"La Roue" d’Abel Gance ou la (re)naissance du cinéma

Suite à un accident ferroviaire, le cheminot Sisif recueille une petite fille prénommé Norma en cachant son identité : elle sera dorénavant la sœur de son jeune fils. Or, lorsque ses enfants sont devenus adultes, la vérité qu’il n’a toujours pas révélée entraîne en lui une grande violence où il tente de réprimer ses désirs pour Norma.

"La Roue" d'Abel Gance © Pathé "La Roue" d'Abel Gance © Pathé
Sortie du coffret DVD : La Roue d’Abel Gance

Suite à un long travail de restauration précédée par une longue enquête pour retrouver des copies, un siècle après les débuts de sa réalisation, La Roue d’Abel Gance, un drame moderne en un prologue et quatre époques, ressuscite pour retrouver la place qui lui est due dans l’histoire du cinéma. Jean Cocteau, poète des lettres et de la caméra, avait vu juste en déclarant : « Il y a le cinéma d'avant et d'après La Roue comme il y a la peinture d'avant et d'après Picasso. » Cette œuvre colossale de près de 7 heures aussi ambitieuse que l’indépendance artistique affichée par sa durée, redécouverte en 2020 pour cette édition vidéo modifie profondément la perspective que l’on pouvait avoir de l’histoire du cinéma ! Il s’agit là d’une œuvre précoce d’une maturité inédite du cinéma avec des audaces visuelles pour expérimenter en toute liberté la grammaire du cinéma que la très grande majorité des films industriels des décennies suivantes ne se permettront jamais d’explorer. La force démiurgique du cinéaste est de tous les plans mobilisant des fondus enchaînés, des surimpressions d’images, des colorisations, des caches, des ouvertures et fermetures au diaphragme… Le plaisir de l’art de raconter au cinéma prend une ampleur considérable qui se distingue déjà de la dynamique du concurrent américain à la même époque où le récit se construit essentiellement sur une succession d’actions. Ici, le « Victor Hugo du cinéma » assume son héritage romantique et construit une histoire avant tout à partir d’une mise en scène qui donne vie au monde mécanique qui entoure les personnages avec notamment les fameuses locomotives. La caméra d’Abel Gance à l’instar de celle de Jean Epstein possède une âme et va en retour chercher l’âme des objets qu’elle filme pour l’insérer dans la dramaturgie. C’est peu de dire que le personnage principal traversé par la tragédie de son désir incestueux fait corps avec la machine qu’il conduit sur les rails pour dépasser sa triste condition humaine. Tout comme dans la littérature de Victor Hugo, Abel Gance laisse vivre à l’écran de longues scènes où il n’y a pas d’actions particulières mais où se joue tous les tourments d’êtres déchirés, autant perdus mais de manière différente d’une classe sociale à l’autre. Alors que la classe dirigeante est montrée dans sa décadence et surtout dans l’exploitation sans scrupules de la classe à l’œuvre, les personnages principaux ne profitent pas de la solidarité de classe et sont des êtres isolés et déchirés par le poids de la roue du destin. Abel Gance avait l’ambition démesurée d’offrir au jeune cinéma la force acquise par des siècles d’élaborations par les autres arts. Il puise ainsi dans la mythologie la dimension tragique de son personnage principal prénommé Sisif, condamné à vivre à porter un fardeau sans que l’on connaisse l’origine de sa condamnation, en dehors peut-être de la condamnation chrétienne des désirs, comme le laisse supposer l’image d’un Sisif portant sa croix où encore l’ultime image du Christ qui clôt le film.

 

 

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La Roue
d’Abel Gance
Avec : Séverin-Mars (Sisif), Ivy Close (Norma), Gabriel de Gravone (Elie), Pierre Magnier (Jacques de Hersan), Max Maxudian (Le minéralogiste Kalatikascopoulos), Georges Térof (Machefer), Gil Clary (Dalilah)
France – 1923.
Durée totale : 6h56min
Prologue : Un crépuscule écarlate
Première époque : La Rose du rail
Deuxième époque : La Tragédie de Sisif
Troisième époque : La Course à l’abîme
Quatrième époque : Symphonie blanche

Sortie en salles (France) : 17 février 1923
Sortie France du DVD : 24 juin 2020
Format : 1,33 – Noir & Blanc
Intertitres : français - Sous-titres : anglais, allemand.
Éditeur : Pathé
Bonus :
un livret de 140 pages :
Retour sur le travail de restauration du film et de sa musique
Retour sur la collaboration des Cinémathèques Suisse et Française
12 questions à Bernd Thewes (en charge de la reconstruction de la musique)
Liste des compositions musicales utilisées pour le film

Documentaire sur le travail de restauration (30’)
Avant/après sur la restauration de l’image (2’)
Making of : « Autour de La Roue » (8’)
Archives et extraits d’interviews avec Abel Gance (12’)
Scènes coupées (5’)

 

 

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