Marlon Brando vs Jack Nicholson dans un non duel westernien

Dans le Montana en 1880, un gang de voleurs de chevaux sévit dans une franche camaraderie. Ce qui n'est pas pour plaire au grand propriétaire des lieux qui décide d'engager Robert Lee Clayton, surnommé le « régulateur », tueur cynique impitoyable.

"Missouri Breaks" d'Arthur Penn © Rimini Éditions "Missouri Breaks" d'Arthur Penn © Rimini Éditions
Sortie DVD : Missouri Breaks d'Arthur Penn

Remis à l'honneur autour d'une rétrospective qui lui était consacré lors de la 47e édition du festival de cinéma de La Rochelle en 2019, Arthur Penn est un cinéaste novateur incontournable qui a marqué aussi bien la transition dans le cinéma hollywoodien préparant le terrain au Nouvel Hollywood des années 1970, qu'un témoin d'une époque où les valeurs conservatrices du mythe américain étaient profondément remises en cause. Quoi de mieux pour ce cinéaste iconoclaste que d'aborder le western pour la troisième fois après Le Gaucher (1958) et Little Big Man (1970) avec deux acteurs au summum de leur notoriété : Jack Nicholson et Marlon Brando ! Moins connu que ses précédents films et moins aimé au box office américain, Missouri Breaks possède une force spectaculaire de critique troublante qui n'a pas pris une ride. Le film est, il est vrai, bien porté par ses deux acteurs masculins, Jack Nicholson dans une subtile sobriété à la diction toujours parfaite au magnétisme subtil et Marlon Brando se permettant de cabotiner à l'excès pour créer un personnage cynique et pervers rarement vu jusque-là au cinéma. Ce personnage excentrique, détesté de tout le monde, misanthrope complet aurait pu très bien inspirer par la force de proposition et de jeu Javier Bardem pour sa mémorable composition de tueur mutique dans No Country for Old Men (Joel et Ethan Coen, 2007) dans un registre diamétralement opposé mais qui fait tout aussi peur par son imprévisibilité.
Marlon Brando se comportant comme un prince prêt à assumer la réalisation de toutes ses lubies, prend l'initiative de se travestir tout au long du film et improvise des scènes sidérantes comme ce dialogue avec son cheval comme ultime dialogue. Cette liberté pourrait assassiner le film mais au lieu de cela il le nourrit, dans le dialogue implicite avec son alter ego, le voleur de chevaux sociable dont la famille est une bande de copains plus inoffensifs que dangereux, qui possède une humanité que personne d'autre n'a plus, capable de transformer un aride ranch stérile en début de jardin fructueux.
Le scénario du film n'est plus ici ce qui importe par rapport au véritable moteur du film où est tournée en dérision l'archaïsme de la société américaine conservatrice telle que la présidence de Nixon l'a incarné quelques années encore avant la réalisation de ce film.
Ici, les éleveurs sont de puissants propriétaires qui se considèrent comme des dieux sur Terre où un animal n'est qu'un pourcentage dans une comptabilité produisant des gains et des pertes. Telle est la sombre réalité de la société américaine en pleine construction à l'aube du XXe siècle et de son capitalisme triomphant. Ainsi, Arthur Penn met en scène une véritable lutte des classes entre une classe possédant richesse et culture livresque mais réprimant sans merci jusqu'à se permettre de donner la mort aux personnes défavorisées. La rébellion voit le jour au cours d'une modification des rapports entre les genres avec cette magnifique et lyrique séquence où le personnage féminin interprété par Kathleen Lloyd prend l'initiative du désir sexuel face au héros du film décontenancé. La bande masculine de hors-la-loi quant à elle se met à tricoter et coudre pour réparer ses habits tandis que le tueur pervers s'approprie les atouts officiels de la mère castratrice, en prenant place dans la baignoire de la femme absente de son patron ou encore en se costumant en vieille mère tueuse du gang de hors-la-loi. Un western certes moins ambitieux que Little Big Man mais dont la liberté de ton pour une grosse production est fascinante !
Ajoutons à cela un entretien audio avec Arthur Penn en 1981 de près d'une heure et une intervention riche de commentaires du critique de cinéma Frédéric Mercier (Transfuge).

 

 

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Missouri Breaks
The Missouri Breaks
réalisé par Arthur Penn
Avec : Marlon Brando (Robert E. Lee Clayton), Jack Nicholson (Tom Logan), Randy Quaid (Tod la Frambois dit "Little Tod"), Kathleen Lloyd (Jane Braxton), John McLiam (David Braxton), Frederic Forrest (Cary), Harry Dean Stanton (Calvin), John Ryan (Cy), Sam Gilman (Hank Rate), Steve Franken (le Kid abandonné), Richard Bradford (Pete Marker), James Greene (Hellsgate, le rancher), Luana Anders (la femme du rancher), Danny Goldman (Nelson, l'employé des bagages), Hunter von Leer (sSandy)
USA, 1976.
Durée : 126 min
Sortie en salles (France) : 20 octobre 1976
Sortie France du DVD : 23 mai 2019
Format : 1,85 – Couleur
Langues : anglais, français - Sous-titres : français.
Éditeur : Rimini Éditions
Bonus :
Interview audio d'Arthur Penn, réalisée le 3 août 1981 au National Film Theatre (55 min, vostf)
Entretien avec Frédéric Mercier, critique de cinéma à Transfuge (33 min)
Film annonce

 

 

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