Entretien avec Bojina Panayotova, réalisatrice du film "Je vois rouge"

Mercredi 24 avril 2019 est sorti en salles le film "Je vois rouge" de Bojina Panayotova. Elle pose avec lui la question de la filiation, de la transmission, de l'histoire de la Bulgarie récente et sous le communisme avec une grande créativité dans la narration documentaire. Voici un entretien réalisé avec la cinéaste lors de la présentation de son film au Festival de La Rochelle 2018.

Bojina Panayotova © DR Bojina Panayotova © DR
Cédric Lépine : Est-ce que c'était l'intention initiale d'interroger l'engagement politique de ta génération avec ce film ?
Bojina Panayotova :
Dès le départ, comme je fais des films et que j'aime les films avec de l'émotion, je ne me suis jamais imaginée aller en Bulgarie de faire un documentaire historique sans émotion. C'était donc là une évidence de départ dans la forme avant que je sache exactement de quoi j'allais parler. Fin 2013, lorsque je suis arrivée en Bulgarie, il y avait alors un fort mouvement de contestation : c'est la première fois qu'autant de personnes descendaient dans la rue manifester en masse contre le gouvernement. Ces manifestations rappelaient vraiment celles de 1989 et les gens jouaient avec des formes de clin-d'œil entre les deux événements à travers notamment leurs slogans : ils affirmaient ainsi la continuité entre les personnes au pouvoir sous l'ère communiste et ceux au pouvoir à présent. Tout le pouvoir de l'oligarchie aujourd'hui est en fait issu de l'élite de la nomenklatura de l'époque. Comme j'étais nostalgique de mon enfance vécue sous le communisme, dans une famille où tout le monde se disait communiste, personne n'ayant remis en question ces valeurs. Je me suis alors prise violemment la manif' de plein front. Tout un tas de jeunes dans lesquels je me reconnaissais hurlaient alors « ordures rouges ». Revenir ainsi sur l'anticommunisme m'a fait comprendre qu'il me manquait plusieurs éléments pour comprendre ce qui était en train de se passer. Je ressentais alors un profond conflit intérieur. D'un côté j'étais nostalgique de cette enfance avec tout un tas de rites communistes que j'avais incorporés autour d'une image idéalisée qui vient de ma famille et de l'autre côté j'avais tout un tas de faits historiques dont j'avais connaissance mais d'une manière assez abstraite. Et tout à coup c'était très concret : les gens dans la rue en parlait, révélant toute la corruption du pays.

C. L. : D'une certaine manière, ton film est le remake intime usant du selfie, des manifestations dans la rue.
B. P. :
Exactement ! Je pense que j'avais un besoin identitaire de retrouver ma communauté. Toute cette jeunesse à laquelle j'étais censée appartenir mais que j'avais quittée pour aller vivre en France, j'avais très envie de rester dans la rue avec eux et devenir militante. Sauf qu'à un endroit je ne trouvais pas cela juste, comme si ma démarche était un peu artificielle. Je ne l'ai pas moins fait : j'ai manifesté mais j'avais aussi envie de creuser la question et faire quelque chose à partir de ma place personnelle. Ma position la plus sincère a alors consisté à me prendre comme cobaye pour regarder ce conflit à l'intérieur de ma famille. En effet, tout d'un coup je me suis mise à incarner cette révolte anti-communiste comme si j'étais passé de l'autre côté, faisant de moi une traître à l'égard de ma famille. Je ressentais des choses et j'avais envie de creuser pour en témoigner.

C. L. : À ce moment tu sais que ton film va devenir un exercice d'autocritique ?
B. P. :
Non, pas du tout. En fait, je savais que ce serait intéressant qu je ne sois pas que la seule réalisatrice qui observe les autres. Je me suis dit que ce serait intéressant d'avoir le point de vue des autres sur moi. Très vite est apparu un conflit et je me suis rendu compte que le choc entre les points de vue était plus intéressant que si je me contentais d'aller interroger mes parents observés à la loupe. J'étais alors au premier degré de ce que je vivais, du coup mon autocritique s'est construite par la suite : cela a été une prise de conscience a posteriori, une fois que le tournage s'est terminé. Le fait de me retrouver en Bulgarie alors que je vivais depuis un moment en France, m'a mis en situation de tout m'autoriser. Tout à coup, c'était comme si toute la partie de moi la moins rationnelle, la moins mesurée et la plus naïve, prenait le dessus.

C. L. : Comme si tu rejouais une enfance qui t'a été dérobée parce que tu sentais que l'on t'avait menti ?
B. P. :
Je rejouais un peu quelque chose de l'enfance et de l'adolescence, les deux en même temps. Mon adolescence, je ne l'ai pas vécue en Bulgarie et j'ai toujours eu l'impression d'avoir manqué quelque chose. En effet, si j'étais restée en Bulgarie, j'aurais vécue mon adolescence juste après la chute du Mur au moment où se vivait un sentiment d'énorme libération dans la société. Les jeunes se sont alors émancipés comme jamais auparavant les générations ultérieures n'avaient jamais osé le faire. J'ai toujours eu l'impression d'avoir manqué les moments les plus intéressants en Bulgarie alors que je passais mon temps à vouloir m'intégrer pour devenir Française. Il y avait ce besoin en moi de rattraper des choses non vécues. C'était pour moi très naturel pour moi d'être celle qui pose des questions avec certes une forme de révolte.
Je pense qu'il y a aussi quelque chose aussi qui se joue dans le film dans le rapport entre générations qui est particulier à la Bulgarie. Ma question principale consistait à savoir si nous étions, ma famille et moi, des privilégiés en Bulgarie. C'est encore différent en France où il y a bien sûr la conscience de la lutte des classes. Sous le communisme, l'idéal de la société avait beau être l'égalité entre les individus, en fait pour arriver à vivre, il fallait se débrouiller tout le temps, instituant implicitement le système de corruption. Chacun bénéficie ainsi de tous petits privilèges et mes parents étaient choqués que je puisse porter un regard sur eux où je les jugerais. Ma mère me disait : « de quels privilèges tu parles alors que nous avons galéré des années pour avoir une voiture ! » Sauf qu'effectivement, tout le monde n'y avait pas accès. Comme mes parents faisaient parties de l'intelligentsia, ils bénéficiaient de quelques privilèges. J'ai étudié à l'École Normale Supérieure et à la Fémis, selon un parcours scolaire pour m'intégrer parfaitement et sagement. Mes parents étaient très fiers de me voir ainsi accéder à la culture. Lorsque j'ai terminé la Fémis j'ai commencé à travailler sur un projet de film sur l'histoire d'une jeune femme bulgare qui s'est faite assassinée à Paris dans les années 1990 et qui était une des premières prostituées venues de l'Est officiellement reconnue. Tout à coup je prenais conscience qu'il y avait d'autres Bulgares qui arrivaient en France autrement que ma famille. J'ai alors commencé à aller ailleurs que les milieux que j'avais l'habitude de fréquenter autour de mes parents. Et c'est donc plus tard que j'ai tiré le film vers cette histoire de privilèges.
C'est comme si à partir de ce moment je me sentais dans une posture : pourquoi je me suis retrouvée dans une situation confortable en France alors que ce n'était pas le cas d'autres Bulgares ? Est-ce qu'il n'y avait pas là en miroir quelque chose issu de l'ère communiste et qui se reproduit en France autrement ? Ensuite, ce sentiment s'est redoublé avec ce qui se passait en Bulgarie où des « dossiers » commençaient à s'ouvrir. Le fait de parler des polices secrètes était alors très nouveau : cette commission a été créée seulement il y a une dizaine d'années.

C. L. : Tu expérimentes beaucoup la forme des images avec ta caméra, pour faire rejoindre le fond et la forme. Et dans une séquence, ta caméra subjective devient subitement la caméra de surveillance où tu vas chercher les archives de la police secrète. C'est alors un témoignage d'autocritique où tu sous-entends que ton regard est l'équivalent inquisiteur d'une caméra de surveillance.
B. P. :
Tout mon désir de film se trouve dans cette expérimentation : je n'avais pas au préalable d'intentions théoriques. Tout s'est fait intuitivement en faisant le film. Je voulais m'emparer de tous les médiums les plus naturels propres à ma génération où se trouvaient donc les portables. À la Fémis, j'adorais ainsi lorsque l'on filmait en numérique : c'était toujours une source de conflits potentiels avec les étudiants qui voulaient travailler avec de la pellicule. Je sentais que la nouvelle bataille de notre génération se trouvait dans le numérique avec la certitude que ce n'est pas parce que c'est du numérique que ce n'est pas du cinéma. L'image pouvait être la plus triviale au départ mais tout dépend ce que l'on en fait en termes de récits, du hors-champ, du son... bref à travers la grammaire du cinéma. Le premier jalon se trouvait dans les vidéos Skype : il se trouve que mes parents étaient en France et moi en Bulgarie et que je souhaitais que l'on ressente par ce type de communication, cette distance entre nous. C'était l'idée que j'allais leur ramener les problématiques bulgares à eux qui étaient plus bulgares que moi. J'avais l'impression que l'on utilisait rarement les vidéos Skype au cinéma. Le procédé est assez simple et se réfère au traditionnel splitscreen. Dans ces vidéos, il y a des choses que l'on ne voit pas, qui sont brouillées. Les situations intimes et quotidiennes devenaient subitement décalées : c'était ce que j'aimais. J'ai poursuivi avec mon téléphone où j'ai trouvé une application qui me permettait de filmer des deux côtés, dans un champ contre-champ apparaissant sous forme de splitscreen dans la continuité des skypes. Cela me permettait de rester personnage en même temps que l'autre personne filmée. Le sujet de la surveillance est devenu de plus en plus présent dans mon film : au début j'ignorais que le thème de la police secrète allait prendre une telle ampleur. Je me rendais alors compte que j'étais en train de faire la même chose que la police secrète avec mon obsession de l'information. Le film évoquait la surveillance actuelle dans le fait que je me filme avec mon portable sous forme de selfie.

"Je vois rouge" de Bojina Panayotova © JHR Films "Je vois rouge" de Bojina Panayotova © JHR Films


C. L. : Tu utilises aussi les représentations du film d'espionnage avec cartes et représentations en animation d'un assassinat mafieux pour montrer l'excitation de l'investigation que tu commences à mener avec ta mère.
B. P. :
Il y avait en effet une envie de se réapproprier sous le mode « homemade » tous le fantasmes associés à l'espionnage, au monde mafieux et au polar. C'est vrai que lorsque nous sommes devenues avec ma mère un tandem, le film nous faisait devenir des james bond girls ! C'était une revendication politique de montrer que c'était à notre tour de jouer dans un cadre très rigide : ce n'était pas évidemment de pouvoir rigoler de la police secrète !

C. L. : C'était ainsi une manière de dédramatiser des sujets encore tabous.
B. P. :
Plutôt que d'être uniquement dans la peur, nous jouions avec celle-ci. En conséquence, l'autocritique est venu comme cela assez naturellement. J'avais quand même bien conscience que j'étais en train d'utiliser des méthodes d'espion par moments. Pour arriver à mes fins, j'enregistre sans que la personne que je rencontre le sache, or celle-ci utilisait ces mêmes méthodes dans la police secrète ! C'est vraiment au montage que j'ai découvert là où j'allais. Il y avait d'un côté l'enquête menée et puis cette couche en plus qui questionne ce qui se passe en plus entre deux générations ainsi que les limites du cinéma. En effet, je devais ainsi apprendre ce que je pouvais me permettre au nom du cinéma et cette réflexion s'est construite notamment au montage.

C. L. : Tu abordes aussi incidemment la nouvelle ère de surveillance plus sournoise encore que du temps communiste puisqu'elle a pris une dimension colossale et internationale avec Internet où chacun met plus ou moins consciemment à disposition des informations personnelles.
B. P. :
Pour faire ce film, j'ai agi à la fois en pleine conscience des moyens de ma réalisation et aussi en me laissant traverser par tout un tas d'énergies, tel un travail spirituel. C'est pourquoi ce personnage m'a aidé à mettre en évidence les motifs du communisme qui me traversaient. Je retrouvais alors la partie qui était totalitaire en moi, mon goût pour espionner. C'est d'ailleurs ce qui est un intéressant avec le cinéma qui n'a pas pour but de produire des objets à messages. Mon film n'est pas une idée qui se résumerait en un mot. Il y a une zone trouble et j'ai l'impression que mon travail consiste à la secouer, l'agiter pour me faire dépasser par elle et d'en faire advenir un objet. C'est aussi là le cinéma que j'aime qui, en tant que spectatrice, me mobilise le plus. Certains films m'ont inspirée comme The Act of Killing ou Iranien mettent le spectateur dans un état de trouble quant à ce qui est en train de se passer. L'idée ne précède pas le film mais c'est bien le moment même de tourner qui produit le film. Le moment du film est une sorte de catharsis et de processus ouvert.

C. L. : En dehors du contexte socio-historique, le film touche un enjeu universel : celui pour l'individu de trouver sa place dans la société et dans sa famille. Il s'agit pour toi d'autant plus de questionner ton entourage que tu cherches à savoir à quelle famille tu appartiens. Le film devient une quête d'amour qui aboutit sur une naissance.
B. P. :
C'est vrai que c'est aussi ce film qui m'a permis de devenir mère. Le film est devenu implicitement un prétexte pour inviter ma famille à jouer un jeu avec de nouvelles règles que j'ai inventées. C'est vraiment très rare de pouvoir se permettre ce type de situations alors qu'en famille nous avons toujours chacun un rôle prédéterminé. Je leur ai ainsi proposé de changer de rôle pour secouer l'organisation implicite familiale. C'est vrai aussi qu'il y avait un vrai enjeu politique à l'égard de ma mère que ni elle ni moi n'avaient encore investi. Effectivement, pour fonder ma propre famille et me situer en tant qu'individu dans la société j'avais besoin de répondre à tous ces questionnements. Sur les questions politiques, ma mère m'a souvent renvoyé mon père objectant que durant l'ère communiste les femmes étaient exclus de la conscience des enjeux. Peu à peu, ma mère s'est rendu compte qu'elle avait eu place politique sans le savoir et qu'elle avait un témoignage fort à partager. Ainsi, ses sentiments actuels pouvaient être très intéressants politiquement. C'est là je trouve qu'en tant que femmes nous avons trouvé une force sans essayer d'occuper la place des hommes : ce n'est pas cette dialectique-là. Notre force reposait sur notre capacité à savoir parler de nous à partir de l'intime afin de prendre conscience. Ma mère pour le coup est très forte à ce jeu ! C'est elle qui m'a appris à développer cette perspicacité d'analyse ! Pour mon père, en revanche, mes « démarches psychanalytiques » représentent la France. J'ai vraiment eu l'impression que cette place des femmes étaient vraiment importante par rapport à la société bulgare. Car pouvoir dire « je » pour parler des thèmes que j'aborde est presque transgressif

C. L. : On voit alors l'opposition entre le pouvoir masculin enraciné dans le présent immédiat, incapable de revenir sur le passé et la mise en rétrospective des femmes devenues les gardiennes de la mémoire. Les portes du passé te sont ouvertes ainsi par ta mère alors que ton père s'y refuse.
B. P. :
En effet, mon père à un moment donné qui ne me comprend pas me conseille énergiquement de fonder un parti pour agir maintenant plutôt que d'aller fouiner dans le passé. C'est vrai qu'il y a là un grand enjeu alors que je trouvais totalement déplacé pour moi de fonder un parti. Je n'ai pas pour autant l'impression que mon action n'est pas valable. Il y a en effet un autre endroit qui est politique et qu'il faut investir absolument. Ainsi, ce mouvement de contestation qu'il y avait en 2013 en Bulgarie se produisait également dans le monde entier. Cela a commencé avec les Printemps arabes, la crise de Wall Street... Il y avait un espace collectif qu'il s'agissait de réinvestir et qui n'est pas limité au seul parlement. J'ai l'impression dès lors que mon film est un autre endroit mais qui est en parallèle de la rue.
Ceci est en miroir dans le film où il est question des dossiers secrets de la Bulgarie communiste comprenant la police secrète, la surveillance omniprésente : plutôt que d'en faire une thèse historique, j'aborde ce sujet par l'histoire intime. J'ai ainsi pu observer lorsque le film est sorti en Bulgarie, l'envie chez les spectateurs de faire la même chose en allant voir leur propre dossier conservé au centre des archives de la surveillance de la police secrète communiste et d'aller parler avec leur propre famille. Cette investigation historique n'appartient pas qu'aux chercheurs et aux politiques : tout citoyen peut s'autoriser à l'entreprendre. La mise en scène des moyens d'un « cinéma du pauvre » répond à cette démarche de démocratiser ces questionnements.

 

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Je vois rouge
de Bojina Panayotova

Documentaire
84 minutes. France, 2018.
Couleur
Scénario : Bojina Panayotova
Images : Bojina Panayotova, Xavier Sirven
Montage : Léa Chatauret, Elsa Jonquet, Bojina Panayotova
Musique : Emilian Gatsov
Son : Bojina Panayotova, Xavier Sirven
Montage des directs : Pablo Salaün
Montage son : Xavier Sirven
Mixage : Samuel Aïchoun
Étalonnage : Nicolas Perret
Production : Stank
Coproduction : Andolfi
Producteur : Roy Arida
Distributeur (France) : JHR Films

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