L’innocence érotique de l’artiste : un art de la manipulation

Sur un banc où elle attend son train pour Paris, Camille découvre un téléphone, celui de Suzy, prête à monter à Paris pour le récupérer. Camille et Suzy partagent leur fascination pour les jeux érotiques et l’image bientôt rejointes par Clara l’amie de Camille. Chacune se retrouve à un moment de sa vie où elle doit faire un choix dans ses engagements émotionnels.

"Que le diable nous emporte" de Jean-Claude Brisseau © La Traverse "Que le diable nous emporte" de Jean-Claude Brisseau © La Traverse
Sortie Blu-ray / DVD : Que le diable nous emporte de Jean-Claude Brisseau

Dans ce qui est devenu le dernier long métrage de Jean-Claude Brisseau depuis son décès le 11 mai 2019, les thèmes chers au cinéaste autour de la sexualité féminine et les jeux de séduction-manipulation dans un cadre semi-fantastique entre les personnages sont une fois de plus réunis sous la forme d’un conte moral dans la continuité des films d’Éric Rohmer. Jean-Claude Brisseau a traversé le cinéma français en véritable frondeur, cultivant son indépendance et l’irréductibilité de son savoir-faire cinéphilique construit avec l’humilité du savoir-faire artisanal. Ce film comme d’autres encore repose sur un cinéma de chambre, limitant ainsi le budget du film pour que son récit reste à portée de main. Ainsi, les personnages naviguent entre trois appartements, y livrant notamment leur intimité et ne rencontrant d’autres personnages que ceux définis au début du film, à savoir trois femmes et deux hommes, même si trois personnages fugaces traverseront le champ, dont un joué par Jean-Claude Brisseau dans le rôle du père de Camille, symbole de pouvoir libertaire irresponsable issu des expérimentations des années 1970.

Cette décennie est d’ailleurs celle où le cinéaste a commencé ces premiers films, dont le premier court métrage Des filles disparaissent (1974), dont il refit le remake à deux reprises en 1976 et 2014 en y intégrant les nouvelles technologies du moment : ces trois versions du court métrage figurent dans les bonus de cette édition DVD, ainsi qu’un entretien entre Jean-Claude Brisseau et Olivier Père autour de leur conception et de leur réalisation. Car dans ce rapport à la technique cinématographique réalisée par Brisseau avec toujours des moyens économiques limités, se trouve aussi l’une des préoccupations du cinéaste développée dans un dialogue au sein du film où l’un des personnages écrivant un livre sur l’histoire du théâtre et son évolution à partir de la naissance du cinéma muet : l’évolution technologique devient alors un « précipitateur chimique » pour interroger toujours davantage le rapport du jeu d’acteur au réalisme. Brisseau s’affirme ici dans sa volonté anti-naturaliste avec des situations improbables dans un scénario nourri assurément par des fantasmes érotiques masculins et qui n’offrent jamais de liberté féminine à part entière dans les choix de chacune malgré les promesses initiales. La position manipulatrice du cinéaste est pleinement assumée lorsqu’il choisit d’interpréter le père dans une courte séquence un père directeur d’un hôpital psychiatrique qui fut toute sa vie non seulement aveugle et mais surtout indifférent aux viols et abus sexuels dont sa propre fille a été victime durant toute son enfance et au-delà. Comme si le cinéaste acceptait ici de faire l’aveu du harcèlement sexuel au cours de ses tournages, abusant de son statut d’auteur sublime, qui serait innocent en se cachant derrière l’art. Mais depuis la révélation du scandale Weinstein, cet argument est devenu fallacieux, même si le pouvoir essentiellement phallocrate du cinéma français s’y attache encore obstinément et aveuglément.

Même si jamais le film plonge dans le drame et que domine sans cesse la légèreté propre à l’antinaturalisme de la mise en scène, la description des personnages est faite de telle sorte que l’on ne peut y rester indifférent et que l’enjeu du film est de suivre la destinée que chacune choisit de suivre pour expérimenter sa propre liberté, notamment dans une relation amoureuse source étroitement génératrice de nouvelles manipulations.

À l’instar du cinéma de Paul Vecchiali, le cinéma de Brisseau autour d’une économie bout de ficelle et sa mise à distance du naturalisme psychologique, déclame son amour profond pour la construction cinématographique en venant interroger et s’approprier des références allant d’Hitchcock à Rohmer en passant par Lubitsch. Un cinéma moins innocent qu’il n’y paraît comme la figure de Brisseau dont les films méritent toujours avec le recul à découvrir avec grand intérêt.

 

 

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Que le diable nous emporte
de Jean-Claude Brisseau
Avec : Fabienne Babe (Camille), Isabelle Prim (Suzy), Anna Sigalevitch (Clara), Fabrice Deville (Fabrice), Jean-Christophe Bouvet (Tonton), Olivier Deville (Olivier), Anna Zaverihua, Marie-Thérèse Eychart, François Eychart, Jean-Claude Brisseau
France – 2016.
Durée : 97 min
Sortie en salles (France) : 10 janvier 2018
Sortie France du DVD : 24 février 2020
Format : 1,85 – Couleur
Langue : français.
Éditeur : La Traverse


Bonus :
Des Jeunes Femmes disparaissent (réal. Jean-Claude Brisseau - 1974, 20 minutes, 8 mm, NB)
Des Jeunes Femmes disparaissent (réal. Jean-Claude Brisseau - 1976, 20 minutes, S8 mm, couleur)
Des Jeunes Femmes disparaissent (réal. Jean-Claude Brisseau - 2014, 30 minutes, HD, couleur) [version 3D sur le Blu-ray]
Des Jeunes Femmes disparaissent - Origine et fabrication (réal. Jean-Claude Brisseau - 2018, 30 minutes) : entretien avec Olivier Père

 

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