Au nom de l’amour… l’étouffement individuel

Les parents de Camille intègrent une communauté religieuse et changent radicalement d’attitude à l’égard de leurs enfants qu’ils entraînent dans leur nouveau mode de vie.

"Les Éblouis" de Sarah Suco © Pyramide "Les Éblouis" de Sarah Suco © Pyramide

Film notamment programmé aux festivals Les Œillades d’Albi et à l'Arras Film festival 2019 : Les Éblouis de Sarah Suco

Après la révélation en tant qu’actrice notamment dans les films de Louis-Julien Petit (Discount) et Aurore de Blandine Lenoir ainsi que plus d’une vingtaine d’interprétation en dix ans, Sarah Suco est passée à la réalisation de son premier long métrage à partir d’un scénario original adapté de l’expérience autobiographique de son propre enfermement dans une communauté religieuse à dérive sectaire. Le sujet est extrêmement courageux et étonnamment encore inédit dans le cinéma français. La réalisatrice et scénariste s’entoure pour cela d’une troupe de comédiens talentueux d’autant plus perspicaces dans leur interprétation qu’ils sont utilisés à contre-emploi. Ainsi, la bonhomie humaine d’un Jean-Pierre Darroussin et la douceur prévenante d’un Éric Caravaca permettent d’illustrer des adultes référents pour les enfants d’autant plus effrayants que leurs personnages sont de prime abord bien inoffensifs. Plusieurs séquences sont aussi très lumineuses et les jeux des enfants d’une spontanéité follement drôle. Et pourtant, le processus de radicalisation et de soumission mis en place par la communauté charismatique ici dénoncée se fait lentement sur des principes louables d’amour, d’attention et de solidarité. À travers le regard de la jeune Camille, 12 ans, c’est l’innocence enfantine et la spontanéité de l’affection familiale qui sont profondément brisés. La fratrie des jeunes enfants se voit imposer la soumission et la désaffiliation de chacun d’eux à l’égard de toute leur existence passée et en brisant toute volonté d’émancipation individuelle. Le film prend les allures de drame familial et social au sein duquel une jeune fille interprétée par une conviction forte et rare par Céleste Brunnquell pour la première fois devant une caméra de cinéma, suit un long et rude chemin pour affirmer la légitimité de se rebeller et de s’émanciper. Même s’il ne s’agit que d’une infime partie de l’horreur de la destruction des individualités dans les communautés charismatiques, le scénario condense avec subtilité toute la perversité totalement folle de leurs agissements. La véritable force de l’héroïne repose sur ses liens entre ses frères et sœur au moment où ses propres parents ont totalement renoncé à leurs propres responsabilités à leur égard.

Le processus de la soumission est d’autant plus violent et à certains égards inéluctable qu’il repose sur l’expression théorique d’un amour porté entre les personnages : le père qui se soumet à son épouse, comme les enfants à leurs parents par amour ! Le chemin vers l’émancipation est long et difficile et la réalisatrice et coscénariste a su insuffler des moments drôles de révoltes enfantines pour offrir un horizon d’espoir à ses personnages et une respiration anticlaustrophobique aux spectateurs. Un film aussi brillant par son propos incontournable que dans ses choix subtils et inspirés de mise en scène.

 

 

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Les Éblouis
de Sarah Suco

Fiction 99 minutes. France, 2019. Couleur Langue originale : française

Avec : Céleste Brunnquell (Camille Lourmel), Camille Cottin (Christine Lourmel), Jean-Pierre Darroussin (le berger), Éric Caravaca (Frédéric Lourmel), Laurence Roy (Mamie), Daniel Martin (Papi), Spencer Bogaert (Boris), Benjamin Gauthier (Jean-Marie), Suzanne de Baecque (Marie-Laeticia), Armand Rayaume (Matthieu Lourmel), Jules Dhios Francisco (Benjamin Lourmel), Eva Ristorcelli (Eva Lourmel)

Scénario : Sarah Suco et Nicolas Silhol
Directeur de la photographie : Yves Angelo
Montage : Catherine Schwartz
Musique : Laurent Perez del Mar
Son : Cyril Moisson, Guillaume d'Ham, Hervé Buirette
Casting : Elsa Pharaon et David Bertrand
Décors : Manu de Chauvigny
Costumes : Nathalie Raoul
Producteurs : Dominique Besnehard, Michel Feller et Antoine Le Carpentier
Sociétés de production : Mon Voisin Productions et Épithète Films, coproduit par France 3 Cinéma
Distribution (France) : Pyramide Distribution

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