Voyeurisme et violence de classes

Duke et Boots, deux hommes désœuvrés, errent sur les routes et aperçoivent une jeune femme séduisante dans sa voiture luxueuse sur laquelle ils jettent leurs désirs avec le projet de la posséder. Ils la suivent jusqu’à sa maison sur les hauteurs de Beverly Hills et commencent à l’observer à son insu.

"Propriété privée" (Private Property) de Leslie Stevens © Carlotta Films "Propriété privée" (Private Property) de Leslie Stevens © Carlotta Films
Au sujet de l'édition DVD : Propriété privée de Leslie Stevens

Suite à une nouvelle restauration après que des bobines ont été redécouvertes alors que le film semblait être perdu, Propriété privée bénéficie à présent pour la première d’une édition DVD de la part de Carlotta, grand amoureux du cinéma de patrimoine. Réalisé entre la fin des années 1950 et 1960, ce premier long métrage indépendant de Leslie Stevens est à la charnière de deux mondes annonçant déjà la force du Nouvel Hollywood une décennie plus tard, tout en portant nettement l’héritage de l’esthétique baroque d’Orson Welles et de la direction d’acteurs d’Elia Kazan où la psychologie des personnages témoigne toujours davantage d’une frustration sexuelle pathogène. L’histoire est élémentaire, les lieux de tournage réduit à un quasi huis clos inquiétant porté par la psychologie de trois personnages qui ont pour points communs d’être en dehors de la machine capitaliste représentée par des hommes sillonnant les routes pour vendre et concentrer toujours plus de propriétés privées entre quelques mains. Sauf que l’un de ses trois personnages est devenue l’objet propriété privée de ce monde clos construit sur des classes sociales fermées les unes sur les autres, comme l’annonce en guise de fatalisme programmatique au début du film un vendeur fier de sa voiture comme signe extérieur d’une puissance que lui aussi fantasme.

La question du voyeurisme mis au centre de la mise en scène du film à travers notamment les choix très inventifs des cadrages, si elle poursuit les interrogations du cinéma d’Hitchcock textuellement cité dans un dialogue par l’un des personnages du film, sert ici à démontrer la lutte des classes : deux hommes observent derrière une fenêtre comme devant une télévision une épouse abandonnée et non reconnue dans ses besoins par son époux dans son désœuvrement autour de sa piscine et tout le confort de la modernité. Le film pourrait très bien avoir inspiré Funny Games de Michael Haneke tant le sujet et la thématique sont proches, sans parler déjà du dégoût pour la télévision qui réduit une femme dans son rôle d’épouse soumise en attente du retour d’un époux insipide dont toute l’attention n’est centrée que sur lui-même. La critique sociale est ici virulente et c’est d’ailleurs en manipulant la culpabilité de sa conscience de classe aisée que le prédateur masculin réussit à s’emparer de la jeune épouse délaissée.

En s’inscrivant dans la veine du film noir classique, ce premier long métrage indépendant de Leslie Stevens s’impose encore avec force à l’heure actuelle par sa mise en scène influencée notamment par le vent de liberté de la Nouvelle Vague au même moment en France. C’est aussi la découverte avec Warren Oates d’un acteur appelé à porter des personnages déchirés par leur positionnement social dans les films de Sam Peckinpah.

 

 

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Propriété privée
Private Property
de Leslie Stevens
Avec : Warren Oates (Boots), Corey Allen (Duke), Kate Manx (Ann Carlyle), Jerome Cowan (Ed Hogate), Robert Wark (Roger Carlyle), Jules Maitland (l'homme de la station service)
USA – 1960.
Durée : 77 min
Sortie en salles (France) : 29 juin 1960
Sortie France du DVD : 1er mars 2017
Format : 1,66 – Noir & Blanc
Langue : anglais - Sous-titres : français.
Éditeur : Carlotta Films


Bonus :
Entretien avec Alexander Singer (photographe de plateau et conseiller technique sur le film) (18’)
Bande-annonce 2016

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