Cédric Lépine
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Billet de blog 25 nov. 2022

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Les Œillades 2022 : "Annie Colère" de Blandine Lenoir

En 1974, un an avant l'adoption de la loi Veil relative à l'interruption volontaire de grossesse, le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception accueille en semi-clandestinité dans un espace de sororité les demandes des femmes. Annie, ouvrière et mère de deux enfants, découvre peu à peu une nouvelle manière d'envisager son sens personnel et collectif de l'Histoire.

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26e édition des Œillades, Festival du Film Francophone d’Albi 2022 : Annie Colère de Blandine Lenoir

Merveilleusement accueilli au fil de ses projections dans les festivals et durant ses avant-premières, Annie Colère invite à ouvrir une nouvelle page de l'histoire du droit des femmes à disposer de leur propre corps dans les mobilisations citoyennes en France dans les années 1970 dont les revendications ont pour une partie seulement été validées par la loi Veil en 1975. Une évidence que souligne ce cinéma stimulant qui sait se saisir avec sa distance critique l'écriture officielle de l'Histoire : l'évolution des mœurs s'enracine et se prolonge dans des actions collectives avant d'être inscrite toujours tardivement et à la suite de lourdes concessions dans des textes de loi émanant d'un pouvoir déconnecté de la réalité sociale dans une époque où les femmes meurent par milliers à cause de la criminalisation de l'avortement.

Annie Colère de Blandine Lenoir © Diaphana

Nourri par la thèse de la chercheuse Lucile Ruault, le scénario de Blandine Renoir et Axelle Ropert laisse une place conséquente à la découverte des actions du MLAC comme alternative positive, bienveillante et sécurisée de la pratique clandestine de l'avortement en 1974 autant que l'émancipation progressive d'une femme qui se croyait initialement non politisée découvrant en même temps son corps et son âme collective. Si l'héroïne éponyme, jouée par la lumineuse Laure Calamy avec subtilité et une implication profonde née d'une longue complicité entre la cinéaste et son actrice, est le fil conducteur de la narration, le sens de la construction collective autour de la sororité ne cesse de nouer les fils d'un ambitieux métier à tisser d'une histoire de résistance.

Alors que le récit officiel des luttes des femmes a tendance à être réduit à une lecture individualisée issue de l'expression du pouvoir, la mise en scène de Blandine Lenoir sur Annie Colère crée un espace de lecture alternatif par son invitation à rappeler que l'Histoire s'écrit nécessairement à plusieurs dans un espace où chacun.e s'ouvre à l'autre, sans peur d'assumer sa vulnérabilité pour aller de l'avant. Car le film est aussi l'histoire enthousiasmante de la renaissance d'une femme qui ne se contente plus de subir la fatalité du monde extérieur dans une rage extérieure sans cesse étouffée mais devient actrice de sa vie dans un souci constant de l'autre.

Ainsi, Blandine Lenoir fait évoluer son écriture filmique où le questionnement féministe trouvait dans les ressorts comiques de Zouzou (2014) et Aurore (2017) les outils subtils de remise en cause critique de l'ordre patriarcal, vers l'exploration du drame historique mis en scène dans un espace bienveillant de sororité. Ainsi, la détresse des femmes confrontées à une grossesse non désirée apparaît avec pudeur dans un espace choral d'une vibrante bienveillance, où les nombreuses et talentueuses actrices (Laure Dalamy, Zita Hanrot, India Hair, Pascale Arbillot, Florence Muller, Lucia Sanchez pour n'en citer que quelques-unes) réussissent à offrir leur interprétation au service des nombreuses femmes qu'elles représentent, avec une humilité fascinante. Blandine Lenoir est à ce titre une merveilleuse directrice d'actrices et d'acteurs où la sororité et la bienveillance ne sont pas seulement des sujets scénaristiques mais participent pleinement à sa manière salutaire de nourrir sa mise en scène.

La colère du titre devient ainsi la force de l'action collective face à l'iniquité ambiante. Il permet à son héroïne éponyme de briser la fatalité d'un récit de l'histoire politique écrite par des hommes et suivre une prise de conscience progressive pour s'inscrire dans le monde.

Annie Colère
de Blandine Lenoir
Fiction
120 minutes. France, 2022.
Couleur
Langue originale : français

Avec : Laure Calamy (Annie), Zita Hanrot (Hélène), India Hair (Claudine), Rosemary Standley (Monique), Damien Chapelle (Jean), Yannick Choirat (Philippe), Florence Muller (Viviane), Cédric Appietto (Richard), Lucia Sanchez (Dolorès), Pauline Serieys (Marie-Pierre), Louise Labeque (Caroline), Caroline Piette (Michèle), Marie Cornillon (une militante), Pascale Arbillot, Éric Caravaca, Christelle Cornil, Léo Dussollier, Oscar Lesage, Anne-Sophie Louvet
Scénario : Blandine Lenoir, Axelle Ropert
Conseillère historique : Lucile Ruault
Images : Céline Bozon
Montage : Stéphanie Araud
Musique : Bertrand Belin
1re assistante réalisatrice : Marion Dehaene
Son : Jean-Lus Audy
Mixage : Emmanuel Croset
Direction artistique : Marie Le Garrec
Maquillage : Alice Robert
Coiffure : Lucine Azanza
Costumes : Anne Blanchard
Casting : David Bertrand
Production : Aurora Films et Local Films
Coproduction : France 3 Cinéma
Produit par : Nicolas Brevière et Charlotte Vincent
Directeur de production : Médéric Bourlat
Distributeur (France) : Diaphana

Sortie salles (France) : 29 novembre 2022

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