Entretien avec Elitza Gueorguieva, réalisatrice de "Chaque mur est une porte"

Lors de la 46e édition du Festival International du film de La Rochelle en juillet 2018, la réalisatrice Elitza Gueorguieva était venue présenter son film documentaire "Chaque mur est une porte" au sein d'une rétrospective consacrée au cinéma bulgare des dix dernières années.

Elitza Gueorguieva © Jean-Michel Sicot Elitza Gueorguieva © Jean-Michel Sicot

Cédric Lépine : Peux-tu rappeler le contexte historique qui conduit la télévision bulgare à produire l'émission dont ta mère est la journaliste ?
Elitza Gueorguieva :
Lorsque l'émission débute en 1988, la population n'imagine pas la chute du mur de Berlin alors qu'au gouvernement on sait qu'un changement se prépare. Ainsi, on est alors encore dans un système où les individus s'autocensurent comme on peut le voir au début du film où les personnes interviewées sont très prudentes dans leurs réponses. L'émission propose des sujets très métaphoriques, comme les extraterrestres : de cette manière, lorsqu'il est question de « s'ouvrir aux extraterrestres » on doit comprendre l'idée de s'ouvrir aux Occidentaux. Sous le régime communiste, les revues scientifiques étaient les plus lues parce que c'était ainsi le meilleur moyen de parler d'autres mondes possibles. Ma mère m'a raconté que c'est une époque assez libre pour la télévision qui commençait à devenir le reflet de ce qui se passait dans la société. Cette émission était consacrée à la jeunesse bulgare dans le but de proposer à ce public tout ce qui pouvait l'intéresser, notamment des clips musicaux. Les jeunes commençaient à prendre plus de risque en occupant l'espace public autour de mouvements hippies, des concerts punks. Ces mouvements étaient tolérés par le régime qui sentait qu'il ne pouvait les retenir. Il a été recommandé à ma mère dans son émission d'être libre, originale et inventive. C'était une opportunité pour l'émission d'expérimenter énormément de choses, n'hésitant pas à se confronter à l'absurde. Paradoxalement, avec l'arrivée de la démocratie, la télévision est devenue plus formatée comme aujourd'hui où prédomine la télé-réalité.

C. L. : Le fait d'utiliser les enregistrements VHS des émissions publiques où apparaît ta mère avec un commentaires en carton où tu narres ton histoire personnelle, mélange la dimension « film de famille » au documentaire historique. Comment as-tu équilibré ces points de vues intimes et collectifs ?
E. G. :
Au même moment, j'ai aussi publié un roman intitulé Les Cosmonautes ne font que passer où il est question de la fin du régime communiste. J'étais déjà soucieuse de faire se rencontrer histoires collective et individuelle. En voyant sur ces images d'archives ma mère jeune, cela me renvoyait à plusieurs éléments de ma propre enfance. Ce fut alors un intense travail vis-à-vis de ma propre mémoire. Le passage par l'écrit, dans un premier temps, m'a aidée à me réapproprier cette mémoire et la fiction est venue remplir les oublis ou ce qui n'était pas déchiffrable. Les commentaires graphiques sur carton dans le film, comme dans le cinéma muet, permettent d'avoir un autre regard sur ce que l'on vient de voir. Le point de vue ici utilisé est celui faussement naïf d'un enfant. Le film ne pouvait pas se passer de commentaires : j'ai essayé un bout-à-bout sans et cela ne fonctionnait pas. La société bulgare qui était jusque-là interdite de paroles se confronte alors à la liberté d'expression qui plus est dans l'espace collectif de la rue.

"Chaque mur est une porte" d'Elitza Gueorguieva © DR "Chaque mur est une porte" d'Elitza Gueorguieva © DR


C. L. : Au générique, tu précises que tu n'as pas inclus au montage la grande vague de protestations antigouvernementales en Bulgarie en 2013. Pourquoi ?
E. G. :
Lorsque ces protestations ont eu lieu, j'étais dans mes archives et je voyais plusieurs similitudes avec ce qui s'était passé. Ainsi, plusieurs slogans de l'ère postcommuniste ont été repris. Cela aurait pu me permettre de raconter la fin de mon histoire. Cependant, au fil de la réalisation, le film est devenu une réflexion sur le désenchantement après des grands moments historiques plein d'espoir. J'ai ainsi voulu conclure avec la réflexion de Max Frisch sur l'espoir révolutionnaire plutôt que de changer d'époque avec ces images de 2013. Je voulais conserver l'homogénéité esthétique des images des années 1980 dans le film, période dont je ne voulais pas sortir. La même année, je me trouvais également à Paris place de la République où l'on se questionnait également sur ce qu'est réellement la démocratie, sur la nécessité de la désobéissance civile dans la société actuelle face aux violentes répressions policières qui ont suivi. J'ai donc considéré qu'il serait dommage de restreindre le film dans une seule zone géographique précise puisque ces problématiques 25 ans plus tôt concernait également la France d'aujourd'hui. La Bulgarie se libérait alors d'un régime paternaliste, situation qui a beaucoup de similitudes avec divers endroits du monde.

C. L. : La référence au cinéma muet avec l'usage de tes cartons est comme une invitation aux origines du cinéma devenue nécessaire afin de comprendre le nouveau monde postcommuniste en Bulgarie.
E. G. :
Ce que j'ai vu dans les images réalisées par ma mère me fait penser à la démarche de Jean Rouch dans Chronique d'un été allant interroger directement dans la rue les gens avec un micro séparé de la caméra. Il y a des similitudes en effet entre la situation exceptionnelle qu'a connue la Bulgarie qui venait de sortir d'un régime communiste oppressif très lourd et la France d'après guerre. La société bulgare cherchait alors à comprendre les choses comme si elle se réveillait après un long cauchemar. Lorsque l'on grandit dans une société elle-même en transition, la situation est très bizarre : pour toute ma génération, le communisme est lié à notre enfance : un décor qui par la suite a disparu. De même, durant la transition démocratique, les choses changeaient de manière palpable chaque jour alors que nous-mêmes nous étions en train de changer. C'est ce double mouvement qu'il m'importait d'explorer dans mon film.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.