Internet : une démocratisation de la cinéphilie ?

Si durant le siècle de son existence le septième art n’a cessé d’évoluer, stylistiquement et techniquement, il en est de même de ses amoureux. Si les cinéphiles d’antan sont associés aux ciné-clubs et à la salle de cinéma, les cinéphiles actuels s’affirment sur Internet et démultiplient leurs supports d’accès.

Parution du livre Les Nouvelles pratiques cinéphiles, sous la coordination de Jean-Paul Aubert et Christel Taillibert

Si durant le siècle de son existence le septième art n’a cessé d’évoluer, stylistiquement et techniquement, il en est de même de ses amoureux. Si les cinéphiles d’antan sont associés aux ciné-clubs et à la salle de cinéma, les cinéphiles actuels s’affirment sur Internet et démultiplient leurs supports d’accès. Les Nouvelles pratiques cinéphiles est une approche sociologique de la réalité actuelle des cinéphiles qui clament dorénavant leur amour au sein d’une communauté toujours plus étendue sur la toile mondiale. Ce nouveau « Cahiers de champs visuels » s’intéresse toujours à la cinéphilie mais cette fois-ci du côté des spectateurs, en réunissant plusieurs articles universitaires. Cela commence avec un article consacré à l’institution nationale garante de la cinéphilie via la préservation du label Art & Essai : l’AFCAE (Association Française des Cinémas d’Art et d’Essai). Son rôle est majeur dans la diffusion des films en France. Mais confronté à ce qu’est la cinéphilie telle que présentée dans les articles suivants, l’AFCAE apparaît dès lors déconnectée des « nouvelles pratiques cinéphiles ». D’autant plus lorsque l’article révèle que l’AFCAE défend plus particulièrement les intérêts de quelques groupes, comme le syndicat DIRE, et personnels comme le cas de Xavier Blom, administrateur de l’AFCAE depuis 1994 : « Cette position a permis à son responsable de se retrouver au centre du dispositif art et essai en France, de bénéficier hebdomadairement d’une avance sur le visionnement des films, cet accès privilégié à l’information lui procurant un avantage concurrentiel dans son métier de programmateur, sa position durablement tenue lui ayant par ailleurs permis d’accroître sa taille sur le marché. » (p. 33, article de Claude Forest) C’est l’unique article de ce livre qui ne soit pas consacré à Internet, reléguant intentionnellement l’AFCAE dans une sphère extérieure à celle des nouvelles pratiques cinéphiles. Les articles qui suivent proposent de découvrir une galaxie d’expressions cinéphiliques sur le web : le fanzine, le webzine, les blogs, les « ciné-webophiles » s’exprimant sur Allociné, les festivals « on line », le téléchargement, les cinéphilies pirates et leur défense des films rares, les films suédés... Les sujets abordés à l’appui d’une analyse qualitative (via des statistiques et de nombreux exemples) permettent de se faire une large idée du champ du possible de la cinéphilie sur Internet. Il s’avère que contrairement aux idées provenant de quelques prescripteurs, Internet est un outil qui a considérablement développé la cinéphilie, quantitativement et qualitativement. D’une certaine manière, on peut avancer à la lecture de ces articles qu’Internet a grandement participé à la démocratisation de la cinéphilie. D’une part, parce que la possibilité d’énoncer un jugement sur un film s’est décomplexé, par le biais de l’anonymat ou non, brisant le lourd monopole discursif de quelques de critiques de cinéma surmédiatisés. De là, est progressivement apparue la légitimité de l’énonciation de cette parole vis-à-vis des communautés de lecteurs sur Internet. L’accès aux films s’est diversifié (téléchargement, DVD, festivals en ligne, streaming, etc.), mettant fin au monopole de la salle comme sanctuaire de la cinéphilie. On peut dès lors parler davantage de « filmophilie » que de « cinéphilie » car ce qui se trouve au centre de cette pratique n’est plus la salle mais le film en tant que tel. Cette nouvelle cinéphilie ne condamne pas à mort la salle de cinéma, mais démultiplie les lieux. Le désir de faire groupe et communauté est toujours bien à l’œuvre des « web cinéphiles » comme on peut d’ailleurs de manière générale le constater sur Internet, qui est avant tout, ne l’oublions jamais, un outil de communication. Il ne faut pas se méprendre quant au champ d’étude ici : la sociologie qui étudie Internet met toujours en avant les liens « réels » entre les individus qui s’affirment aussi bien virtuellement que matériellement. Certains chercheurs en sociologie ne cachent pas dans cet ouvrage leur regret que leur discipline ait tant tardé à prendre en considération ce qui se passe sur Internet. Les analyses réunies dans cet ouvrage montrent avec perspicacité à quel point la sociologie ainsi appliquée est en mesure de mettre en avant de nouvelles expressions communautaires. Une chose est dès lors avérée : l’hybridation entre cinéma et Internet s’inscrit dans une logique de rencontres d’outils anthropiques capables de coexister, remettant en cause l’idéologie évolutionniste selon laquelle toute innovation devrait invariablement anéantir par remplacement une plus ancienne.

 

 

Les Nouvelles pratiques cinéphiles
sous la coordination de Jean-Paul Aubert et Christel Taillibert

Nombre de pages : 314
Date de sortie (France) : 15 mars 2015
Éditeur : L’Harmattan
Collection : Cahiers de champs visuels n°12/13

 

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