Entretien avec Danilo Caputo, réalisateur du film "Sème le vent"

Ce mercredi 28 juillet 2021 sort dans les salles de cinéma en France le second long métrage de Danilo Caputo intitulé "Sème le vent". Entre dénonciation d'une campagne italienne multiséculaire corrompue par la pollution ambiante et force de la nouvelle génération incarnée par une jeune femme pour défendre la vie, le film offre une belle rencontre avec la nature.

Danilo Caputo © Pyramide Films Danilo Caputo © Pyramide Films

Le sujet du film :
Nica, 21 ans, abandonne ses études d’agronomie pour retrouver le foyer familial dans les Pouilles après trois années d’absence. Elle est particulièrement attachée à l’oliveraie qui faisait la richesse familiale et qui à présent est susceptible d’être arrachée sur décision de son père. 

Cédric Lépine : Par rapport à votre premier film, comment a surgi le besoin de raconter cette histoire ?
Danilo Caputo :
Dans mon premier film La Mezza stagione (2014), j’avais voulu saisir la résignation au fond de moi, qui apparaissait comme une vague, chaque fois que je rentrais chez moi dans les Pouilles. Ayant vécu ailleurs à l’étranger, je sentais qu’il y avait quelque chose d’impalpable mais réel, presqu’un syndrome collectif, incarné par cette idée que cela ne vaut pas la peine d’essayer de changer les choses. Mais une fois terminé ce premier film, j’ai commencé à avoir envie d’un personnage qui ne se plie pas sous le poids de cette résignation collective. Un personnage qui est prêt à frapper la tête contre les murs, qui lutte… et c’est comme ça qu’est née Nica.


C. L. : Est-ce que les lieux de tournage et les personnes ont contribué à développer l’écriture de votre scénario ?
D. C. :
Oui, cette terre, la province de Tarente, où je suis retourné habiter depuis quelques années, a nourri toute mon écriture. C’est une terre aux contrastes forts, car il s’agit d’une province marquée par une agriculture précaire jusqu’au moment où elle devenue la capitale de la sidérurgie, hébergeant une immense usine, plus grande que la ville même. Dans Sème le vent j’avais envie de montrer ces contrastes, tout simplement parce que je les trouve beaux et infiniment plus intéressants que les représentations stéréotypées de « cartes postales » qu’on donne souvent de cette région. Et puis, oui, j’ai aussi rencontré les personnes qui luttent pour essayer de changer les choses, et leurs histoires ont donné corps à la vie de Nica.


C. L. : Peut-on considérer Nica, la protagoniste, comme votre alter ego ?
D. C. :
Non, pas du tout… Elle est plutôt mon modèle, Nica est la personne que je voudrais devenir. J’aimerais avoir son intransigeance, sa constance. Je fais partie plutôt de ceux qui, face aux difficultés à parcourir un chemin sur cette terre, ont préféré partir. Je suis parti très jeune, à 17 ans, parce que la vie dans un petit village m’étouffait. J’ai vécu aux États-Unis, en Allemagne, puis en France, mais chaque fois quelque chose m’a ramené chez moi. Je n’ai jamais pu couper le cordon avec cette terre, et c’est ici que j’habite maintenant. Mais il y plein de choses qui me font mal au cœur... à partir de ces millions d’oliviers desséchés par une bactérie. Toute une partie des Pouilles a été brutalisée par cette bactérie, et les paysages jadis verts se sont transformés dans des cimetières de bois. Et puis il y a cette usine sidérurgique, qui continue à polluer et à tuer depuis des décennies, et qu’on accepte aveuglément par pragmatisme. C’est atroce !


C. L. : Comment s’est construite la personnalité de Nica à l’écriture et au tournage ?
D. C. :
Dans le scénario, j’avais décrit Nica comme une fille qui était plus à l’aise avec les arbres qu’avec les gens. C’était un personnage assez monolithique, je l’imaginais avec le regard d’un bélier. Après la rencontre avec Yile [Yara Vianello] beaucoup de choses ont bougé. Yile a ramené sa personnalité et sa corporalité au personnage, qui devenait ainsi plus fluide et nuancé, ainsi que plus imprévisible. Mais la chose vraiment incroyable que Yile a amené est cette capacité d’interagir silencieusement avec les arbres et la nature. Il y a des scènes où elle semble dialoguer avec les oliviers, mais sans que les mots ne soient nécessaires. C’est quelque chose qui existait déjà au scénario, mais elle a vraiment incarné tout ça d’une façon sublime.


C. L. : De son lien à sa grand-mère, Nica porte une transmission féminine pour préserver et développer une culture enracinée : comment cette force transgénérationnelle est-elle apparue dans votre écriture ?
D. C. :
C’est quelque chose que je vois constamment : des jeunes qui quittent leurs vies à Rome ou Milan pour revenir dans les Pouilles et construire quelque chose de nouveau en reprenant et réinventant les traditions de leurs grands-parents. Il ne s’agit pas nécessairement d’une transmission féminine, mais ce qui est intéressant c’est que ces traditions ont souvent sauté une génération, parce que l’Italie de l’industrialisation avait tourné le dos à la culture de l’Italie rurale qui a aujourd’hui presque disparue. C’est grâce à un travail de recherche presque anthropologique que ces jeunes ressuscitent ces traditions anciennes. Mais personne ne veut revenir au monde de jadis, il s’agit plutôt de récupérer tout un patrimoine qu’on a oublié trop rapidement. Le but de Nica est d’unir ses connaissances scientifiques avec ce qu’elle a appris de sa grand-mère. Repartir du passé, pour imaginer un futur différent.


C. L. : Quel lien faites-vous entre féminisme, puisque Nica fait partie d’une lignée de femmes qui se battent pour leur liberté, et écologie ?
D. C. :
Je n’ai pas cherché à créer cette lignée dans le scénario, c’est quelque chose qui s’est fait tout seul. Mais en même temps c’est assez logique, parce qu’il me paraît que la violence que notre société fait à la nature est assimilable à une forme de prédation typiquement patriarcale. La domination violente de la nature, la domination violente sur les femmes… ces deux formes d’oppression me semblent connectées, il y a quelque chose de très machiste dans tout ça. C’est pourquoi j’ai trouvé naturel que l’espoir d’un changement vienne d’une jeune femme comme Nica.


C. L. : La sensibilité animiste au cœur du film s’enracine-t-elle à la fois dans des traditions locales (cf. la tarentelle) et aussi dans des références cinématographiques comme L’Arbre de Julie Bertuccelli, Pasolini, Jean Epstein ou encore la sensibilité d’Alice Rohrwacher pour n’en citer que quelques-uns ?
D. C. :
J’ai grandi dans une famille où l’on ne parle pas le dialecte et on n’aime pas raconter la vie d’autrefois. Ce n’est pas par snobisme, mais parce que ceux qui ont grandi dans l’Italie pré-industrielle ont souvent vécu dans des conditions de pauvreté et d’ignorance inimaginables, et la société leur a appris à avoir honte de ça. Ainsi mes parents, comme beaucoup de gens de leur génération, ont tourné le dos à ce passé. Mais c’est drôle que vous mentionniez la tarantelle, parce que c’est exactement ma rencontre avec cette musique et son rituel thérapeutique, quand j’avais 14 ans, qui m’a fait découvrir un monde : ça a été ma première rencontre avec cette culture désormais en extinction. À partir de ce moment-là j’ai commencé à poser plein de questions à mes parents, à mes oncles, à mes tantes : est-ce qu’ils il y avait eu dans notre village des femmes qui croyaient avoir été mordues par la tarentule ? Comment on vivait à l’époque ? Qu’est-ce qu’on mangeait ? Comment se soignaient-ils ? Enfin, plus ils me racontaient, plus je découvrais que c’était comme si mes parents avaient grandi dans un autre pays, un autre continent même. J’ai trouvé ça extrêmement fascinant. Et cette fascination ne m’a jamais quitté depuis. Mon cerveau n’arrête pas de s’étonner d’à quel point les choses ont pu changer, et en si peu de temps. En conséquence, dans ce film, j’ai voulu restituer un peu de mon émerveillement, et j’ai essayé de recréer un monde dans lequel la nature n’est pas considérée comme un objet, mais comme un sujet, un être vivant. Et côté cinéma, il y a plein de films qui m’ont inspiré, mais surtout ceux de Lisandro Alonso et de Michelangelo Frammartino : son film Le Quattro volte est incroyable.


C. L. : Comment ces scandales environnementaux sont-ils accueillis en Italie, en ville comme à la campagne ? Est-ce que cela est-il largement traité par les médias italiens ?
D. C. :
Je crains qu’ils soient accueillis avec beaucoup de résignation et de fatalisme. Ça ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de gens qui luttent contre les trafics des éco-mafias, mais malheureusement c’est des luttes solitaires. Et l’appauvrissement dû à la pandémie ne va pas améliorer les choses. Les médias prêtent beaucoup d’attention au sujet mais ils ont l’habitude de parler de ça comme d’une situation d’urgence, sauf que c’est une urgence qui dure depuis vingt ans. Il faudrait arrêter de considérer les cas isolés et essayer d’aller au cœur du problème, de comprendre la mentalité qui rend possible tout ça, et c’est ce que j’ai essayé de faire avec ce film.

 

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Sème le vent
Semina il vento
de Danilo Caputo

Fiction
91 minutes. Italie, France, Grèce, 2020.
Couleur
Langue originale : italien

Avec : Yile Yara Vianello (Nica), Feliciana Sibilano (Paola), Caterina Valente (Rosa), Espedito Chionna (Demetrio)
Scénario : Danilo Caputo, Milena Magnani
Images : Christos Karamanis
Montage : Sylvie Gadmer
Musique : Valerio Camporini
Son : Maximilien Gobiet
Décors : Federica Bologna
Production : JBA Production (France), Okta Film (Italie), Graal Films (Grèce)
Producteurs : Jacques Bidou, Marianne Dumoulin, Paolo Benzi
Distributeur (France) : Pyramide Distribution

 

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