Quelle résilience dans la délocalisation ?

L’usine de textile où Édith travaille est soumise à un plan social de licenciement. Refusant le soutien syndical, Édith, veuve et isolée depuis que son fils unique est parti vivre à Paris dans un milieu social où elle se sent étrangère, décide d’accepter la proposition de reclassement de son poste de travail dans l’usine délocalisée au Maroc.

"Prendre le large" de Gaël Morel © Blaq Out "Prendre le large" de Gaël Morel © Blaq Out

Sortie DVD : Prendre le large de Gaël Morel

La modernité de l’identité ouvrière à l’ère de la mondialisation économique où s’accentue la confrontation des rapports sociaux entre les pays dits du Nord et ceux du Sud inspire beaucoup ces derniers temps le cinéma autour de scénarios où des salariés licenciés cèdent à la proposition d’être délocalisés en même temps que leur usine pour aller travailler en Inde dans le cas de Crash test Aglaé d’Éric Gravel (2017) ou au Maroc comme ici dans le film de Gaël Morel. Si dans le premier film, le sujet est traité avec fantaisie et humour, Gaël Morel choisit la voie du drame en se basant sur le portrait d’une femme contemporaine, indépendante et vulnérable à la fois. L’écriture du scénario est précise s’attachant à une tradition romanesque du cinéma, matinée de néoréalisme façon Stromboli de Roberto Rossellini (1950). Ici, Édith est une ouvrière désabusée par le combat syndical, la solidarité comme idéologie qui ne peut plus avoir cours dans une société foncièrement individualiste, isolée socialement, dépendant d’hommes qui ont réglé sa vie sans qu’elle s’en aperçoive, de son époux décédé à son fils pour lequel elle a dû certainement s’aliéner au travail afin de financer ses études. Dès lors, « plan de licenciement », « fermeture d’usine », « délocalisation », termes omniprésents dans le vocabulaire de la crise de la France des années 2010, plutôt que de constituer une situation nécessairement moribonde, devient une opportunité de « prendre le large » dans un ultime acte de résilience de la part d’Édith. Se retrouver au Maroc, c’est aussi faire l’expérience d’être une femme de 50 ans dans une usine où les conditions de travail sont quotidiennement une source de danger pour l’intégrité physique et mentale, où le quotidien est oppressant par rapport à la misogynie ambiante. Son personnage est alors destiné à toucher le fond, à l’instar de celui qu’elle incarnait pour Agnès Varda dans Sans toit ni loi (1985) mais avec une finalité distincte. À cet égard, Gaël Morel est un cinéphile nourri par la fiction, ce qui ne lui permet hélas pas dans les scènes tournées au Maroc d’incorporer la réalité documentaire à sa fiction comme un Laurent Cantet, maître en la matière, sait si bien le faire et aurait pu être une source d’inspiration fructueuse. Pour rendre compte de la réalité locale au Maroc, c’était une bonne chose pour Gaël Morel d’associer l’écrivain marocain Rachid O. à l’écriture de son scénario, mais il aurait fallu également travailler à l’image avec un chef opérateur plus ancré avec la réalité marocaine et l’industrie du pays n’en manque pas de talentueux (voir à cet égard les films de Nabil Ayouch). Il en résulte une trop grande importance apportée à l’histoire qui laisse les personnages trop engoncés dans la fiction. Ce sont les limites de ce film qui ne permettent pas complètement d’emporter l’adhésion même si les différents sujets évoqués et certaines relations entre les personnages sont suffisamment touchants et intelligemment traités pour rendre ce film appréciable, capable de nourrir une réflexion sur la place de l’humain dans les règles de la mondialisation contemporaine qui implique une dégradation des conditions de travail, d’un pays à un autre : au Nord comme au Sud, la délocalisation ne se fait jamais au profit des travailleurs.

 

 

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Prendre le large
de Gaël Morel
Avec : Sandrine Bonnaire (Édith Clerval), Mouna Fettou (Mina), Kamal El Amri (Ali, le fils de Mina), Ilian Bergala (Jérémy, le fils d'Édith), Farida Ouchani (Najat), Nisrin erradi (Karima), Lubna Azabal (Nadia), Camille de Sablet (la directrice des ressources humaines de l'usine de Villefranche), Soumaya Akaaboune (Mme Saïni), Solenn Jarniou (la syndicaliste), Nathanaël Maïni (Thierry, le compagnon de Jérémy)
France, 2017.
Durée : 103 min
Sortie en salles (France) : 8 novembre 2017
Sortie France du DVD : 8 mars 2018
Format : 2,35 – Couleur
Langue : français. Sous-titres : français.
Éditeur : Blaq Out
Bonus :
Entretien entre Gaël Morel et Sandrine Bonnaire
La Vie à rebours, court métrage inédit de Gaël Morel (1994, 11 min)

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