Entretien avec Stéphane Batut, réalisateur de «Vif-argent»

Après une première projection au sein de la programmation de l'ACID au sein du festival de Cannes, « Vif-argent », premier long métrage de Stéphane Batut était présenté au festival de La Rochelle où cet entretien a été réalisé. Le film sort à présent en salles ce mercredi 28 août 2019.

Cédric Lépine : Dans Vif-argent, autour de la relation fantastique entre vos personnages, cherchez-vous à saisir ce qu'est l'amour ?
Stéphane Batut :
Le film essaie de mettre en lien l'idée de l'amour et de la disparition, en s'interrogeant sur ce que signifie le fait d'être ensemble lorsque l'on projette des choses fantasmées. À quel moment la fusion existe ou pas ? Le point de vue est partagé entre celui de Juste et celui d'Agathe avec une grande altérité dans la mesure où dans la première scène d'amour il découvre le plaisir de cette femme qui lui échappe. C'est là quelque chose de mystérieux pour lui et c'est peut-être là qu'il est le plus conscient de son existence puisqu'il sait qu'elle existe en dehors de lui. L'altérité est très présente et dans la scène où elle pense rêver apparaît l'idée du rêve amoureux et sensuel. Pour moi le film joue beaucoup sur la présence et l'absence des personnages l'un à l'autre. Et cette question qui pourrait n'être que ludique, vient se colorer d'une certaine fatalité dans la mesure où il sait qu'il peut ne plus revenir. Il s'agissait ainsi de toujours mettre en perspective l'amour avec la fin de l'amour.


C. L. : Chez Agathe, c'est notamment le besoin d'aimer qui la rattache à la vie.
S. L. :
On voit là en effet la réinvention d'un paradis perdu : quelque chose qui a été et que l'on réinvestit au présent de beaucoup de désirs. C'est peut-être aussi à partir du moment où l'amour devient une histoire qu'elle peut se formuler et se concevoir. Ainsi, il est possible que cette histoire ait déjà eu lieu et qu'elle ne s'invente pas totalement.


C. L. : L'amour est aussi un moment où des solitudes se rencontrent et où le sentiment de solitude disparaît, comme on peut le voir dans le film.
S. L. :
Si l'on a conscience de cette solitude un peu intrinsèque à chacun, le cinéma peut permettre cette utopie. Ainsi, la solitude peut être adoucie par le partage d'un rêve commun. Ce qui maintient Juste en vie dans cette mort, c'est l'idée qu'avec Agathe ils pourront se retrouver en rêve comme le cinéma propose au spectateur de partager ensemble dans une salle, un moment d'émotions communes et de partages. L'art en général propose de réunir autour d'une invention ou d'une création, de l'espoir et une reconnaissance. L'art permet ainsi de vivre l'utopie du partage difficile à vivre dans sa vie personnelle. Cela permet d'amoindrir la conscience de la solitude. Ce partage est aussi illusoire car nous ne voyons pas toujours les mêmes films et la subjectivité reste toujours personnelle et forte


C. L. : Vous évoquez dans le film un monde de l'au-delà où vous vous référez davantage à l'histoire du cinéma qu'à une religion quelconque. Vous rappelez ainsi que le cinéma est aussi une histoire de foi.
S. L. :
Le cinéma comme toutes les religions a sa propre liturgie. Il est cependant plus aisé de suivre les dogmes du cinéma que ceux des religions. Chrétiens, Juifs et Musulmans se projettent à partir d'une histoire qui est celle du livre. On trouve aussi au cinéma cette envie de croire à ce que l'on nous présente comme une possibilité. Le film joue pas mal avec l'idée de mettre à l'épreuve la croyance pour en jouir encore plus. Chacun connaît l'artifice d'une situation mais sait qu'il est nécessaire d'y croire.


"Vif-argent" de Stéphane Batut © Les Films du Losange "Vif-argent" de Stéphane Batut © Les Films du Losange


C. L. : Le film requestionne le politique à travers la représentation des services publics comme les pompiers ou les policiers qui sont sensés incarner l'ordre de l'État.
S. L. :
Il y a les personnages qui incarnent l'ordre naturel selon lequel il y a une nécessité à se conformer à ce que chacun doit suivre. Juste est le représentant de cet ordre-là puisqu'il doit aider les personnes à passer dans l'autre monde. Il se retrouve pris à son propre piège puisqu'il ne veut plus mourir et cherche à s'émanciper de cet ordre. L'utopie du film propose de se libérer par l'invention, par l'art, par l'imagination. En revanche, il y a une fatalité qu'incarne la médecine, la police et les pompiers et qui fait peur en effet. Lorsque l'on parle de désir de liberté et de voir le monde autrement que tel qu'on nous l'impose, nous pensons que la folie n'est pas loin. Or, j'avais envie que l'on adhère à cette folie. La société actuelle nous impose de penser le monde de manière pragmatique et rationnelle. Or, le romantisme à une époque, et le film se réclame de cette pensée, a considéré qu'il existe une réalité qui est celle de l'affect et de la passion. Cette réalité peut bouleverser le cours du monde. Alors que nous sommes contraints dans un monde, l'utopie peut malgré tout apparaître pour se réaliser.
C'est vrai que la présence de l'autorité dans le film est un peu effrayante, faussement douce et aidante. C'est d'ailleurs ce que je ressens personnellement dans la vie de tous les jours.


C. L. : Ces personnages qui sont morts mais qui vivent dans le monde des vivants et deviennent des passeurs ressemblent à des zombies. Avez-vous conscience de réinventer ainsi la figure du zombie ?
S. L. :
J'ai pensé en effet au zombie comme un élément que l'on ne devrait pas repousser mais comme quelque chose qui est en nous. Le zombie c'est aussi le spectateur qui guette, qui est à l'écoute des autres et qui, à un moment, va s'insinuer en l'autre. C'est ainsi ce que fait Juste qui vampirise les personnes en écoutant leurs rêves : c'est ce qui le maintient dans son état et le permet de le faire avancer. En rentrant le rêve des autres, il leur révèle une possibilité. Je pense notamment à L'Intrus de Jean-Luc Nancy (2000) qui raconte qu'on lui a greffé le cœur d'une femme noire. C'est cette idée que l'on peut être traversé par les récits des autres. Dans ma longue expérience en tant que directeur de casting, j'ai suscité la confession des personnes qui se livrent, ce qui m'a permis d'entrer dans leurs expériences de vie. J'en ai été hanté et c'est ce qui m'a permis d'écrire mon scénario. Lorsque l'on parle de l'altérité de ces personnages qui sont considérés en marge et qui font peur, je pense au personnage d'Alpha qui au début du film est sur les rails de la Petite Ceinture parisienne comme beaucoup de migrants et qui quelques années plus tard se retrouve dans son petit atelier : c'est une manière de raconter comment on peut accéder à la société d'une manière clandestine et parallèle. Or la société est composée de diverses histoires parallèles, de constructions hétéroclites et précaires. La société n'est ainsi faite que d'éléments extérieurs. C'est cette mosaïque multiple de notre époque qu'il m'importait de dépeindre au départ. Cette idée de zombie me fait penser à ce qui est exogène mais intrinsèque à la société.


C. L. : Sans votre expérience de casting, vous ne seriez pas le cinéaste que vous êtes à présent ?
S. L. :
Sans doute. Je pense aussi qu'il y a des cinéastes qui pourraient être de bons directeurs de casting. Cette question de la rencontre se pose éminemment dans le documentaire mais aussi chez différents cinéastes qui fonctionnent avec l'idée du personnage qui apparaît au premier plan par rapport au reste du récit, avec toute l'histoire qu'il porte en lui. De nombreux cinéastes sont d'ailleurs dans cette posture-là car c'est d'ailleurs très cinématographique. Pour moi l'apprentissage de la mise en scène se fait à travers le casting et les essais que l'on fait faire aux comédiens.


C. L. : Non seulement les comédiens mais aussi la directrice de la photographie Céline Bozon, lse compositeurs de la musique originale Gaspar Claus et Benoît de Villeneuve trouvent une vraie place de propositions originales dans la réalisation de Vif-argent.
S. L. :
Les propositions et interventions de chacun m'intéressent beaucoup : je les accueille comme je le fais avec les acteurs. J'essaie de conserver une sensibilité aiguisée pour que toutes les propositions ne soient pas écartées et qu'elles puissent circuler. Ainsi, je pense vraiment que le film a été réalisé collectivement : chacun y a amené beaucoup de désirs et de rêves.




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Vif-argent
de Stéphane Batut

Fiction
106 minutes. France, 2019.
Couleur
Langue originale : français

Avec : Thimotée Robart (Juste), Judith Chemla (Agathe), Djolof Mbengue (Alpha), Saadia Bentaïeb (Kramarz, Jacques Nolot (le vieil homme), Marie-José Kilolo Maputu (Baïlo), Cecilia Mangini (Nonna), Antoine Chappey (le père), Frédéric Bonpart (le flic), Bernard Mazzinghi (l’homme au scooter), Babakar Ba

Scénario : Stéphane Batut, Christine Dory et Frédéric Videau
Images : Céline Bozon
Montage : François Quiqueré
Musique originale : Benoît de Villeneuve, Gaspar Claus
Musiques additionnelles Reno Isaac
Son : Dimitri Haulet, Benoît Hillebrant, Florent Lavallée
Décors : Laurent Baude
Casting : Alexandre Nazarian et Judith Fraggi
Costumes : Dorothée Guiraud
Maquillage : Delphine Jaffart
Coiffures : Boris Garcia
Assistant réalisateur : Ludovic Giraud
Scripte : Julie Darfeuil
Production : Zadig Films
Coproduction : M141
Producteurs : Mélanie Gerin et Paul Rozenberg
Direction de production : Paul Sergent
Direction de postproduction : Mélanie Karlin
Régie : Sabrina Guillerm
Distributeur (France) : Les Films du Losange

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