Entretien avec Sofia Alaoui pour son film "Qu'importe si les bêtes meurent"

Actuellement en lice pour recevoir le prix du meilleur court métrage lors de la cérémonie des César qui doit mettre en avant l'industrie du cinéma français, "Qu'importe si les bêtes meurent" de Sofia Alaoui propose un récit mêlant réalité documentaire dans une contrée marocaine et surgissement de l'au-delà fantastique.

Sofia Alaoui © Créateur : Michael Loccisano | Crédits : Getty Images Sofia Alaoui © Créateur : Michael Loccisano | Crédits : Getty Images
Cédric Lépine : Qu’est-ce qui vous intéressait dans la confrontation entre une réalité documentaire et le surgissement du fantastique propre au cinéma de genre ?
Sofia Alaoui : En réalité, je n’ai pas théorisé sur la forme que devait prendre le film. C’est venu assez naturellement par la thématique du film, du fait qu'il interroge les croyances et les dogmes. Il y a dans les religions une part de fantastique indéniable. Donc utiliser le « genre » si on peut dire ça comme ça pour questionner le rapport à la foi, est pour moi tout à fait naturel.
Aussi, il me semblait tout aussi important de sortir un peu d’un cinéma très réaliste, très direct dans lequel je ne me retrouvais pas forcément pour amener le spectateur vers un ailleurs, afin de prendre du recul et se questionner plus largement. Mais à la fois, j’avais envie quand même de garder un lien avec ce monde « réél » car l’objectif avant tout est de le questionner. Donc cette confrontation entre documentaire et fantastique, vient de là, afin de créer un pont entre l’ici et l’ailleurs, la terre et le ciel.


C. L. : Comment et pourquoi avez-vous décidé de produire vous-même votre film ?
S. A. :
Le film est produit avant tout par Envie de Tempête, Margaux Lorier en France. J’ai effectué la coproduction au Maroc car j’étais dans une énergie de vouloir faire à tout prix le film. Le faire vite. Il y avait vraiment pour moi une urgence et le fait d’être coproductrice au Maroc a permis d’enclencher aussi beaucoup de choses dans la mise en production. Mais sans Margaux Lorier, ça n’aurait pas été la même histoire. Nous sommes de vraies partenaires, c’est une relation précieuse. Je pense que c’est ça qu’il faut rechercher avant tout. Car souvent on se dit qu’on va produire notre propre film suite à une déception avec un producteur. Mais ce n’est pas la solution non plus.


C. L. : Pouvez-vous parler des différents niveaux de réalité pour appréhender le monde actuel : celle de ces bergers, père et fils reclus dans la montagne, le petit village désert et ensuite au-delà un monde bouleversé que l’on voit à travers les médias ?
S. A. :
Il y a dans le film tout un langage symbolique que je voulais déployer. Finalement ces bergers isolés ne sont-ils pas un peu nous-mêmes ? La montagne aride et déserte est aussi un lieu qui invite à l’introspection. Il y a un côté lunaire qui encore une fois nous amène dans un ailleurs. Donc encore une fois, même si c’est très réaliste, très intimiste dans le quotidien des bergers, il y avait cette envie de dépasser cette réalité sociale pour poser d’autres questions. Le film est avant tout le cheminement intérieur d’un personnage. Ainsi, je n’avais pas trop envie de développer le monde bouleversé mais de le suggérer, sinon nous serions trop sortis de l’intime de mon personnage principal. Même si sur son passage, d’autres réagissent de manière très différente et que ça l’interpelle de voir d’autres manières de penser cet événement.


C. L. : Sans le savoir initialement, le film parle aussi de la perception actuelle de la pandémie du COVID 19 qui peut être totalement surréaliste, comme une apparition extraterrestre, en fonction de là où l’on se place dans la communauté humaine. Que pensez-vous de cette lecture possible de votre film ?
S. A. : En effet, il y a quelque chose de surréaliste dans l’arrivée de cette pandémie qui nous a plongés dans l’inconnu. Clairement c’est difficile de trop philosopher et prendre du recul pendant une situation que l’on vit violemment.
Donc je ne me permettrais pas de faire un parallèle trop fort entre les deux. Cela serait m’accaparer un événement pour parler de mon film et ça serait un peu étrange, voire opportuniste. Mais ce que j’espère de ce qui ressortira de ce qu’on vit actuellement, c’est peut-être un requestionnement profond de la société, qui passe aussi par un questionnement intérieur de soi, des certitudes ou des habitudes dans lesquelles ont été enfermées et qui sont difficiles à abandonner car elles sont inscrites dans notre schéma depuis trop longtemps.


C. L. : Que signifie pour vous le conflit générationnel entre le père et le fils que vous avez voulu mettre en scène dans cette histoire ?
S. A. :
Le père est cette figure d’autorité, qui transmet une manière de concevoir le monde et la vie. J’ai l’impression qu'en dehors du conflit de générations, il s’agissait aussi de remettre en question les paroles de l’autorité, celle que l’on n’ose pas remettre justement en question, par conservatisme ou par « respect » comme certains peuvent dire. Même si cette notion de respecter la parole de l'ancien me dérange un peu, surtout au Maroc car il s’agit plus d’un enfermement cautionné par cette notion de respect, plus qu’autre chose.

"Qu'importe si les bêtes meurent" de Sofia Alaoui © DR "Qu'importe si les bêtes meurent" de Sofia Alaoui © DR


C. L. : Comment en êtes-vous arrivée à choisir ce titre de films à multiples facettes d’interprétation parlant aussi bien de la crise écologique que du large fossé existant entre les mondes urbains et ruraux, autant qu’entre les pays dits du Sud et ceux dits du Nord face aux grandes crises mondiales ?
S. A. : Le titre du film s’est imposé avant même l’écriture du scénario, quand j’ai commencé à m’intéresser à l’Univers et au rapport à notre quotidien dans ce monde.

Je trouvais qu’il y avait quelque chose qui dépassait les questions matérielles, quotidiennes auxquelles nous pouvons être confrontés. Les « bêtes » du titre ramènent à quelque chose provenant de la terre et je crois que le titre provoque un élan vers l’ailleurs. C’est un peu l’intention de départ, de regarder ailleurs…
Et puis forcément quand on explore un peu plus ces interrogations-là, le discours écologique est indéniablement lié, car pour moi il y a cette idée de revenir vers soi, se connecter à notre réalité pour être en harmonie avec soi-même déjà, mais aussi avec l’environnement dans lequel nous vivons, qui est cette planète. C’est sortir aussi de ces concepts Nord / Sud car finalement l’arrivée des extraterrestres bouleverse tout le monde. Car même si le film se passe au Maroc et questionne la société marocaine, en réalité nous sommes tous, que ce soit dans les pays du Nord ou du Sud comme vous dites, enfermés dans des dogmes : il y a dans les pays un vrais dogmes capitalistes. C’est terrifiant ça aussi.


C. L. : Dans les festivals comme pour les César vous représentez à la fois le cinéma français et le cinéma marocain : comment vous situez-vous en tant que réalisatrice, scénariste et productrice indépendante dans ces industries nationales ?
S. A. :
Je suis très heureuse qu’un film franco-marocain qui mêle différents registres puisse être nommé. C’est un film métisse et je crois que c’est bien car je n’aime pas l’idée d’être enfermée dans la case réalisatrice arabe, marocaine, ou française ou encore réalisatrice du film de genre. Car mon désir avant tout c’est de faire des films, qui même s’ils se déroulent dans des lieux très précis, puissent avoir une dimension internationale, en dehors de cette notion de frontière, d’identité.


C. L. : Avez-vous quelques mots à partager pour présenter votre projet de premier long métrage ?
S. A. :
Cela s’appelle Parmi nous et ça prolonge la réflexion développée dans le court métrage Qu’importe si les bêtes meurent en confrontant à nouveau mes personnages et leur réseau de croyances à l’existence d’extraterrestres qui les bouleverseraient alors profondément. Cela ne sera pourtant pas une adaptation. On suivra une jeune femme issue d’un milieu modeste et rural qui se retrouve propulsée dans la famille de classe supérieure de son mari Amine. Une famille qui a pour modèle les pays du Moyen-Orient : entre pratique rigoureuse de l’Islam et consumérisme exacerbé. Alors qu’Amine et sa famille sont bloqués à plusieurs heures de route de leur domicile du fait d’un événement mystérieux et surnaturel, Itto, enceinte au dernier degré va devoir s’émanciper et partir à l’aventure pour réussir à les rejoindre dans un contexte d'état d'urgence au Maroc…

 

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Qu'importe si les bêtes meurent
de Sofia Alaoui

Fiction
23 minutes 27 secondes. Maroc, France, 2019.
Couleur
Langue originale : langues berbères

Avec : Saïd Ouabi, Fouad Oughaou, Moha Oughaou, Oumaïma Oughaou
Scénario : Sofia Alaoui
Images : Noé Bach
Montage : Héloïse Pelloquet
Musique : Amine Bouhafa
Son : Nani Chaouki
Montage son : Sébastien Savine, Marie Mazière
Mixage son : Paul Jousselin 
Producteurs : Sofia Alaoui (Jiango Films), Margaux Lorier (Envie de Tempête Productions)

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