Affaire Egca : le procureur enfonce le ministre de la Justice !

Il a raté une excellente occasion de se taire, le procureur de la République de Libreville : en voulant soutenir son ministre, empêtré dans l'affaire des 2 milliards de francs de la société Egca, Olivier Nzaou s’est livré à un ridicule plaidoyer pro domo qui, en fin de compte, a plutôt enfoncé Edgard Anicet Mboumbou Miyakou. Quand la corde soutient le pendu…

Olivier Nzaou et Anicet Mboumbou Miyakou : les deux faces d'une même pièce Olivier Nzaou et Anicet Mboumbou Miyakou : les deux faces d'une même pièce

Le 7 mai dernier, lors d'une rencontre avec la presse, le procureur a prétendu que sur les 2 milliards  de francs restitués à Egca par Ben Ali et la Satram, la moitié avait été virée sur le compte du redressement judiciaire de Egca. Il a même pris soin de préciser que l'opération avait eu lieu le 11 mars à partir d'un compte séquestre domicilié à la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC). A ce jour, aucunes traces du fameux virement. Ni à la Bicig (sur le compte  intitulé Redressement judiciaire Egca), ni à la CDC (Séquestre redressement judiciaire Egca). S’agirait-il d’une transaction bancaire fantôme, sur un compte tout aussi fantôme ?

En tout état de cause, la déclaration du procureur, assortie de vaines menaces contre « une certaine presse tendancieuse »  mérite que la vérité soit rétablie. Ce haut  magistrat qui est censé connaître la loi, ne peut, selon un de ses collègues membre du Synamag (le syndicat des magistrats gabonais), « ignorer les dispositions de l'Ohada (Organisation pour l’Harmonisation du droit des affaires) en matière de procédures collectives qui disposent que les deniers recouvrés pour le compte d'une entreprise admise à une procédure collective doivent obligatoirement et intégralement être placés sur le compte dédié ». Or les fameux 2 milliards, contre toute attente, ont été placés sur un compte à la CDC, et non sur celui du redressement judiciaire Egca. Il est donc clair que le fait, pour  le procureur de la République, d’avoir ordonné le transfert de cet argent sur un compte autre que celui de la procédure est un détournement

 

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Collaborateur du ministre de la Justice qui, lui, est un homme politique, le procureur de la République est tenu par  une double obligation de loyauté.  Envers son serment de magistrat, mais également à l’égard du garde des Sceaux dont il doit, normalement, éclairer la décision. En l'occurrence, le ministre Mboumbou Miyakou aurait pu, dans cette affaire, s'éviter avanies et tracasseries en tout genre si le procureur Nzaou lui avait clairement indiqué que les fonds restitués par Satram et Ben Ali par le truchement de l'huissier  Bertrand Abessolo Mezui devaient impérativement être déposés sur le compte de Egca.

 

Les explications alambiquées du procureur sonnent comme un aveu

 

 

Ajoutons qu’au cours de sa sortie médiatique du 7 mai,  le procureur a indiqué que « l’Etat gabonais avait introduit une plainte pour escroquerie de plusieurs milliards de francs », en marge de celle déposée par les créanciers et le syndic de Egca, Me Athanase Ndoye Loury. Si par extraordinaire, le dépôt de cette mystérieuse plainte du ministère public était avéré, il serait intéressant d’en connaître la finalité, dans la mesure où, en matière de procédure collective, seuls les actes posés par le syndic pour le compte de l'entreprise sont valables.

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A ce propos, et selon des informations recueillies au greffe du tribunal de Libreville, la plainte déposée en novembre 2018 par le syndic porte sur le détournement de 4.800.000.000 de francs. Consécutivement à cette action en justice, 2 milliards de francs ont été libérés  au mois de janvier. Et c’est pour ne pas les avoir directement restitués à Egca que le procureur se retrouve aujourd’hui à essayer de justifier l’injustifiable. Mais ses explications alambiquées sonnent comme un aveu. Or en droit, l’aveu est considéré comme la mère des preuves…

De plus, on aura noté que pour essayer de noyer le poisson, Olivier Nzaou a malicieusement fait l’amalgame entre Satram et Egca. Certes, ces deux entreprises ont le même fondateur. Toutefois, elles disposent, chacune, de leur propre personnalité juridique. D’ailleurs, Egca détient 40% du capital de Satram.

Une tragi-comédie à la gabonaise

Très loin des circonvolutions sémantiques de M. le procureur,  les représentants du personnel réclament, au nom des salariés, la totalité des fonds afin de percevoir leurs droits. Ils refusent – et ils ont bien raison – de se laisser abuser par une vague promesse de règlement par tranches de 250 millions, comme préconisé par le ministre de la Justice. La situation, on s’en doute, est potentiellement explosive. Mais cela ne semble pas troubler le sommeil de certains magistrats qui roulent carrosse, ni du ministre de la Justice trop occupé à effectuer des travaux d’embellissement de sa somptueuse résidence au quartier Kalikack. Et pourtant, il y a deux semaines environ, un responsable de la police à Port-Gentil avait alerté ses supérieurs au sujet des travailleurs de Satram qui vivent la même situation que leurs collègues de Egca. « Honneur vous rendre compte de ce que suivant les informations recueillies auprès du contrôleur des travailleurs de Satram, une grève pourrait se déclencher dans les prochains jours. Motif, la somme de 2 milliards restituée par le garde des Sceaux publiée dans le journal L'Union de mercredi 11 n'a été qu'en partie, soit 250millions, mise à la disposition de Satram par la Caisse de Dépôt et de Consignation. Conséquence, cette somme d'argent est insuffisante pour le paiement d'arriérés de salaires. Selon lui, les instructions du Premier ministre n'ont pas été respectées par le garde des Sceaux qui aurait demandé à la Caisse de rembourser cet argent par tranches… ». Une véritable tragi-comédie à la gabonaise ! Si cette histoire ne mettait pas en jeu la vie de nombreux pères et mères familles, on aurait fait dans l’humour en parlant d’Edgard Anicet Mboumbou Miyakou comme d’une sorte de Robin des Bois à l’envers. Un riche qui dépouille les pauvres…

Pour sa part, le Marocain Ben Ali, principal acteur de cette saga, bien que placé sous contrôle judiciaire, a réussi à se volatiliser. Un peu comme les 353 conteneurs de kévazingo « placés sous mains de justice » et qui ont, d’après le procureur Nzaou, « curieusement disparu ». Il n’y a pas à dire, avec toutes ces « disparitions curieuses », il va bientôt être difficile au Gabon de distinguer la justice de la prestidigitation.

 

 

 

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