Drôle, sanglant, inclassable : « Les Habitants » est le digne grand frère de « Borgman » d’Alex van Warmerdam

Sortie DVD : Les Habitants, d’Alex van WarmerdamDans l’Europe du Nord des années 1960, une petite ville nouvelle apparaît au milieu de nulle part. Selon les promoteurs immobiliers, ce cadre est parfait pour l’épanouissement de la société moderne. Chaque habitant se surveille, chacun ayant quelque chose à cacher à travers un comportement des plus étranges.  

Sortie DVD : Les Habitants, d’Alex van Warmerdam

Dans l’Europe du Nord des années 1960, une petite ville nouvelle apparaît au milieu de nulle part. Selon les promoteurs immobiliers, ce cadre est parfait pour l’épanouissement de la société moderne. Chaque habitant se surveille, chacun ayant quelque chose à cacher à travers un comportement des plus étranges.

 

Au festival de Cannes de 2013, Borgman d’Alex van Warmerdam était sans nul doute le plus déroutant de la sélection officielle : impossible d’envisager là où le film nous mènerait dès la scène suivante. Film inclassable, tout commence avec ce qui pourrait s’apparenter à une comédie sociale grinçante virant parfois au cauchemar. À vingt ans de distance, Borgman et Les Habitants se ressemblent comme deux frères, par leur ton, un récit évoluant vers différentes pistes de films de genre, jouant avec les attentes du spectateur et en prenant à contre pied ses propres désirs, comme pour rappeler à chaque instant que l’histoire appartient bel et bien à son auteur original, malgré les diverses tentatives du spectateur pour se l’approprier. On peut penser à C’est arrivé près de chez vous également produit en 1992, où l’on part d’une réalité sociale où l’on rit d’un microcosme humain. Puis, les caricatures s’assombrissent pour donner vie aux parts les plus sombres de chacun, la folie prenant peu à peu le dessus au fil du récit. Mais entre le film belge et le néerlandais, la comparaison s’arrête là, chacun prenant des voies bien différentes. Ce qui n’empêche pas de reconnaître entre eux une lointaine parenté. Du moins la même année tous deux ont ouvert un élan de liberté dans le cinéma nordique qui allait toucher l’ensemble du cinéma mondial. La réussite des Habitants est notable puisqu’il n’a pris aucune ride vingt ans après et conserve son statut d’œuvre culte. L’univers d’Alex van Warmerdam est très cinéphilique : s’il joue si bien avec les attentes du spectateur c’est qu’il connaît très bien ses références. Ainsi, le personnage du facteur facétieux qu’il interprète lui-même fait penser au facteur de Tati : mais c’est là une fausse piste. Les situations sont à ce point excessives qu’elles s’apparentent au surréalisme de Luis Buñuel. Mais là encore, tout le film ne peut s’y réduire comme une clé principale de lecture. Le monde moderne utopique des promoteurs immobiliers explose au fil du récit, laissant apparaître, à la différence de Playtime de Tati, la cruauté et la folie sans limites des individus placés dans ce cadre urbain. Les messages du film sont multiples et jamais univoques. Le cinéaste lui-même dans ses entretiens ne souhaite jamais borner les interprétations possibles du spectateur : libre à celui-ci de révéler à lui-même ce qu’il ressent. Le cinéaste serait alors comme un entomologiste patient capable de saisir tous les maux d’une société et d’en rendre compte dans une histoire toute personnelle.

Pour ce récit hors du commun, il réussit à créer des ambiances où le souci esthétique des plans et des décors n’est jamais fortuit. Ainsi, le titre laisse songeur : qui habite qui ? qui est habité par qui ? Habiter suffit-il à donner une identité ? À cette dernière question, la réponse est négative et la folie des personnages est là pour en attester. Si Les Habitants peut paraître obscur dans ses finalités, à l’instar du récent Borgman, ces deux œuvres gagnent à être vues ensemble, les incertitudes d’un film éclairant celles de l’autre, avec le renfort des thèmes récurrents, qui deviennent dès lors moins anodins qu’ils semblaient l’être à première vue.

 

 

Les Habitants

De Noorderlingen

105 minutes. Pays-Bas, 1992.

Couleur

Avec : Jack Wouterse (Jacob), Annet Malherbe (Martha), Rudolf Lucieer (Anton), Loes Wouterson (Elisabeth), Leonard Lucieer (Thomas), Alex van Warmerdam (le facteur), Veerle Dobbelaere (Agnes), Dary Some (l’homme noir), Theo van Gogh (le gros Willy), Jacques Commandeur (le professeur), Loes Luca (la mère du gros Willy)

Sortie cinéma (France) : 13 septembre 1995

Sortie France du DVD : 19 novembre 2013

Format : 4/3 – Couleur - Son : Stéréo.

Langues : hollandais - Sous-titres : français.

Boîtier : Slim

Prix public conseillé : 14,00 €

Éditeur : ED Distribution

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