Entretien avec Marianne Palesse, déléguée générale d'Images en bibliothèques

Novembre est devenu le mois du documentaire en France et fête en 2019 sa vingtième édition avec de nombreux films projetés dans les différentes régions de France mais aussi dans le monde entier. La manifestation est organisée par l'association Images en bibliothèques dont la coordinatrice est la déléguée générale Marianne Palesse.

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Cédric Lépine : Pouvez-vous présenter les responsabilités qui vous incombent au sein d'Images en bibliothèques ?

Marianne Palesse : En tant que déléguée générale, mon rôle est de faire en sorte que l'association réalise son projet d'activité et se développe en accord avec les orientations du Conseil d'administration. Pour ce qui est du Mois du film documentaire, je travaille avec deux personnes, Justine Meignan (chargée de communication et développement) et Raphaëlle Pireyre (chargée de projets et programmation). Notre rôle est d'accompagner le développement de la manifestation, d'impulser des partenariats et des projets, d'aider les professionnels à participer, de proposer des films, etc.
Nous réalisons aussi tout au long de l'année un travail souterrain pour former les bibliothécaires, mais aussi plus largement les médiateurs culturels au documentaire, à la programmation et à la médiation.


C. L. : Quels sont les objectifs d'Images en bibliothèques à l'année ?
M. P. :
Depuis trente ans, l'association accompagne les bibliothécaires dans leur travail de diffusion de films, quel que soit le genre ou le format. Dès le départ, le documentaire a occupé une place importante, car il y avait un besoin de soutenir plus particulièrement ce domaine. La commission de sélection de films documentaires a été la première activité de l'association et continue de jouer un rôle important. Il s'agit de prospecter la création récente et sélectionner des films pour les diffuser dans les bibliothèques. Nous soutenons chaque année entre 60 et 90 documentaires récents qui intègrent les collections des bibliothèques et sont promus auprès du public.
En 2000, avec le Mois du film documentaire, l'association a voulu rendre visible ce travail en organisant un événement qui permette d'attirer l'attention du public et de lui faire découvrir ces films. Avec cette manifestation, Images en bibliothèques a commencé à développer son activité au-delà des bibliothèques, auprès d'un large réseau de professionnels.

Nous accompagnons les professionnels au quotidien pour les aider à monter des projets de programmation ou d'éducation aux images. Nous disposons d'un forum de discussion très dynamique à travers lequel les professionnels échangent leurs avis et expériences en matière de diffusion de films. Nous organisons des journées d'études thématiques, réalisons des publications et des ressources, etc. L'association joue également un rôle important en matière de formation. Chaque année, nous formons plus de 450 professionnels sur tout le territoire.


C.L. : Comment et avec qui la programmation des films que vous soutenez a été faite durant le mois du documentaire ?
M. P. :
Pour chaque édition du Mois du film documentaire, nous faisons des propositions de films, de cycles, de cinéastes en tournées et de projets. Raphaëlle Pireyre construit des programmes thématiques et nous en discutons en équipe et avec le conseil d'administration. Ces propositions sont pensées de façon à répondre à certaines attentes des participants autour de sujets ou thématiques, ainsi que pour faire découvrir une diversité de facettes de la création et ouvrir les regards. Certains programmes sont élaborés en collaboration avec des partenaires ou des programmateurs. De cette façon, nous élaborons une quinzaine de programmes et négocions les droits de projection de plus de 150 films pour les participants.

Par exemple, cette année nous avons fait une proposition de cycle thématique autour de l'arbre et la forêt, car nous connaissons l'intérêt croissant d'une partie des participants pour l'écologie et l'environnement. D'autre part, nous proposons d'autres cycles thématiques qui nous permettent de faire découvrir des œuvres ou cinéastes et d'interroger des enjeux cinématographiques. Par exemple, le cycle "Réhabiliter" propose un corpus de films sur des lieux et des bâtiments qui ont changé de fonctions au fil du temps. Pour ce programme, nous avons fait appel à Federico Rossin, historien du cinéma et programmateur. Les films choisis abordent des questions sociales, économiques et politiques, mais permettent également de questionner les relations entre cinéma et architecture.

Nous essayons aussi d'expérimenter de nouveaux dispositifs. Cette année, nous initions un travail qui se poursuivra dans la durée autour de l'accessibilité des œuvres pour tous les publics, notamment les personnes malvoyantes, grâce à l'art de l'audiodescription. Nous avons découvert avec beaucoup de surprise la très grande richesse du travail d'audiodescription, par des personnes remarquables comme Marie Diagne, Marie Gaumy et les personnes de l'association Retours d'images. Nous sommes convaincus que l'audiodescription doit être développée pour rendre accessibles plus de documentaires aux personnes aveugles. Nous sommes aussi très enthousiastes à l'idée de faire découvrir cet art aux personnes voyantes, car il s'agit véritablement d'un art et d'une expérience de cinéma unique et passionnante… Cette année, une dizaine de séances auront lieu avec des dispositifs d'audiodescription originaux à destination de tous les publics : à la BnF le 12 novembre, la projection de films de Painlevé était précédée de l'audiodescription dans le noir des films en direct par Marie Diagne. À la bibliothèque de Grenoble, il y aura un atelier collaboratif d'audiodescription. Ce type d'atelier est un outil incroyable d'éducation aux images qui permet de se questionner sur la relation image et son. Des séances seront organisées avec des audiodescriptions en live ou par casque. Sans compter qu'il y aura une semaine d'audiodescription en Martinique avec Marie Gaumy par l'association Ciné Woulé pour faire découvrir le dispositif aux médiateurs culturels et aux spectateurs.


C. L. : Quel est l'enjeu de la diffusion en salles du cinéma documentaire à l'heure actuelle ?
M. P. :
Les sorties en salle de documentaires se développent, à notre grande satisfaction, mais sont encore fragiles. L’un des principaux enjeux est la durée de vie des films à l'affiche. Pour qu'un film reste un peu à l'affiche, il faut que le public soit nombreux. Le public est très curieux et la création est riche mais le paysage est difficile pour les films à petits budgets ! Beaucoup de films documentaires ne disposent pas d'une couverture médiatique importante. Il faut donc accompagner la sortie en salles d'événements, de débats en présence du cinéaste ou d'intervenants, de partenariats avec des associations ou des structures diverses…

C'est avec l'objectif de renforcer la vie des documentaires en salles que La Cinémathèque du documentaire et Documentaire sur grand écran ont lancé cette année l'opération Best of doc. Il s'agit de donner un second souffle à des films sortis en salles en 2018. Pendant une semaine, du 20 au 26 novembre, les spectateurs pourront revoir 16 films parmi les meilleurs de la création à Paris au cinéma Beauregard et dans une trentaine de salles en France.

Nous croyons beaucoup à la complémentarité des lieux de programmation, entre les salles de cinéma, les médiathèques, les associations et lieux culturels. À travers les collaborations qui se tissent localement, le documentaire trouve son public sur une durée plus longue.


C. L. : Comment travaillez-vous avec les distributeurs et les producteurs des films documentaires pour obtenir les droits de diffusion ?
M. P. :
Nous négocions chaque année plus de 150 films pour faciliter leur programmation par le réseau. Pour cela, nous essayons de trouver le meilleur équilibre économique possible pour négocier des droits peu élevés qui soient accessibles pour des petites structures, mais tout de même raisonnables pour les sociétés de production. Nous misons sur l'importance du réseau en espérant que les films soient beaucoup projetés. Généralement, nos propositions sont bien reçues par les producteurs et distributeurs car cela permet de renforcer la diffusion des films.

Par ailleurs, nous nous appuyons sur le travail fait à l'année par notre commission de sélection en partenariat avec des catalogues de films (Les Yeux doc de la Bpi, Images de la culture du CNC et l'Adav). Les films retenus par cette commission sont acquis par l'un de ces catalogues et ainsi rendus disponibles à la programmation. Cela constitue une véritable opportunité pour les films. La commission joue également le rôle de label pour les programmateurs qui suivent la sélection avec intérêt.


C. L. : Quels sont vos partenaires pour rendre possible l'organisation de cet événement du cinéma documentaire en novembre ?
M. P. :
Nous travaillons avec de très nombreux partenaires… Le ministère de la culture, le CNC, la Scam et la Procirep nous soutiennent depuis le début. Nous organisons la manifestation dans le monde aux côtés de l'Institut français. Et nous organisons les projets avec de nombreux partenaires tels que Documentaire sur grand écran, les festivals comme le Cinéma du réel, le Fipadoc, les États généraux du documentaire à Lussas, Tënk, l'Agence du court métrage, l'ADRC, l'ACID, la revue Images documentaire, La Cinémathèque du documentaire, Arte…

Sur le territoire, nous travaillons main dans la main avec des partenaires très importants de la manifestation qui jouent le rôle de coordinateurs régionaux. Ce sont des structures très diverses telles que Heure exquise, Vidéo les beaux jours, Comptoir du doc, Alca, etc. Elles accompagnent les participants de leur territoire et impulse des projets en réseau.


C. L. : Comment ont évolué selon vous durant ces dernières années la production et la distribution du cinéma documentaire en France ?
M. P. :
L’intérêt du public pour le film documentaire est de plus en plus fort. La création est très riche et en perpétuel renouvellement, ce qui attise la curiosité des spectateurs. Par ailleurs, les sujets qui agitent le débat public sont très présents dans les œuvres proposées par les cinéastes. Les films participent à ce débat public et en sont de plus en plus souvent le support.

Cet intérêt croissant entraîne un élargissement des modes de diffusion ces dernières années. De plus en plus de documentaires sortent en salle, sont présents dans les festivals, sont proposés sur les plateformes de VOD et SVOD, circulent sur les réseaux sociaux, etc.
Pour autant, les "cases" de programmation sur les chaînes de télévision restent peu importantes par rapport à une production extrêmement nombreuse. La production, en effet, s'amplifie, mais les formes les plus personnelles et innovantes ont encore beaucoup de mal à exister. Le soutien des télévisions allant en général prioritairement vers les formats "hybrides", proches du magazine, du reportage ou du docu-fiction. Ces dernières années, la demande des télévisions locales, souvent demandeuses d'œuvres moins formatées, a dû diminuer son intervention, ce qui fragilise tout un pan de la production. À l'inverse, on a vu se développer le soutien des régions.

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