La marchandisation du corps féminin comme contre-histoire des États-Unis

En 1971 dans la 42e rue de Manhattan à New York, proxénètes, prostituées, serveurs, truands, mafieux, clients, policiers se croisent au quotidien dans des rapports économiques d’interdépendances où l’ordre social perverti est sans cesse remis en question.

"The Deuce, saison 1" de George Pelecanos et David Simon © HBO "The Deuce, saison 1" de George Pelecanos et David Simon © HBO

Sortie du coffret Blu-ray / DVD : The Deuce, saison 1 de George Pelecanos et David Simon

Après la mini série Show Me a Hero réalisée par Paul Haggis (2015), David Simon revisite une nouvelle fois sans romantisme l’histoire des États-Unis du siècle dernier où politique et corruption sont extrêmement liés. Il s’associe pour l’écriture de The Deuce avec le romancier George Pelecanos pour décrire patiemment l’apparition de l’industrie pornographique au début des années 1970 dans une Amérique puritaine adepte de la « double morale » qui fait de la sexualité à travers la marchandisation du corps féminin un produit capitaliste à haute valeur ajoutée. Avec perspicacité et une infinie patience, la nouvelle série d’HBO décrit en 8 épisodes l’apparition de l’industrie de la pornographie, la ghettoïsation new-yorkaise, les mutations de la prostitution féminine quelques année à peine après les manifestations des mouvements civiques afro-américains et féministes, l’enlisement idéologique et humain de la guerre au Vietnam… Tous ces sujets sont initiés dès l’épisode pilote hormis l’apparition de l’industrie de la pornographie, comme les ingrédients d’une soupe dont la marmite est prêt à bouillir au fil des épisodes. La misogynie de l’industrie cinématographique trouve ici sa pleine expression dans le rapport du consommateur de sexe dans le cadre de la prostitution qui va se transformer en pornographie encore plus rentable, avec l’appui des milieux mafieux. La mafia ici s’immisce autant dans la politique locale par le biais de la corruption afin de bénéficier des marchés publics, investissant dans l’immobilier urbain en plein essor et dans la mainmise sur les syndicats des milieux ouvriers. La pornographie, comme toutes les activités nocturnes monnayées transgressant la morale puritaine américaine autant que l’idéal démocratique reposant sur le respect de l’intégrité morale et physique de chacun, entre naturellement dans le giron des ressources économiques des logiques mafieuses qui poussent à l’excès la logique néolibérale de la liberté d’entreprendre un commerce bénéficiaire. La critique de ce terreau politique de l’Amérique actuelle est bouillonnant et d’information et prouve à nouveau que la série américaine constitue une nouvelle fois un espace d’apprentissage privilégié de l’histoire américaine contemporaine, où la réflexion politique des rapports de force actuels est toujours en filigrane de chaque épisode. Maggie Gyllenhaal à travers son personnage de prostituée indépendante s’intéressant progressivement à l’industrie pornographique afin d’expérimenter une nouvelle indépendance économique personnelle au service d’une consommation sexuelle masculine, est au cœur de tous les épisodes et témoigne de son investissement global dans les intentions politique de la série. James Franco livre une performance qui a l’avantage de ne jamais éclipser les autres personnages mais l’originalité de son frère jumeau tarde beaucoup à apparaître : il faut attendre les ultimes épisodes pour découvrir la finalité de ce duo Docteur Jekyll et Mister Hyde. Si la réalisation ne vise guère la révolution du récit, la série est portée par tout son contenu historico-politique profondément fécond et il faut aussi savoir être patient pour voir au fil des épisodes la finalité de l’ensemble. Pas de romanesque ici dans la prostitution où les proxénètes sont des esclavagistes sans complexe du corps féminin et c’est encore là un parti pris responsable dans une représentation souvent hypocrite de la sexualité, d’une industrie audiovisuelle soucieuse de la censure puritaine.

 

 

thedeuce-s1dvd
The Deuce, saison 1
Intégrale saison 1 :
1.01 – Pilot réalisé par Michelle MacLaren
1.02 - Show and Prove réalisé par Ernest Dickerson
1.03 - The Principle Is All réalisé par James Franco
1.04 - I See Money réalisé par Alex Hall
1.05 - What Kind of Bad? réalisé par Uta Briesewitz
1.06 - Why Me? réalisé par Roxann Dawson
1.07 - Au Reservoir réalisé par James Franco
1.08 - My Name Is Ruby réalisé par Michelle MacLaren

Avec : James Franco (Vincent Martino et Frankie Martino), Maggie Gyllenhaal (Eileen « Candy » Merrell), Gbenga Akinnagbe (Larry Brown, un mac), Chris Bauer (Bobby Dwyer, beau-frère de Vincent et Frankie Martino), Gary Carr (C.C), Chris Coy (Paul Hendrickson), Dominique Fishback (Darlene), Lawrence Gilliard Jr. (Chris Alston, un policier du NYPD), Margarita Levieva (Abigail « Abby » Parker), Emily Meade (Lori), Natalie Paul (Sandra Washington, la journaliste de presse écrite qui enquête sur les réseaux du sexe à Times Square), Michael Rispoli (Rudy Pipilo)
USA – 2017.
Durée : 59 minutes par épisode (84 min pour le pilote)
Diffusion originale sur HBO : 10 septembre 2017
Sortie France du DVD : 14 février 2018
Format : 1,78 – Couleur
Langues : anglais, français - Sous-titres : français.
Éditeur : HBO
Distributeur : Warner Home Vidéo France
Bonus :
Le Point sur The Deuce (8’)
« The Wild West : New York au début des années 70 » (12’)
Coulisses des épisodes (15’)
Commentaires audio (VO sans ST) :

  • David Simon, Nina Kostroff-Noble et Maggie Gyllenhaal sur l’épisode 1
  • George Pelecanos et James Franco sur l’épisode 8

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.