Entretien avec Suzel Pietri, déléguée générale du Festival de Cabourg 2020

Les 34es journées romantiques du Festival du film romantique de Cabourg deviennent le premier festival en France à pouvoir avoir lieu après le confinement et les conditions toujours imprécises pour gérer la crise sanitaire. Le festival se déroule du 29 juin au 1er juillet 2020.

Suzel Pietri © Quentin Larcher Suzel Pietri © Quentin Larcher
Cédric Lépine : Comment avez-vous réussi à relever le défi de l’organisation du festival de Cabourg, le premier à pouvoir avoir lieu en France dans les conditions d’accueil physique ?

Suzel Pietri : Au départ, le festival était prévu pour la mi-juin et nous avions au début du confinement déjà notre sélection et la constitution du jury. Au fil du temps nous avons vu la crise sanitaire prendre de très grandes proportions avec tous les problèmes que cela implique. Dès le 15 avril, nous avons été je crois le premier festival en France à se positionner pour proposer un festival en drive-in. Nous avons ainsi commencé à travailler le festival sous cette forme. Puis, le gouvernement a commencé à annoncer que les salles pourraient ouvrir en juillet. Il faut ici souligner le combat extraordinaire pour les salles et leurs exploitants de Richard Patry à la tête du FNCF (Fédération Nationale des Cinémas Français) : nous étions d’autant plus en lien avec lui que le festival est programmé aussi dans ses salles, débordant notre diffusion au-delà des trois salles de Cabourg. Nous avons alors envisagé une programmation du festival fin juillet voire en septembre. Puis fin mai début juin, l’information circulait selon laquelle les salles pourraient rouvrir le 22 juin ou le 1er juillet.

Je dis souvent que cette année nous avons réalisé cinq festivals en un car nous avons beaucoup évolué : nous avons été très souples pour changer la forme des choses. Nous avons sans cesse été en contact avec les distributeurs pour suivre la progression de la situation. Ce qui était moins souple évidemment était d’obtenir par les services de la mairie, de l’État ainsi que de la préfecture les autorisations pour pouvoir rendre possible un festival. Peu à peu, l’idée du drive-in a fait place aux projections en plein air sur les plages en mettant de la distance entre chaque transat. Puis ensuite a eu lieu la réouverture des salles avec le dilemme de ne pouvoir occuper au début que 30 à 50% de la quantité totale des sièges. Le chiffre est ensuite monté à 70% et alors nous avons décidé que tous les films pouvaient être présentés dans les salles et que certains seulement seraient projetés sur la plage. La décision de revenir en salles demandait en revanche de suivre un protocole spécifique où les personnes qui peuvent s’asseoir les unes à côté des autres sont celles qui viennent ensemble avec un accueil physique pour placer chaque personne dans la salle.



C. L. : Quels étaient les risques financiers qui étaient en jeu face à l’incertitude de pouvoir proposer un festival dans les conditions habituelles ?

S. P. : En général, les partenaires publics représentent environ 30% du financement du festival. Nous sommes à cet égard un festival assez exemplaire à ce sujet puisque nous sommes assez autonomes. Le festival est organisé sous une forme associative et nous ne sommes pas un festival qui coûte cher en fonctionnement et nous ne sommes pas non plus dispendieux. Nous avons dû travailler davantage et réduire les dépenses. Plusieurs des intermittents avec lesquels nous travaillions habituellement ne pouvaient pas se rendre à Paris durant le confinement et pour cette raison nous avons dû travailler en équipe réduite, faisant des efforts énormes en télétravail. Il fallait beaucoup d’acharnement pour faire tout cela et si ce n’est pas le festival des romantiques qui le faisait, qui le ferait ? En effet, les romantiques sont des passionnés, des jusqu’au-boutistes, ne renonçant pas facilement à leur passion.


C. L. : Est-ce que les financeurs privés vous ont suivi et soutenus dans vos démarches ?

S. P. : Les financeurs privés sont présents cette année sur la proportion d’un cinquième ou un quart de ce qu’ils proposent d’habitude. Évidemment, ce sont les premiers à être partis. C’est pour cela que nous avons changé la forme du festival car d’habitude nous invitons les professionnels durant quatre jours et les équipes arrivent progressivement pour avoir une montée en puissance les derniers jours avec la clôture et la remise des prix. Cette année en revanche, nous avons présenté dans une salle à Paris les longs métrages en compétition au jury à l’époque où les conditions d’ouverture des salles étaient encore incertaines. Ainsi, le palmarès sera annoncé en début de festival. Il y a bien cette année quatre jours de festival mais avec la désaffection des financements nous avons dû réduire la capacité d’accueil, de transport et d’hébergement des invités.




C. L. : L’absence du festival de Cannes n’a-t-elle pas eu une incidence sur votre choix de programmation cette année ?

S. P. : Il est vrai que Cannes nous a souvent fait découvrir des perles dans la sélection ou au Marché du Film. Ainsi le festival nous a toujours permis de trouver deux ou trois films mais l’ensemble de la sélection est réalisé bien plus tôt sur d’autres festivals et marchés dans le monde entier dès le mois de novembre de l’année précédente à Rotterdam, Berlin, Shanghai et Jakarta. Ainsi, l’absence du festival de Cannes n’a pas été un frein à la constitution de notre programmation. Nous avons tous été peinés de l’absence de Cannes mais comme nous étions dans le calendrier très proches de ce festival, nous avons toujours travaillé pour être indépendant de lui.

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C. L. : Comment l’identité romantique du festival est perçue à l’heure de la crise sanitaire internationale ?

S. P. : Je trouve que nos premiers héros romantiques sont le personnel soignant ainsi que tou-te-s les caissi-er-ères qui ont été admirables, ainsi que les conducteurs de transports publics. Face à cela, notre travail en tant que festival est beaucoup plus modeste, nous contentant de fournir du rêve. Depuis 35 ans notre vision du romantisme est basée sur la passion, l’ouverture, la tolérance, l’humanisme. Faire exister le festival malgré le Covid c’était pour nous modestement entrer dans le bataillon de tous ceux qui avaient déjà lutté avant pour conserver à la société un minimum de dignité, de liberté, de confort et de santé. L’être humain a autant besoin de rêver, d’échanger, de se distraire ensemble que de manger. Nous ne pouvons pas rester éternellement derrière nos ordinateurs : il faut sortir et aller à la rencontre de l’autre. L’essence de notre action depuis trente-cinq ans repose sur les relations humaines. Nous avons été formidablement soutenus par les services publics qui se sont engagés à nos côtés comme d’habitude, qu’il s’agisse de la ville, de la région, du CNC, etc., qui ont maintenu leurs subventions à l’identique comme elles avaient été projetées et votées en janvier-février 2020.

À partir du moment où nous avions à la fois le soutien financier, les invités et la sélection, le festival était envisageable. Nous avons décidé que le festival n’aurait pas lieu en week end pour ne pas concentrer trop de personnes les mêmes jours alors qu’habituellement le festival accueille entre 30 000 et 40 000 personnes sur l'ensemble de l'édition, pas seulement des festivaliers. Il fallait être raisonnable en limitant ainsi par les dates le nombre de personnes dans le festival. Nous n’avons pas pu organiser les événements autour de la jeunesse car les écoles sont confrontées à des fonctionnements un peu complexes. Ce sont aussi pour les fidèles festivaliers que nous avons tenu à maintenir le festival. Nous avons un petit rôle culturel et il ne s’agissait pas de s’en démettre.


C. L. : Quels seraient vos vœux pour cette nouvelle édition placée dans la proximité avec la crise sanitaire ?

S. P. : Nous avons tous été menacés, nous avons vu des personnes partir mais un être humain est autant pétri d’émotions, de culture, de sentiments partagés. Ainsi, l’expérience du spectacle vivant sera toujours distincte de celui vécu en retransmission d’un enregistrement reçu seul chez soi. L’émotion est parfois quelque chose de perceptible et tangible. Je suis pour la réunion et le partage parce qu’un simple regard, un simple geste peuvent changer notre perception du monde. Je souhaite que les personnes retournent en salles pour le cinéma, le théâtre et que l’économie du monde de l’art réunissant des intermittents puisse redémarrer.

L’art est quelque chose qui se partage. Nous ne sommes pas obligés d’adhérer à tout mais il y a une contagion des émotions et des intelligences. En paraphrasant Tchekhov, j’aimerais dire que « c’est la beauté qui sauvera le monde ». Puisque nous avons d’abord ouvert les lieux de culte, il est essentiel d’ouvrir les lieux de culture.

 

 

 

PALMARÈS 2020 des 34es journées romantiques du Festival du film romantique de Cabourg

COMPÉTITION LONGS MÉTRAGES
Le jury, présidé cette année par Benoît Magimel (acteur) et entouré d’Aurélie Dupont (directrice de la danse du ballet de l’Opéra national de Paris), Ahmed Hamidi (scénariste), Hissam Krimi (compositeur et producteur de musique), Isild Le Besco (actrice) et Dora Tillier (actrice) a décerné les prix suivants, parmi les huit longs métrages de la compétition composée de plusieurs nationalités :

• GRAND PRIX :
À l’abordage de Guillaume Brac (2019, France, 1h30)
Distribution : Jour2Fête

• MENTION SPECIALE :
Balloon de Pema Tseden (2019, Chine-Tibet, 1h42)
Distribution : Condor Distribution (Sortie le 18 novembre 2020).

Le Grand Prix est doté d’un dispositif de communication au moment de sa sortie nationale : diffusion gracieuse de sa bande annonce par notre partenaire Censier Publicinex, et de contenus éditoriaux dans nos partenaires médias : Première, Le Film Français et France Bleu.

COMPÉTITION COURTS MÉTRAGES
Le jury, présidé par Noémie Lvovsky (réalisatrice & actrice) et composé de Malcolm Conrath (acteur), Carmen Kassovitz (actrice), Aloïse Sauvage (actrice et chanteuse) et Steve Tientcheu (acteur), a décerné les prix suivants parmi les dix longs métrages de la compétition :

• MEILLEUR COURT MÉTRAGE :
La Grande nuit de Sharon Hakim

• PRIX DU JURY :
Aline de Simon Guélat

• MENTION SPÉCIALE :
Shakira de Noémie Merlant

• MEILLEURES ACTRICES EX AEQUO :
Catalina Danca dans Shakira et Tamara Saade dans La Grande nuit

•MEILLEUR DUO D’ACTEURS :
Paulin Jaccoud et Schemci Lauth dans Aline

SWANN D’OR

Le comité des SWANN D’OR composé de professionnels du cinéma (Danielle Gain, Pierre Géraud, Jean-Pierre Lavoignat, Fabrice Leclerc, Suzel Pietri, Michel Rebichon et Pierre Zeni) a décerné les prix suivants :

• MEILLEURE RÉALISATION 
Nicolas Bedos pour La Belle Époque

• MEILLEUR FILM
Gloria Mundi de Robert Guédiguian

• PRIX GONZAGUE SAINT BRIS MEILLEUR SCENARIO ADAPTÉ D’UNE ŒUVRE LITTÉRAIRE 
Seules les bêtes écrit par Dominik Moll et Gilles Marchand, d’après l’œuvre éponyme de Colin Niel

• RÉVÉLATION FÉMININE
Luàna Bajrami dans Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma

• REVELATION MASCULINE 
Benjamin Voisin dans Un vrai bonhomme de Benjamin Parent

• MEILLEURE ACTRICE 
Chiara Mastroianni dans Chambre 212 de Christophe Honoré

• MEILLEUR ACTEUR 
Lambert Wilson dans De Gaulle de Gabriel Le Bomin

• MEILLEUR PREMIER FILM 
Tu mérites un amour de Hafsia Herzi

PREMIERS RENDEZ-VOUS 
Prix remis par le comité des SWANN D’OR à une première apparition au cinéma d’une actrice et d’un acteur :

• POUR UNE ACTRICE 
Zahia Dehar dans Une Fille facile de Rebecca Zlotowski

POUR UN ACTEUR 
Alex Wetter dans Miss de Ruben Alves

 

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