à la filmographie distincts. Peu nombreux sont les cinéastes comme David Lynch à avoir tant influencé. Olivier Assayas est l'un des rares cinéastes français à rayonner à l'international, qui se trouve post Nouvelle Vague tout en en étant proche. Avec Michel Ocelot nous voulions donner une place au cinéma d'animation avec celui qui a eu un impact formidable pour l'industrie française de l'animation avec Kirikou. Il a éclos très tard dans sa carrière et a rencontré un succès extraordinaire à force d'obstination. Il a développé aussi en même temps un « cinéma du pauvre » avec des matériaux élémentaires, qu'il a conservés par la suite. Il a occupé en ceci la place de figure de pionniers du cinéma. Xavier Dolan prouve que sans être cinéphile on peut être un véritable créateur, à l'instar d'ailleurs des premiers cinéastes qui n'avaient évidemment pas d'autres sources cinématographiques sur laquelle puiser. Quant à Lars von Trier , il est sans doute le plus courageux dans ce qu'il livre de lui-même. C'est quelqu'un qui arrive, et ce n'est pas le seul dans son cas, à se maintenir en vie en faisant du cinéma. Dans son premier film, il a voulu faire le contraire d'un premier film mais réalise finalement une synthèse entre une écriture très stylisée et une vraie place au chaos.

C. L. : Chacun des cinéastes étaient-ils d'accord sur cette vision du premier film ?
P-H. G. :
Ce sont des regards distincts mais ce qui est fascinant c'est que chacun a des souvenirs extrêmement précis de l'aventure du premier film. Il s'agit bien souvent du film de leur émergence. Ils sont conscients de l'épreuve qu'ils ont traversée avec ce premier film et ils en sont fiers. Cela n'empêche pas, mais je ne peux pas parler à leur place, qu'ils cherchent à améliorer dans leurs films suivants, des choses expérimentées dans le premier film. Ce qui est fascinant, c'est qu'ils recherchent toujours l'énergie qu'ils avaient dans la réalisation du premier film. Il n'y a en effet rien de pire que de s'installer dans une sorte de confort. C'est impressionnant de voir Lars von Trier à la fois aimer apprendre et se méfier de cet apprentissage : il essaie alors de ne pas avoir de « trucs » dans sa mise en scène.
Pour pouvoir approcher ces cinéastes, ce n'était pas évident et j'ai pu disposer d'un partenaire de choix qu'est la Fondation Gan pour le Cinéma. Parce que celle-ci a cette action de mécénat depuis trente ans auprès des jeunes auteurs, mon projet leur a plu très en amont de la production. C'était cohérent de travailler avec la Fondation Gan car la série s'inscrit dans une logique patrimoniale de transmission pour inspirer aussi une nouvelle génération de cinéastes. Xavier Dolan a cette belle formule lorsqu'il explique qu'il démarre dans le cinéma en pillant. Quelques années plus tard, il devient lui-même un cinéaste que l'on pille, ce qui constitue un beau passage de flambeau ! La série s'adresse non seulement aux cinéphiles mais à tous les curieux de cinéma en mettant en scène le véritable souffle que partage chaque cinéaste. La série est à cet égard assez émouvante. Pour chacun de ces cinéastes, la réalisation du premier film était primordiale : il n'y avait pas d'autres issues pour eux que cette réalisation ! L'important c'est de faire et ils ont aussi appris à être cinéaste en passant à l'action. C'est à cet égard une série optimiste qui donne beaucoup d'énergie.

"L'Image originelle" une série documentaire réalisée par Pierre-Henri Gibert © Caïmans Productions "L'Image originelle" une série documentaire réalisée par Pierre-Henri Gibert © Caïmans Productions

 

 

Première diffusion télévisée :
19 novembre à 20h15 : Xavier Dolan
20 novembre à 20h15 : Michel Ocelot
21 novembre à 20h15 : David Lynch
22 novembre à 20h15 : Lars von Trier
23 novembre à 20h15 : Olivier Assayas

 

 

 

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