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Billet de blog 19 nov. 2020

"Juliette ou la clef des songes" de Marcel Carné

Michel se retrouve en prison après avoir dérobé de l’argent dans la caisse du magasin où il travaille dans le but d’emmener à la mer Juliette, la jeune femme dont il vient de s’éprendre. En rêve, il retrouve sa bien-aimée dans un monde où le souvenir s’efface à chaque seconde.

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"Juliette ou la clef des songes" de Marcel Carné © Doriane Films

Sortie DVD : Juliette ou la clef des songes de Marcel Carné

L’homme qui marqua le cinéma des années 1930 par sa collaboration avec Prévert et inventa une appréhension particulière du réel dénommée « réalisme poétique », continua après la guerre et le succès des Enfants du paradis à explorer l’enchantement/désenchantement du réel avec un film rejeté par la critique de l’époque : Juliette ou la clef des songes. Non seulement il reprit les thèmes qui lui sont chers que sont l’amour impossible et un rejet virulent d’une réalité sociale honnie, mais aussi de ses proches collaborateurs qui permettent à ses films de rester des œuvres marquées par un véritable travail d’orfèvre : Joseph Kosma à la musique, Alexandre Trauner aux décors, Henri Alekan derrière la caméra.
Ce film porte également la marque de fabrique du travail artisanal du cinéma français réalisé avec soin et attention, à mille lieues des décors spectaculaires de studio des films hollywoodiens aux budgets dispendieux à l’instar de Brigadoon (1954) de Vincente Minelli dont le sujet est proche du Juliette ou la clef des songes. Imaginer un monde où la paix n’est possible qu’en effaçant les souvenirs du passé est un sujet perspicace pour rendre compte également des consciences d’après-guerre soucieuses de reconstruire un quotidien à distance des horreurs d’une époque où les rêves humanistes se sont effondrés.
Gérard Philipe incarne encore une fois la jeunesse passionnée transie d’amour mais en même temps écrasée par une ancienne génération qui lui brise tout optimisme en la condamnant dans une non évolution des rapports de classes hyper hiérarchisés. En effet, le personnage principal se condamne par le vol du fait de sa position sociale hiérarchiquement basse et rêve d’un amour hors du temps. Cependant, la réalité le ramène violemment à une perspective sociale totalement figée pour lui, ce qui peut être le reflet d’une certaine réalité de la jeunesse de l’époque, du moins du point de vue de Marcel Carné. Le cinéaste fait de ces préoccupations qui l’habitaient déjà dix ans plus tôt sous la France occupée et vichyste alors qu’il imaginait la première version de son scénario, une histoire d’amour romantique au sens littéral le plus fidèle du terme, puisque l’amour, bien que fragile, n’est plus possible que dans un rêve. Il y a de la part des personnages masculins en quête d’amour et de possession, qu’il s’agisse du jeune Michel ou de Barbe-Bleue, un désir régressif de retrouver un amour filial de petit enfant en manque d’affection et du côté des femmes un triste pragmatisme proche d’une certaine misogynie où la sécurité financière du riche prince pas charmant invite davantage à accepter de brider sa liberté par le mariage.

Juliette ou la clef des songes
de Marcel Carné
Avec : Gérard Philipe (Michel Grandier, le rêveur qui recherche Juliette), Suzanne Cloutier (Juliette), Gabrielle Fontan (l’épicière), Jean-Roger Caussimon (le châtelain, et Mr Bellanger le patron), Édouard Delmont (le garde-champêtre), René Génin (le père La Jeunesse, le greffier), Yves Robert (l’accordéoniste), Roland Lesaffre (le légionnaire), Louise Fouquet (la fille), Marion Delbo (une femme du village), Marcelle Arnold (une femme du village), Claire Olivier (une vieille femme), Arthur Devère (le marchand de souvenirs), Max Dejean (le policier), Martial Rèbe (l’employé), Fernand René (le lecteur), Jean Besnard (l’infirme), Paul Bonifas (le capitaine du cargo), Gustave Gallet (le notaire), Eugène Yvernès (un habitant du village), Henri Niel (un habitant du village), Hennery (un habitant du village), René Hell (un habitant du village), Jean Sylvère (un habitant du village), Guy Mairesse (un prisonnier), Jean Clarieux (un habitant du village), Pierre Vernier (le jeune homme aux souvenirs), Georges Demas (un habitant du village), Gérard Darrieu (un prisonnier), Jean Bazin, Jean-Pierre Lorrain, Paul Violette, Anne Marilo, Liliane Ernout, Olivier Darrieux, Marc Gentilhomme
France, 1950.
Durée : 106 min
Sortie en salles (France) : 18 mai 1951
Sortie France du DVD : 28 septembre 2020
Format : 1,37 – Noir & Blanc
Langue : français - Sous-titres : anglais.
Éditeur : Doriane Films

Bonus :
Livret de 28 pages comprenant un texte de Philippe Morisson, spécialiste de Marcel Carné

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