Entretien avec Christophe Leparc directeur du festival Cinemed 2019

La 41e édition de Cinemed, festival de cinéma méditerranéen de Montpellier, s'est tenue du 18 au 26 octobre 2019. Pour poser un regard rétrospectif, voici un entretien avec Christophe Leparc qui assure la direction de ce rendez-vous du cinéma et de la cinéphilie.

Christophe Leparc © DR Christophe Leparc © DR
Cédric Lépine : Cinemed présentait en 2019 sa 41e édition : quelle grande évolution s’affirme le plus à vos yeux au fil de ces nombreuses années ?

Christophe Leparc : Cinemed est apparu en même temps que de nombreux autres festivals de cinéma en France en 1979 dans le cadre d’une cinéphilie affichée. L’événement était au départ une rencontre des cinémas italiens avant de s’ouvrir aux cinématographies de la Méditerranée. Une évolution générale fait que ces films n’étaient que peu représentés dans les festivals internationaux. Il y a eu alors une conjoncture de reconnaissance des auteurs à l’égard de ces festivals spécialisés. Au même moment émergeait un cinéma d’Art et Essai qui s’ouvrait à d’autres pays que les cinémas indépendants nord-américain et français. Peu à peu des petits distributeurs ont pu entrevoir la possibilité pour eux de vivre de la diffusion de films issus de géographies encore inexplorées jusque-là.

Il est vrai ainsi que Cinemed a été parmi les premiers festivals à présenter Emir Kusturica avec Te souviens-tu de Dolly Bell ? (1981). En 2018, près d’une vingtaine de films provenant du bassin méditerranéen faisaient partie de la sélection du festival de Cannes. C’est là non seulement le signe d’une reconnaissance mais aussi la preuve d’un véritable dynamisme de cette zone géographique. En tant que festivals, nous sommes toujours des têtes chercheuses à la pointe des découvertes.

Le festival a tenu compte de ce rôle en se dotant il y a maintenant près de trente ans d’un secteur professionnel. C’était alors novateur à l’époque : cette plateforme professionnelle avait été créée par Thierry Lenouvel sous le modèle de ce qui se faisait au festival de Rotterdam. Ces rencontres professionnelles, au-delà de la bourse d’aide, ont favorisé le montage de projets. Ainsi, concernant Un Fils de Mehdi M. Barsaoui que nous avons présenté cette année, nous avons déjà sélectionné son court métrage avant qu’il ne participe avec son projet de long à la bourse d’aide où il a rencontré le coproducteur français du Fils. Il s’agit donc vraiment d’un film né à Montpellier et c’est tout naturellement, vu la qualité du film, que nous l’avons présenté en 2019 en compétition du festival.

Ces rencontres professionnelles ont aussi beaucoup contribué à une reconnaissance internationale en tant que plateforme importante pour les auteurs méditerranéens.

Une autre évolution inhérente au cinéma en général c’est le vieillissement du public. Ainsi, nous pouvons constater que les séances de 22h00 ne fonctionnent plus alors que celles de 16h00 et 18h00 sont les plus fréquentées. Lorsque je suis devenu directeur il y a trois ans, j’ai voulu faire de Cinemed le festival de tous les Montpelliérains. Pour reconquérir le public jeune lorsque l’on pense qu’à Montpellier il y a plus 1000 étudiants en cinéma, qu’il y a des facultés incroyables mais que ces étudiants ne venaient plus au festival, je me suis confronté à un travail de très longue haleine avec les associations, les professeurs d’université pour créer diverses passerelles. Nous avons alors peu à peu senti un rajeunissement du public avec à nouveau la présence d’étudiants. Nous nous sommes autorisés, en plus d’une programmation reposant sur l’actualité des films du moment en compétition d’un côté et des rétrospectives de l’autre, à inventer de nouvelles choses. Ainsi, ces séances de 22h00 qui se raréfiaient, nous les avons dédiées au cinéma bis, fantastique et expérimental et nous avons ainsi attiré un public particulier qui n’était pas habitué à venir au festival.

Car le Corum a beau être un outil fantastique pour présenter des films avec ses trois salles de cinéma, c’est aussi un véritable bunker. Il faut en effet pouvoir y entrer alors que ce lieu représente une institution qui rebute. Or, il faut bien montrer à tous les Montpelliérains et notamment aux plus jeunes, qu’il s’agit d’un lieu qu’ils peuvent investir. Ainsi, en 2019 des cours de faculté se sont déroulés dans le Corum. Ce travail initié il y a trois ans porte à présent ses fruits et tout le monde a pu remarquer beaucoup de jeunes dans les salles.

D’un autre côté, nous retrouvons toujours un public fidèle avec cette appétence à découvrir le cinéma dans sa diversité. Au sein de l’équipe de Cinemed, nous cherchons à ce que chaque festivalier trouve dans la programmation les films qui lui plairont. Il s’agit donc en amont du festival de faire tout un travail de présentation des différents événements à venir. Les découvertes s’associent à des valeurs sûres comme en 2019 les rétrospectives Anna Magnani et André Téchiné, mais aussi des découvertes avec les films d’Isaki Lacuesta qui avaient été préalablement présentés à Beaubourg. La filmographie de Paolo Virzi restait encore mal connue alors qu’elle a été l’objet d’un véritable engouement du public à Montpellier, découvrant des comédies populaires intelligentes et intéressantes.

L’évolution positive du festival se manifeste par la recherche de nouveaux publics et faire que les Montpelliérains s’accaparent ce festival. En revanche, l’offre culturelle dans la ville est telle qu’il ne s’agit pas non plus de l’événement numéro un de l’année.

 

 

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Cédric Lépine : Si en 2019 comme en 2018, la programmation du festival s’est ouverte à des épisodes de séries télévisées, s’agissait-il d’affirmer la continuité du talent des cinéastes à la télévision ?

Christophe Leparc : Nous ne serons jamais un festival dédié aux séries mais notre vocation consiste à suivre les cinéastes que l’on connaît et chercher ainsi à savoir pourquoi ils s’emparent de cette forme qu’est la série : qu’est-ce que cela leur apporte et nous apporte en tant que public ? Cela reste bien sûr des séances spéciales mais nous ne nous interdisons pas d’aller voir de ce côté de la réalisation. Nous sommes ouverts à toutes formes de propositions de réalisations à partir du moment où le critère qualitatif est satisfait. L’idée est aussi de sortir de nos propositions habituelles en termes de durée de projection au sein de la compétition où par exemple les moyens métrages (entre 30 et 59 minutes) et les productions télévisuelles ne peuvent trouver leur place. Il s’agit pour nous de rester toujours à l’écoute des auteurs en Méditerranée.

Concernant la présentation des épisodes de la série L’Agent immobilier réalisée par Etgar Keret et Shira Geffen, au début je souhaitais suivre le travail de la société de production Les Films du Poisson qui œuvre depuis plusieurs années dans le cinéma. Il se trouve que ceux-ci se sont ouverts à la série et au film de genre, suivant par là une évolution qui nous ressemble.

 

 

Cédric Lépine : Cette évolution vers l’intégration des films de genre dans le cinéma d’auteur et auprès des grandes institutions comme le CNC qui lui dédie des fonds spécifiques est d’une grande actualité.

Christophe Leparc : En effet et nous avons pu présenter récemment les comédies Tel Aviv on Fire (Sameh Zoabi, 2018) et Good Luck Algeria (Farid Bentoumi, 2015) : je n’ai aucun scrupule à les programmer à partir du moment où nous sommes convaincus avec Géraldine Laporte, ma collègue responsable avec moi de la programmation fiction, de leurs qualités.

Au début des années 2000, j’avais initié avec Olivier Père, qui était à la Cinémathèque française à l’époque, des nuits du cinéma bis. Le cinéma méditerranéen était à cet égard assez riche avec l’Italie et les figures incontournables que sont Dario Argento, Mario Bava et Antonio Margheriti. Or, à cette époque, ce cinéma déconsidéré était présenté dans des petites salles discrètes alors que le cinéma de genre est davantage reconnu actuellement.

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