Révision constitutionnelle, un périlleux et ridicule jeu de dupes

En pleine pandémie de Covid 19, et alors que le pays porte encore les stigmates de la crise postélectorale de septembre 2016 qui a fait des milliers de victimes, le clan au pouvoir n’a rien trouvé de mieux à offrir aux Gabonais, au seuil de la nouvelle année, qu’un bien lamentable bidouillage de la loi fondamentale.Un de plus !

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Toutefois, il faut bien admettre qu’en soi, cette énième révision de la constitution n’a rien d’étonnant, la vie publique gabonaise ayant complètement sombré dans la frénésie mégalomaniaque depuis l’accession d’Ali Bongo au pouvoir, en 2009. Jusque-là, les choses avaient l’air de tenir : les principaux membres de son clan, en dépit de quelques contradictions secondaires, semblaient s’accommoder, bon gré mal gré, de sa présence à la tête de l’Etat. Mais depuis l’AVC qui l’a frappé en octobre 2018, la situation a radicalement changé. Ali Bongo n’est plus le chef incontesté de la famille Bongo. Conséquence, des dissensions n'ont pas tardé d’apparaître au grand jour. Et c’est dans ce contexte lourd, délétère, qu’a été initiée la dernière révision constitutionnelle en date. Pour l’hebdomadaire gabonais La Cigale Enchantée« ce contexte, c’est celui d’une ‘’guerre civile’’ larvée au sein du clan Bongo où trois factions se battent depuis quelques mois pour la conservation ou la conquête du pouvoir. Une situation à la fois ubuesque et kafkaïenne où l’on retrouve face à face les Bongo-Valentin placés sous la bannière de Sylvia et Noureddin,  les Bongo Ondimba regroupés derrière Ali, et les Bongo Sassou avec pour chef de file Omar Denis Junior ».

Les Valentin, Sylvia et Noureddin : tout faire pour se débarrasser du "boulet" Ali Bongo ! Les Valentin, Sylvia et Noureddin : tout faire pour se débarrasser du "boulet" Ali Bongo !

A la lumière de cette ambiance familiale franchement détestable, parce que polluée par des guerres intestines et une lutte sans merci pour le pouvoir, nombre d’observateurs s’interrogent alors et veulent savoir :

  1. Qui est l’initiateur de la récente modification constitutionnelle ?
  2. A qui profite véritablement cette scandaleuse manipulation de la loi fondamentale ?

Pour tenter de répondre à la première question, deux thèses s’affrontent. Il y en a qui voient derrière cette opération l’œuvre de Sylvia et Noureddin Valentin Bongo. La mère et le fils entendraient ainsi récupérer le pouvoir et se débarrasser par la même occasion du « boulet » Ali Bongo. Pour d’autres, en revanche, c'est Ali Bongo lui-même qui est à la manœuvre. Un avis que partagent, entre autres, les journalistes de La Cigale Enchantée qui, avec force détails, ont publié dans leur édition du 22 décembre dernier : « En octobre 2018, lorsque le président gabonais est foudroyé par un AVC en Arabie Saoudite, très peu, y compris parmi ses proches, sont les gens qui lui accordent la moindre chance de s’en sortir. Mais l’homme s’est accroché à la vie. Et avec ce qui lui reste de forces, il s’accroche depuis lors au pouvoir. Pour lui, la vie et le pouvoir sont incontestablement liés : il sait que la perte de l’un (le pouvoir) compromettrait dangereusement l’autre (la vie). D’où l’idée de se présenter coûte que coûte à l’élection présidentielle de 2023. (…) Dans cette perspective, Ali Bongo et ses stratèges décident, au mois d’octobre dernier, de concocter un plan d’action. Lequel, en plus de prendre en compte l’état de santé précaire du futur président-candidat, sera basé sur une profonde révision de la constitution. Mais pas dans le format qui a été récemment rendu public par le gouvernement. Au départ, le projet s’inspirait fortement du modèle américain : les candidats devaient se présenter en ‘’ticket’’, c’est-à-dire un président et un colistier pour le poste de Vice-président. De plus, le vote aurait dû, comme aux Etats-Unis, s’effectuer, non plus au suffrage universel direct, mais par le système dit des ‘’grands électeurs’’, c’est-à-dire les parlementaires. Ali Bongo s’évitait ainsi les affres d’une éprouvante campagne électorale aux quatre coins du Gabon. En même temps, il était assuré d’une victoire certaine, le PDG, son parti, disposant d’une écrasante majorité à l’assemblée nationale et au sénat. Présenté à Marie-Madeleine Mborantsuo, ce projet de révision de la Loi fondamentale a été rejeté, ou du moins profondément révisé. La gardienne du Temple craignant, en cas de décès du président en cours de mandat, de voir s’installer au Palais un Vice-président qu’elle ne contrôlerait pas forcément. C’est de là qu’est partie l’idée foireuse et scandaleuse d’un triumvirat : ‘’en cas d’empêchement temporaire du Président de la République, l’article 13a nouveau prévoit l’intérim de la fonction présidentielle par un collège composé des Présidents des deux Chambres du parlement et du Ministre de la Défense Nationale.’’ En clair, le dessein inavoué de ces nouvelles dispositions est de permettre à Ali Bongo de s’absenter pendant une période plus ou moins longue afin d’aller se requinquer en prévision de 2023. » A première vue, ce fumeux montage a fière allure. Mais rien ne dit que le valétudinaire qui (sur)vit cloîtré dans sa résidence médicalisée de La Sablière tiendra le coup jusqu’en 2023…

Ali Bongo et Marie-Madeleine Mborantsuo dans un ridicule jeu de dupes Ali Bongo et Marie-Madeleine Mborantsuo dans un ridicule jeu de dupes

Venons-en à la deuxième question. Là, observateurs et analystes politiques sont unanimes : en cas de vacance temporaire ou définitive de pouvoir, le pays sera dirigé par la présidente de la Cour constitutionnelle. Interrogé sur la radio française RFI, le 25 décembre dernier, l’opposant Jean-Gaspard Ntoutoume Ayi n’a pas fait dans la langue de bois : « La réalité, c’est que ce ne sont pas ces trois factotums (le triumvirat censé diriger la transition, NDLR) qui vont gérer notre pays. C’est la Cour constitutionnelle, puisqu’en réalité, ce qui est dit dans la modification constitutionnelle, c’est que toutes les décisions qui seront prises par ce triumvirat, comme on l’appelle, devront être validées par la Cour constitutionnelle. Donc en réalité, l’intérimaire, pour ne pas dire le régent du Gabon, désormais, c’est la Cour constitutionnelle. Et l’intérimaire réelle, c’est madame Marie-Madeleine Mborantsuo ». Voilà qui est dit !

Et cela est d’autant plus pertinent que nous avons découvert, en recoupant nos informations, que le travail technique de cette révision constitutionnelle était supervisé par le ministre Francis Nkea, un proche de Marie-Madeleine Mborantsuo. Un de ses obligés, en somme. Pour la petite histoire, il faut savoir qu’en décembre 2018, la présidente de la Cour constitutionnelle avait manœuvré pour faire nommer Nkea à la tête de l’assemblée nationale ou, à défaut, au poste de Premier ministre. Mais Brice Fargeon « Laccruche » joua à fond de son influence qui était grande à l’époque pour contourner Mborantsuo et adouber Julien Nkoghé à la primature, en janvier 2019.

Rappelons que déjà, pendant cette période-là, Nkea avait été chargé par Mborantsuo de travailler à une révision constitutionnelle censée passer au parlement en mars 2019. Dans cette optique, le ministre des Finances de l’époque, l’inénarrable Jean-Marie Ogandaga fut pour sa part invité à « trouver de l’argent pour ‘’encourager’’ les députés et sénateurs à voter le texte sans se poser de questions » (sic). L’un des scénarii envisagés pendant ces moments de grande panique au sommet de l’Etat (du fait de la santé chancelante d’Ali Bongo), c’était de confier, grâce à un énième tour de passe-passe, la transition à Faustin Boukoubi au détriment de Lucie Milebou, jugée « peu fiable » par Marie-Madeleine Mborantsuo. Mais ce projet fut rapidement tué dans l’œuf par Fargeon, sur ordre de ses maîtres, les Valentin Bongo.

Près de deux ans plus tard, Francis Nkea a été invité à remettre le métier sur l’ouvrage. Finalement, grâce à l’assistance de sa collègue Denise Mekam’ne, de trois conseillers à la Cour constitutionnelle et de quelques "mercenaires" français du droit, le constitutionnaliste préféré de Mborantsuo a sorti un texte qui consacre la mort de la république. En même temps qu’il transforme le Gabon en un « machin » hybride, à mi-chemin entre une république bananière et une monarchie de pacotille. Le tout, dans un singulier mélange de filouterie intellectuelle et de cynisme parfaitement assumé de la part de chacun des protagonistes. Pour la suite de ce vaudeville grotesque, il ne leur reste plus qu’à désigner les membres du futur trio de « factotums ». Pour ce faire, Lambert-Noël Matha devrait quitter le ministère de l’Intérieur pour celui de la Défense. Ses principaux atouts : en plus d’être Altogovéen, l’homme est connu pour son zèle, sa docilité et sa très grande servilité aussi bien à l’égard d’Ali Bongo que de Marie-Madeleine Mborantsuo. Si, du côté de l’assemblée nationale, il n’y a pas de mouvement en vue, au sénat, en revanche, le Dr Lucie Milebou va vraisemblablement céder sa place à Rose-Christiane Ossouka. Ce qui, soit dit en passant, permettrait aux Fang de l’Estuaire de récupérer « leur » Primature.

Pour la galerie, Ali Bongo – ou ce qui en tient lieu – devrait, dans la foulée, s'offrir un nouveau Vice-président de la République.  A ce sujet, deux noms circulent avec plus ou moins d’insistance : ce sont ceux de l’ancien ministre Guy-Bertrand Mapangou et du général Flavien Nzengué Nzoundou. Evidemment, tout cela n’aura de sens que si le « mort » est toujours vivant…

 

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