« Le temps va vers ce qui n’existe plus » Joaquim Pinto

Sortie DVD de Et maintenant ?, de Joaquim PintoTout commence par une séquence d’une limace se déplaçant lentement d’un bord à l’autre du cadre de la caméra. Et le film se poursuit avec la voix de Joaquim Pinto qui invite le spectateur à partager son journal intime audiovisuel. Celui-ci commence avec l’annonce du début de l’expérimentation clinique qu’a décidé de suivre Joaquim afin de lutter contre une hépatite C co-infectée avec le VIH.

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Sortie DVD de Et maintenant ?, de Joaquim Pinto

Tout commence par une séquence d’une limace se déplaçant lentement d’un bord à l’autre du cadre de la caméra. Et le film se poursuit avec la voix de Joaquim Pinto qui invite le spectateur à partager son journal intime audiovisuel. Celui-ci commence avec l’annonce du début de l’expérimentation clinique qu’a décidé de suivre Joaquim afin de lutter contre une hépatite C co-infectée avec le VIH. Depuis plusieurs années, les divers médicaments qu’il a testés se sont révélés inefficaces. Il part donc à Madrid suivre un nouveau protocole expérimental. Tout se passe dans le contexte d’un Portugal en pleine crise économique. Joaquim Pinto a une longue carrière dans le cinéma en tant qu’ingénieur du son pour Manoel de Oliveira, Raoul Ruiz, André Téchiné entre autres. Il a également été le producteur des films Souvenirs de la maison jaune, La Comédie de Dieu de l’inclassable iconoclaste cinéaste portugais João César Monteiro. Depuis 1988 et son premier long métrage Uma pedra no bolso, il n’a cessé de réaliser régulièrement des films, pour la plupart des documentaires avec son compagnon devenu entre temps son mari Nuno Leonel. Ce journal filmé dure environ un an. Progressivement la réflexion de Joaquim Pinto sur lui-même et les personnes qui l’entourent évolue et sa caméra participe à cette prise de conscience. La caméra semble omniprésente puisqu’elle est là au moment où il n’a pas encore ouvert les yeux dans son lit. Il y a un véritable partage de l’intimité d’un homme qui pense sur son état et invite à faire un parallèle avec l’état du monde. Nuno Leonel apparaît le plus souvent silencieux, s’occupant des travaux de la maison à la campagne, plantant un arbre, participant à la vie la plus concrète pendant que Joaquim lutte contre la maladie. Nuno, dans l’intimité de Joaquim, ne livre à la caméra que ce qu’il a envie de livrer, exprimant en même temps une parfaite adéquation au projet filmique de Joaquim. Son rôle s’affiche comme celui du porteur de vie, dans ses actes comme dans l’histoire que nous conte Joaquim. Nuno est celui qui plante aussi bien des arbres pour maintenant que pour des années à venir où les fruits seront conséquents. Mais l’acte présent est fortement riche de sens : si les fruits ne sont pas encore là, le planteur et ceux qui l’accompagnent se nourrissent du sens investi dans cet acte. Confronté à l’appréhension de la mort, de son côté Joaquim revient sur son parcours de vie, avec un sens très naturel du récit, sur un ton antispectaculaire, complètement installé dans la vie de chaque instant.

Et comment est-ce que l’on interprète le temps d’avant l’histoire ? Il y a un passage des « Confessions » de Saint Augustin sur le temps. J’ai découvert ce livre au cours de mon traitement. « Comment peut-on mesurer le temps s’il n’a pas d’espace ? » c’est la théorie qui dit que l’origine du temps est le futur et qu’il passe du présent vers le passé. C’est-à-dire : il naît de ce que n’existe pas encore et va vers ce qui n’existe plus. Joaquim Pinto

Le titre trouve alors tout son sens : il y a une démarche philosophique de la part de Joaquim Pinto en initiant ce projet filmique, où il réussit à parler à la fois de la situation socioéconomique du Portugal et de l’essence de chaque chose à travers sa propre expérience de la maladie. Il invite ainsi le spectateur à une enquête fondamentale sur la vie, sur ce qui fait sens. Et l’une des solutions se trouve dès le début exprimée dans cette lente pérégrination de limace, soit une expression vitale pour se mouvoir dans le monde, alors que les réflexes de la vie nous ont désappris à la prendre en considération. Si le film s’écoule sur un long fleuve tranquille d’un peu moins de trois heures, ce moment passé avec Joaquim a défié les minutes, s’imposant davantage comme le souvenir de l’être-là du film que de l’expérience de sa durée.

Le cinéaste trouve un peu de clarté avec sa caméra et c’est d’ailleurs peu dire : car il réussit à défier la maladie en devenant celui qui se confronte à elle via des images et du son plutôt que celui qui la subit dans l’aveuglement de pratiques médicales absconses. Les images de Joaquim Pinto sont empreintes d’amour, qu’il filme Nuno Leonel en pleine activité physique où plus généralement son quotidien. Son film est une véritable invitation faite au spectateur à penser cette idée de « maintenant » au moment où en tant que spectateur il serait le mieux à même de nier cette idée. En d’autres termes, ce film est une invitation comme aucune autre dans le cinéma pour appréhender le réel le plus immédiat à l’instar de Joaquim Pinto face à son état physique. Tout en modestie s’affirme ainsi une véritable leçon de vie.

 

 

Et maintenant ?

E Agora? Lembra-me

de Joaquim Pinto

Avec : Joaquim Pinto, Nuno Leonel, Jo, Deolinda, Cláudia, Nelson, Rita

Portugal – 2013.

Durée : 164 min

Sortie en salles (France) : 9 juillet 2014

Sortie France du DVD : 23 juin 2015

Couleur

Langue : portugais - Sous-titres : anglais, français.

Éditeur : Épicentre Films

Bonus :

Entretiens et avant-première (15’)
Galerie photos
Biographie
Bande-annonce

 

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