Un téléfilm inédit de Godard : l'art du holp up cinématographique

Un film doit être réalisé autour de l'adaptation d'un roman policier de James Hadley Chase et un producteur indépendant est prêt à se compromettre avec de l'argent sale pour arriver à ses fins.

"   Grandeur et décadence d'un petit commerce de cinéma" réalisé par Jean-Luc Godard © Capricci " Grandeur et décadence d'un petit commerce de cinéma" réalisé par Jean-Luc Godard © Capricci
Sortie DVD : Grandeur et décadence d'un petit commerce de cinéma de Jean-Luc Godard

En 1986, Jean-Luc Godard tournait pour la télévision, et notamment TF1 en passe d'être privatisée, un long métrage dans le cadre d'une série rendant hommage à la série noire. Le cinéaste figure phare de la Nouvelle Vague répond présent à l'heure où pour lui le cinéma est sans cesse en train de signer son engagement dans la mort. Ce qui ne l'empêche pas de continuer à réaliser ses films trois décennies plus tard en cultivant son art de l'indépendance. Pour ce film de commande, il est censé adapter un roman de James Hadley Chase Chantons en chœur ! (The Soft Centre, 1964) et il en ressort naturellement tout autre chose que l'illustration classique de cette histoire écrite. Godard se livre davantage à développer la distance critique d'un film qui se réfléchit sur lui-même en mettant en avant le hors champ de l'usine à rêve pour s'intéresser à la réalité documentaire d'un tournage, le cœur de l'enjeu ici partagé. La naissance d'un film, sa vérité, est pour Godard le chaos à l'égard duquel le montage vient apporter un ordre hypothétique.
Pour cette raison, le chaos est mis en scène, qu'il s'agisse des essais face caméra des acteurs potentiels, des atermoiements d'un producteur face à ces projets ou encore les prises de position de certains personnages qui remettent en question l'autorité prétendue de la réalisation du film.
En parallèle, c'est une critique de la main mise de la télévision sur le cinéma qui voit ici le jour alors que le film est produit par TF1 : dès lors, Godard rend hommage aux producteurs téméraires, audacieux et indépendants qui ont permis l'émergence et le développement de la Nouvelle Vague dans lequel son cinéma a pu naître. Ainsi, Jean-Pierre Mocky qui joue ici le producteur devient un complice de Godard par son indépendance absolue dans l'horizon cinématographique : comme lui, Mocky cultive le plaisir à l'état brut de faire du cinéma avec des moyens rudimentaires en véritables artisans qui font fi comme ils peuvent des lois du marché de l'industrie industrieuse du cinéma soucieuse de rentabilité immédiate. Dans ce polar métacinématographique, le criminel dont on découvrira en bout de course l'identité informe n'est autre que la télévision dont le paradoxe est de détenir les clés de la prison que constitue la grille de programmes comme autant de barreaux qui enferme le téléspectateur à domicile. Le hold up que propose Godard à l'égard du média télévisé mis en cause est une saine revanche affirmant toujours l'indépendance d'un média irréductible.

 

 

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Grandeur et décadence d'un petit commerce de cinéma
réalisé par Jean-Luc Godard
Avec : Jean-Pierre Mocky (Jean Almereyda), Marie Valera (Eurydice), Jean-Pierre Léaud (Gaspard Bazin), Nathalie Richard (elle-même), Jean-Luc Godard (lui-même)
France, Suisse, 1986.
Durée : 91 min
Diffusion télévisée sur TF1 (France) : 24 mai 1986
Sortie France du DVD : 5 juin 2018
Format : 1,37 – Couleur
Langue : français.
Éditeur : Capricci
Bonus :
Analyse du film par le critique Hervé Aubron (2018, 20’)

 

 

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