Derrière la frugalité du "Dr. No" batave, les élections législatives de 2021

Le vicaire surcaféiné, surnom attribué à Mark Rutte par The Economist, est la figure forte du Conseil européen du 17 au 20 juillet 2020. Porté à la tête des “quatre frugaux” (parfois appelés les “quatre radins”) le chef d’État batave complique les négociations entre les Vingt-sept sur le “Recovery Fund”. Derrière ce véto se profilent les prochaines législatives néerlandaises….

Augmenter son rabais, conditionner les dons vers les pays du Sud à des réformes économiques, réduire le budget pluriannuel européen ou encore exiger un vote à l’unanimité à chaque fois qu’une tranche d’argent devra être débloquée, les demandes néerlandaises pour le plan de relance post-Covid de 750 milliards se multiplient. Bien que la Haye soit favorable à des prêts pour les pays les plus touchés (Espagne et Italie en tête), c’est véritablement le volet des dettes mutualisées qui hérisse le poil du chef d’État batave. Dans la proposition de la Commission, était prévu que 250 milliards d’euro soient prêtés aux Etats membres qui le souhaiteraient et que le solde de 500 milliards serait transféré à ceux qui ont été le plus touchés par la crise. L’inquiétude de Rutte est qu’in fine, le Nord finance les déficits du Sud.

Fiers de leur endettement relativement faible (52% de son PIB), les Pays-Bas se présentent comme des gestionnaires efficaces. Les chiffres sont néanmoins plus têtus. Tout d’abord, les Néerlandais sont parmi les Européens qui travaillent le moins : 30.4 heures par semaine en moyenne contre 42 heures pour la Grèce. L'endettement public est certes faible comparé à d’autres États européens, mais l'endettement privé est parmi les plus forts au monde. La dette des ménages rapportée en pourcentage au revenu annuel disponible s’élève à 239% en 2019, contre 87 % en Italie, 106 % en Grèce et 127 % au Portugal. Le mythe de la fourmi batave et de la cigale sud-européenne est donc faux. Ce n’est sans rappeler que les Pays-Bas bénéficient non seulement d’un rabais au niveau de leur contribution au budget pluriannuel européen mais aussi, par leur statut de paradis fiscal, causent un manque à gagner fiscal de dix milliards de dollars par an pour les voisins du royaume.

Alors pourquoi les Pays-Bas font-ils preuve d’autant de frugalité, voire de radinerie ? Le marché unique ainsi que la zone euro bénéficient grandement à l’économie néerlandaise : le Center for European Policies (CepStudy), un think tank libéral pro-européen allemand, avait estimé que l’introduction de la monnaie commune avait permis aux Néerlandais de jouir d’un gain de 21 003 euros en PIB par habitant depuis 1999. La libre-circulation des capitaux a permis aux Pays-Bas d’accueillir 15 000 “d’entreprises boîtes aux lettres” (ayant une adresse aux Pays-Bas sans pour autant y avoir une activité) notamment des gros groupes français comme Renault-Nissan, Gemalto, Danone, Cap Gemini ou encore Air Liquide, qui ont tous Amsterdam pour siège social. Il n’est ainsi pas dans l'intérêt de la Haye de contribuer à la fin du projet européen, tant les répercussions économiques (du moins sur le court-terme) pourraient être difficiles à supporter. La raison est avant tout politique, avec un scrutin législatif à venir en mars 2021.

La jurisprudence AfD

En 2013, au lendemain de la crise de l’euro, des cadres de la CDU-CSU ainsi que des universitaires et des dirigeants d’entreprises fondent l’Alternative für Deutschland pour s’opposer à la politique européenne de la chancelière Merkel, jugée trop laxiste à l’égard des “cigales du Sud”. Adoptant une rhétorique eurosceptique (bien que les thèmes de la sécurité et de l’immigration soient davantage mis en avant depuis la crise des réfugiés), ce parti a su grignoter une partie de l’électorat chrétien-démocrate et a fait une entrée fracassante au Bundestag en septembre, avec 94 élus. Le nord de l’Europe a regardé cet évènement avec une inquiétude qui pourrait expliquer sa frugalité.

Les élections européennes de 2019 ont vu les partis euro critiques progresser dans le nord du continent de façon importante. Les vrais Finlandais et le Parti du Peuple danois, deux formations d’extrême-droite eurosceptiques, sont la deuxième force politique dans leur pays respectif. De leur côté, les Démocrates suédois et le Parti de la Liberté en Autriche sont des groupes politiques influents au Riksdag et au Bundesversammlung. L’objectif des frugaux est ainsi de prendre une position dure à l’égard de la construction européenne pour couper l’herbe sous le pied de l’opposition euro critique et éviter que le plan de relance européen, trop conciliant à l’égard des pays les plus touchés par la crise, aboutisse à un renforcement de ces partis.

Néanmoins, l’Allemagne s’est permis une certaine liberté et déroge à cette règle : fort de sa bonne gestion de la crise du coronavirus, le parti d’Angela Merkel a explosé dans les sondages, avec des intentions de vote autour de 38% (contre 27% en mars 2020). Les chrétiens démocrates allemands ne sont plus menacés à leur droite par l’Afd, qui stagne dans les sondages autour de 10%, mais bien par le parti écologiste, ouvertement pro-européen, qui talonnait l’alliance CDU-CSU en mars. En prenant un tournant anti-rigueur et en faveur de la mutualisation des dettes européennes, Merkel cherche à éviter l’effondrement de l’Union européenne (dont elle porterait la responsabilité en ayant pris la présidence du Conseil le 1er juillet) tout en grignotant l’électorat, plus europhile, du SPD et des Verts (ce qui semble fonctionner, avec une chute respective de 5% et 2% dans les intentions de vote). Le pari de la Chancelière allemande semble pour l’instant fonctionner et donner une impulsion que la CDU-CSU ne pourrait refuser, avec une primaire pour désigner le successeur d’Angela Merkel dans les mois qui viennent ainsi qu'un scrutin législatif en octobre 2021.

 Les Pays-Bas ont la particularité d’avoir, non pas un, mais bien deux partis d’extrême-droite eurosceptiques : le Parti pour la Liberté (PVV) de Geert Wilders et le Forum pour la Démocratie (FvD) de Thierry Baudet. En additionnant les intentions de vote des deux formations à l’aube de la crise, l’extrême-droite batave aurait eu 35% des voix, de quoi inquiéter sérieusement le Premier Ministre néerlandais. De plus, scrutin à la proportionnelle intégrale oblige, le parti majoritaire doit composer un cabinet avec des formations minoritaires. Le Cabinet Rutte est ainsi issu de l’alliance entre le Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD, d’où vient l’actuel Premier Ministre), les Démocrates 66 (libéraux pro-européens), l’Union chrétienne et l’Appel chrétien démocrate, deux partis réservés sur la question de la solidarité européenne. Ainsi, Mark Rutte prend une posture dure à l’égard de l’Union européenne pour deux raisons : tout d’abord, éviter l’humiliation de voir le “Recovery Fund” rejeté par le Sénat ou la Chambre des États généraux (l’accord doit être approuvé par l’ensemble des Parlements des Etats ainsi que par le Parlement européen). En flattant les parlementaires frugaux, Rutte estime pouvoir faire passer le plan de relance plus facilement qu’en souscrivant à un discours solidaire. De plus, s’opposer ouvertement à une solidarité accrue à l’égard des Etats du sud de l’Europe, connus aux Pays-Bas pour leur oisiveté présumée, est un excellent moyen de s’attirer le soutien populaire. En témoignent les intentions de vote, avec 40% des Néerlandais qui voteraient pour Mark Rutte, soit le double de son score par rapport à 2017. Une stratégie qui peut fonctionner sur le moyen-terme pour donner une plus grande autonomie à son parti et moins dépendre de ses alliés.

 Ainsi, derrière le véto néerlandais se cache un scrutin législatif, avec une issue encore incertaine pour le quinquagénaire batave. Le bras de fer qu’il mène à Bruxelles a d’ores et déjà porté ses fruits : la Haye a obtenu des concessions de ses voisins non négligeables. Un nouveau rabais, un budget pluriannuel revu à la baisse, une diminution du montant du plan de relance ou encore un contrôle accru des fonds par le Conseil européen. Peu importe que les Vingt-sept réussissent à trouver un accord ou non, Mark Rutte a réussi son pari : mener la danse tout au long de ce sommet et faire reculer le couple franco-allemand. Malgré son poids démographique moindre au sein du Vieux Continent, les Pays-Bas ont su imposer leurs règles, au grand dam de l’Espagne et de l’Italie. Une stratégie électorale qui semble payer pour l’instant et qui laisse supposer des relations houleuses entre la Haye et ses partenaires. Affaire à suivre...

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