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Billet de blog 24 oct. 2021

Le rap français à la marge

« C’est une musique de voyous », « c’est vulgaire », « le rap est une sous-culture d’analphabètes », sont des paroles qu’il n’est pas rare d’entendre, la dernière sortant directement de la bouche d’Éric Zemmour en 2008. Dans les médias, à la radio et au cœur des familles, il reste cette musique à la vilaine réputation dont on se tient sagement à l’écart. Pourquoi le rap est-il tant marginalisé ?

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Mépris du rap et mépris de classe : deux faces d’une même pièce

Pour Olivier Cachin, spécialiste du genre : « Le mépris de classe qui entoure le rap est un corollaire du mépris qui frappe les milieux populaires. »1 En effet, le rap français prend racine en 1990 dans les banlieues parisiennes et marseillaises avec MC Solaar, IAM et NTM. Ces rappeurs évoluent dans des quartiers modestes et leurs références tournent autour de la rue et de son quotidien abrupt. Dans leurs textes, on parle autant de conflits avec la police, de problèmes d’argent et de trafic de drogue que de parties de football, de rendez-vous au kébab et d’amitiés créent en bas des blocs. C’est cette vision interne de la banlieue qui détonne avec le quotidien du grand public, des classes moyennes et bourgeoises. En trempant sa plume dans des plaies ouvertes, comme la violence de rue, le rap dévoile une réalité qui échappe au reste du monde. Avant tout, derrière la détestation du genre se cache une incompréhension des milieux populaires et de leurs codes.

Une musique plus érudite qu’analphabète

En 2017, lorsque le rappeur Jul publie un tweet mal orthographié, les médias se saisissent de l’occasion pour le tourner en dérision. On étale ses textes pour y épier les fautes de prononciation et d’accord, c’est l’occasion pour certains de justifier leur idée d’une musique « analphabète ». Ce constat très violent est le signe le plus net de la divergence entre la culture des élites et la culture populaire. D’un côté, on chérit une langue traditionnelle, symbole d’intelligence, de l’autre on cherche à exister sans s’y soumettre. Car si le rap n’a pas vocation à respecter scrupuleusement les règles de l’Académie française, il tire son originalité ailleurs. En faisant exploser le cadre d’un langage discipliné, il rebat les cartes, réinvente les règles et compose avec des mots nouveaux. Mots étrangers, mots inventés ou mots argotiques, les rappeurs mélangent les inspirations pour créer des carrefours. Selon la linguiste Aurore Vincenti : « Le rap, c’est le lieu du métissage »2. Les termes américains y sont courants : « flow », « punchline », tout comme les termes arabes « hess », désignant la misère, « khey », signifiant un frère de cœur. Au détour d’un texte, on trouve mille-feuille argotique aux origines variées : « tieks » pour dire « quartier », « gova » signifiant « voiture ». Se construit alors un réseau langagier inépuisable, des vingtaines de mots peuvent désigner l’argent, des dizaines peuvent parler d’une femme. Comme le dit avec malice Grand corps malade dans Je viens de là : « Chez nous les chercheurs, les linguistes viennent prendre des rendez-vous // On n’a pas toujours le même dictionnaire mais on a plus de mots que vous ».

Seulement une contre-culture ?

Si le hip-hop excelle dans l’invention de nouveaux codes, il ne se limite pas à cela. Il ne faut pas fouiller longtemps dans les textes pour s’apercevoir que lui aussi peut satisfaire la culture élitiste en jouant le jeu du phrasé subtil et de la complexité. Gorgé de passages poétiques, de figures de style et de messages interprétatifs, le rap est ce qui se rapproche le plus d’une littérature musicale. Nekfeu, par exemple, offre des bribes de poésie dans Humanoïde : « Écrivain le soir, je rappe sur les dunes pendant des heures // Un petit grain de sable // La solitude m'inspire des airs ». En jonglant avec les sonorités, les rimes et la paronomase « des airs », pouvant s’entendre « désert », la chanson sonne et s’écrit tout en polysémie. Le rappeur Lujipeka quant à lui, joue d’une écriture très imagée en parlant de sentiments amoureux dans Fireworks : « Elle me déclare sa flamme auprès d’une flaque d’essence ». Ici, tout l’imaginaire du feu métaphorisant la passion amoureuse est détourné pour créer une situation explosive et visuelle. Chez Mc Solaar enfin, on trouve un art de la syllepse dans le célèbre Caroline : « Du passé, du présent, je l’espère du futur. // Je suis passé pour être présent dans ton futur ».

Mais malgré les trésors dont recèle l’écriture-rap, le genre souffre encore d’une réputation de mauvais élève. Parce qu'il n'est pas toujours conforme, il inquiète les traditions et propose une fuite aux règles imposées par les dominants. Musique imprévisible, insolente mais jamais scolaire : le rap ne se récite pas, il se déverse comme un flot et avec lui viennent toutes les imperfections de l’instant. Art de la vanne et de la réplique, du phrasé qui s’énonce sur vif, le rap est un hymne du vivant, une musique « qui transpire, qui sent le vrai, qui transmet, qui témoigne, qui respire ».3

  1. Interview dans l'Humanité (2014)
  2. Les mots du bitume, Aurore Vincenti (2017)
  3. Je viens de là, Grand Corps Malade (2008)

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