Le ministre de la Justice et les milliards de Egca

« Affaire Egca, une mafia gabonaise ? ». Tel était le titre de l’excellent documentaire d’actualité réalisé par les journalistes de l’émission « Surface » et diffusé le mois dernier sur la chaîne Gabon 1ère. Le reportage démarre par une visite au siège de la société Egca à Libreville.

Edgard Anicet Mboumbou Miyakou pourrait voir ressortir ses casseroles de Gabon Télécom Edgard Anicet Mboumbou Miyakou pourrait voir ressortir ses casseroles de Gabon Télécom

 

« 6ème étage sans ascenseur », prévient M. Nzengué, le représentant du personnel qui sert de guide aux journalistes. Premières images choc : plus d’une dizaine d’employés dorment entassés sur des couchettes de fortune dans des bureaux aménagés pour la circonstance. Ultime solution pour ne pas se retrouver à la rue. A Acaé Beach, le site où Egca assure ses opérations de manutention et de transport maritime, même spectacle insoutenable et révoltant : des salariés obligés de squatter  des conteneurs métalliques ou un hangar désaffecté. Sans eau ni électricité. Comme des bêtes. Cela fait plus d’un an que ces hommes et ces femmes, des Gabonais, des Sénégalais et des Marocains n’ont pas été payés. Admirables de courage et de dignité, ils continuent à se battre pour rentrer dans leurs droits. Sans haine ni violence. Mais jusqu’à quand vont-ils supporter cette descente aux enfers ? Certains, nous apprend M. Nzengué le reportage, sont décédés entre-temps, faute d’avoir pu se soigner. D’autres, quant à eux, ont vu leurs familles se disloquer.

« Depuis le 21 février 2018, on a confié la gestion de la société au syndic  Ndoye Loury, mais malheureusement sa gestion est calamiteuse, et on est dans des difficultés… ». Face à la caméra, le représentant du personnel serine en invoquant « une gestion vraiment calamiteuse, catastrophique. » Passant sous silence la question du journaliste sur le bien-fondé de ses accusations, il enchaîne : « Nous comptons sur votre émission pour remonter l’information jusqu’aux autorités publiques en tête desquelles le ministre de la Justice… ». Le ministre de la Justice ? Autant demander à un pyromane d’aller éteindre l’incendie qu’il a allumé. Car, dans cette affaire, la responsabilité d’Edgard Anicet Mboumbou Miyakou et de certains de ses collaborateurs, notamment Rita Ntsame Obiang, la présidente du tribunal de Port-Gentil, est totale. Usant et abusant de leurs positions respectives, ils ont fait disparaître une partie de l’argent qui aurait pu servir au fonctionnement de l’entreprise. A priori, la gestion opérationnelle d’une société en difficulté ne relève ni de la compétence du ministre de la Justice, ni de celle des magistrats. Alors, comment en est-on arrivé là, dans le cas de Egca ?

Tout part d’une convention signée entre la Sni (Société nationale immobilière) et Egca, relative à la construction de 450 logements à Ntchengué, dans la ville de Port-Gentil. Le projet porte le nom de « Dorade ». Au début de l’année 2017, la convention est rachetée par le FGIS (Fonds gabonais d’Investissements stratégiques) pour un montant de 48 milliards versés sur le compte Egca à Attijariwafa bank (ex-UGB). Curieusement, cet argent sera ensuite transféré sur le compte de la société Satram, domicilié dans la même banque, par le Marocain  Ben Ali qui se trouve être à la fois DG de Satram et de Egca.

 

Les milliards détournés par le ministre

Quelques mois plus tard, Ben Ali est jeté en prison pour malversations présumées, puis libéré en novembre 2018. Mais suite à une plainte du syndic judiciaire de Egca, il est interpellé à nouveau le 15 décembre. Lors de son audition, il indique au procureur qu'une partie de l'argent, soit 2,8 milliards, se trouve entre les mains de l'huissier Bertrand Abessolo. Lequel, sur décision du Dr Azziz Moustapha, le PCA du groupe, faisait office de conseiller juridique de Satram et Egca. Placé en garde à vue pendant une dizaine de jours à la DGR, Bertrand Abessolo confiera au procureur les 2,8 milliards. Nous sommes en décembre 2018, et la somme va être aussitôt versée, non pas sur le compte de Egca, mais plutôt à la Caisse des Dépôts et  Consignations, sur un compte dit des « Fêtes tournantes », géré par le ministre de la Justice. En clair, il s'agit d'un détournement, car  ni le garde des Sceaux ni le procureur ne constituent  des organes d'administration d'une procédure collective. En outre, les « Fêtes tournantes »  – qui ont d’ailleurs pratiquement disparu – sont financées par le budget de l’Etat.

Me Ndoye Loury livre sa part de vérité Me Ndoye Loury livre sa part de vérité

Pris la main dans le sac, Edgard Anicet Mboumbou Miyakou a tenté, il y a un peu plus d’un mois, de sauver la face en se proposant de rembourser l’argent par tranches de 250 millions de francs. Un aveu, en somme. Mais qui, malheureusement pour les pauvres employés, ne sera pas suivi d’effet, car à ce jour, aucun franc n’a été remboursé. Dans un précédent article consacré au désordre qui règne au tribunal de Port-Gentil, nous nous étonnions de l’extrême prudence du ministre face à la présidente de cette juridiction.  A la lumière des présentes informations, on peut aisément conclure que l'absence de sanctions contre Rita Ntsame Obiang procède de cette situation fort embarrassante dans laquelle est englué le membre du gouvernement.

 

 

Lettre cinglante du syndic au ministre de la Justice

Un autre qui est également embarrassé par cette affaire, mais pas pour les mêmes raisons, c’est le syndic Athanase Ndoye Loury. Aux yeux des salariés et d’une partie de l’opinion, il est LE problème. Plus grave pour l’intéressé : à cinq mois de l’expiration de son mandat, il a été suspendu par le juge commissaire qui lui a même retiré la signature sur les comptes de l’entreprise. Mais, ne voulant pas servir de bouc-émissaire, le syndic est sorti de sa réserve la semaine dernière. Dans une lettre cinglante au ministre de la Justice, il a livré sa part de vérité. Et comme pour se prémunir d’éventuelles représailles, Athanase Ndoye Loury a transmis « pour information », une copie de son courrier au président de la République, au Premier ministre, au président de la Cour des comptes et à d’autres responsables politico-administratifs.

Julien Nkoghe Bekale ne peut pas ne pas réagir... Julien Nkoghe Bekale ne peut pas ne pas réagir...

Cette démarche poussera-t-elle le ministre de la Justice à restituer l’argent qu’il a capté afin que les employés puissent en fin toucher leur solde de tout compte qui s’élève, d’après le document présenté dans l’émission Surface, à 1,5 milliard ?

Il faut l’espérer. En attendant, nous allons continuer à enquêter sur Egca, cette horrible mafia gabonaise dont l’étendue des malversations donne le vertige…

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