Hervé Patrick Opiangah, quand le larbin se sent pousser des ailes

« Je ne veux pas voir de milices se constituer sur notre territoire », avait prévenu Omar Bongo en 2004, alors qu’il s’apprêtait à quitter Ouagadougou la capitale burkinabé où venait de se tenir le 10ème sommet de la Francophonie.

Larbin, un rôle taillé sur mesure pour lui Larbin, un rôle taillé sur mesure pour lui

Par ces propos, l’ancien président gabonais faisait clairement allusion à la société de gardiennage créée par Hervé Patrick Opiangah quelques jours avant l’arrestation de ce dernier. Cet épisode fut relaté en décembre 2004 avec force détails par le magazine Jeune Afrique :  « Fringuant  ‘‘milliardaire en francs CFA’’, patron de Vigile Services, une entreprise de gardiennage forte d’un millier d’employés (un chiffre considérable dans un pays dont la population totale n’excède pas 1,2 million d’habitants), Hervé Patrick Opiangah rêvait de créer un parti, l’Union pour la démocratie et l’intégration sociale (Udis). Il avait introduit une demande en ce sens, mais son dossier était resté en souffrance. Espérant mettre la pression sur les autorités, il s’est donc mis en tête d’organiser le 15 novembre un rassemblement de ses partisans devant la présidence. Une provocation, les attroupements étant interdits à cet endroit très ‘‘sensible’’ de la capitale. Circonstance aggravante : des armes ont été retrouvées sur des membres de sa garde rapprochée. Appréhendé sans trop de ménagements, il dort aujourd’hui en prison. ‘‘Il se faisait appeler Aigle rouge, il croyait que la vie était un film américain. Naïvement, il pensait que personne n’oserait rien contre lui, il se voyait intouchable…’’ Opiangah, qui disposait de quelques protections bien placées, ne manquait pas d’ennemis – peut-être les mêmes, d’ailleurs -, car il avait trempé dans des affaires de chantage au début des années 1990, avant sa reconversion dans le business de la sécurité ».

Il est une chose, en effet, que bien peu de gens connaissent à son sujet, mais qui, pourtant, a contribué de manière déterminante à sa fulgurante ascension sociale : grâce à sa proximité avec Ali Bongo (notamment par l’entremise de sa première épouse, Aubierge Laffitte,  une lointaine cousine de Hervé Patrick Opiangah), il a fait la connaissance de Mohamed VI, des années avant que ce dernier n’accède au trône. Entre les deux hommes, d’après un coopérant français en poste au palais présidentiel dans les années 1980,  « une relation très intime, s’est créée »… Aussi, jouant à fond de cette « intimité », Hervé Patrick Opiangah en profitait pour faire du chantage pour obtenir une faveur ou se sortir d’une mauvaise passe. Au début des années 1990, par exemple, il avait menacé de balancer « des enregistrements explosifs » contenus dans une cassette vidéo de type VHS et qui était, disait-il, détenu par son avocat de l’époque, Me Pierre-Louis Agondjo Okawé. La fameuse cassette est – ou était – supposée renfermer des orgies impliquant des personnalités politiques gabonaises et étrangères de premier plan. L’affaire n’a, depuis lors, connu aucune suite. Mais toujours est-il que grâce à ces procédés peu orthodoxes, Hervé Patrick Opiangah a fini par s’imposer comme membre influent de la nomenklatura.

« Je suis étonné que mon compatriote Thierry Blanchet, le directeur des Achats, ait pu laisser passer un tel scandale »

Ainsi, en quelques années seulement, l’ex-petite frappe d’Ozangué (le quartier de Libreville où il a grandi) est entré dans une dimension stratosphérique. Il voyage en jet privé, créé des entreprises à tour de bras, fréquente assidûment le palais présidentiel au point de devenir un très proche collaborateur d’Ali Bongo et ce, en dépit  d’un cursus scolaire quasiment inexistant. Tirant exagérément  avantage de cette position de pouvoir,  Opiangah multiplie les coups tordus, notamment en instrumentalisant l’opération « mains propres » Mamba. L’ancien ministre Magloire Ngambia et quelques autres cadres  de la haute administration qui croupissent en prison depuis plus de deux ans sans procès, font partie de ses innombrables victimes. Quant à ceux qui ont eu le malheur de le croiser comme concurrents en affaires, ils ont gardé un douloureux souvenir de l’homme et surtout de ses pratiques. Trafic d’influence, chantage, violences physiques – c’est un adepte des sports de combat, passe-droits, etc. : ce personnage interlope sans qualification ni instruction ne recule devant rien pour obtenir ou préempter un marché.

Ce fut le cas, entre autres, en 2017 lorsqu’il jeta son dévolu sur le contrat d’aménagement des voiries de Moanda et sur les marchés de travaux publics que Comilog avaient pourtant déjà attribués à d’autres entreprises. Ne disposant ni de matériel adéquat ni d’expertise pour la réalisation de tels travaux, Hervé Patrick Opiangah a tout de même réussi à rafler la mise en obtenant une convention de gré à gré avec la Comilog. Ou plutôt avec Léod Paul Batolo, le DG de cette filiale du groupe Eramet.  Selon un sous-traitant français, « M. Opiangah peut tout obtenir du nouveau directeur de la Comilog, car ce dernier leur doit à lui et à l’ancien ministre Magnagna, sa nomination à ce poste. Mais il ne fera rien, puisqu’il n’a pas le moindre engin pour travailler dans les normes ». En effet, à ce jour, rien de significatif n’a été réalisé sur le terrain. « Je suis étonné que mon compatriote Thierry Blanchet, le directeur des Achats, ait pu laisser passer un tel scandale », a poursuivi notre interlocuteur.  

 

La folie des grandeurs : attention au mythe d'Icare ! La folie des grandeurs : attention au mythe d'Icare !

Opiangah potentiel candidat en 2023

Certes, la charte des valeurs du groupe français Eramet proscrit toute collaboration d’affaires avec des personnalités politiques – or Opiangah, on le sait, est à la fois président d’un parti politique, député et même 1er questeur à l’assemblée nationale.  Mais il y a longtemps que cette société s’est éloignée de l’éthique propre aux entreprises citoyennes.  La preuve, en 2015, elle a été condamnée par la justice française suite à une plainte de 600 ex-employés de Comilog Congo.  On pourrait aussi y ajouter cette alerte lancée en 2016 par l’ONG internationale Les Amis de la Terre : « Eramet se trouve hors des radars, le grand public ne l’identifie pas comme un gros pollueur. Pourtant les activités de cette entreprise ont des impacts sociaux et environnementaux considérables, tels que la violation des droits des communautés sur place et l’accaparement de terres. Le modèle de la mine responsable est une illusion ». Visiblement, a trouvé en Comilog le partenaire idéal pour opérer en toute impunité.  Après tout, le groupe Eramet  a peut-être décidé de miser sur celui que certains de ses proches présentent déjà comme leur futur candidat pour l’élection présidentielle de 2023. Mais attention à ne pas finir comme Icare qui s’est brûlé les ailes, et a fini de manière tragique pour avoir volé trop près du soleil !

 

 

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